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Le Japon et la Chine d’après les statistiques
Bilan n°45 - Novembre-Décembre 1937
Article mis en ligne le 14 juin 2019
dernière modification le 10 juin 2019

par ArchivesAutonomies

On combat sans arrêt en Extrême-Orient. Le succès du Japon dès maintenant se dessine : il est en possession de la Chine du Nord qu’il convoitait. Ses troupes ont occupé toute la ligne ferroviaire Peiping-Suiyuan, soit dans la direction occidentale vers la Mongolie intérieure où l’on tente de créer, comme nous l’avions prévu en son temps, un État Mongol indépendant tout comme le Mandchoukouo. Les troupes japonaises progressent dans le Chansi dont elles ont occupé la capitale et elles pointent vers le Fleuve Jaune, cœur de la Chine. Finalement, il s’est installé solidement à Shanghai, grâce aux derniers événements.

Dans le Chans, les troupes japonaises se sont rencontrées avec la 8° "Armée antijaponaise révolutionnaire et populaire", nom qui d’après la presse centriste résulte d’un accord intervenu entre le Komintang et le parti communiste chinois, pour l’ancienne Armée Rouge de Tchou De [1].

La même presse centriste ajoute aussi : "dès les premières escarmouches avec les Japonais, cette armée a infligé à l’ennemi plusieurs défaites graves".

Au même moment s’intensifient les arrêts et les exécutions sommaires des "trotskistes" chinois (qui sont naturellement des "agents du Japon"), ce qui pour les centristes est le nom donné aux éléments révolutionnaires ainsi que nous l’apprennent les événements d’Espagne.

Mais cet argument nous pourrons l’examiner une autre fois. Nous voudrions maintenant donner des chiffres sur la situation économique des deux pays belligérants, lesquels serviront à une mise à jour et à compléter ce que nous avons déjà écrit sur l’Extrême-Orient dans cette revue. Ces chiffres sont retirés des annuaires officiels des deux pays, ainsi que de la Grande Encyclopédie soviétique laquelle, avec ses 65 volumes est assez sobre et contient des lacunes, surtout pour ce qui est du Japon.

* * *

Pour ce qui est de la superficie et de la population, le Japon est naturellement de loin inférieur à la Chine. La population du Japon proprement dite est de 69 millions selon le recensement de 1935 (98 millions si l’on compte la Corée, Formose, etc...) cela signifie une population relative de 189 habitants car km2. Le Japon vient après la Belgique, la Hollande et la Grande-Bretagne, mais reste le pays le plus peuplé des pays extra européens.

De plus, le sol y est ingrat, la partie arable est seulement de 15%. de la superficie. Cela signifie qu’avec une superficie cultivable qui est un vingtième de celle des États-Unis il doit alimenter une population qui est plus de la moitié de ces derniers. Le riz occupe les 55 % des terrains arables et il forme avec le soja (espèce de fève) la base de la nutrition de la population laquelle, compte tenu du patrimoine zootechnique — même s’il n’y avait pas de misère — devrait être végétarienne par nécessité. Il est vrai qu’un complément de viande est fourni par la pêche qui est très abondante et sert aussi pour la nourriture des campagnes.

Le Japon est riche mais le peuple est pauvre, et cela confirme l’aphorisme qui dit que les pays les plus riches sont ceux-là où la population est la plus misérable. Cela est particulièrement vrai pour la population paysanne oui constitue les 46% de la population. Une statistique sur la moyenne des terrains possédés nous montre que :

35 % des familles paysannes possèdent moins de 0,50 ha.
34 % des familles paysannes possèdent moins de 1 ha.
21 % des familles paysannes possèdent moins de 2 ha.
1 % des familles paysannes possède plus de 5 ha.

Et pour ce qui regarde la ferme d’exploitation, 35 % travaillent eux-mêmes leur terre ; 27 % la travaillent en métayers et le restant sous des formes mixtes.

La plus grande partie de la population possède insuffisamment de terres, lorsqu’elle en possède ; le riz ne suffit pas à alimenter la population et on doit en importer chaque année près de 9 à 18 millions d’hectolitres.

Cette situation misérable des classes paysannes qui se traduit par une moyenne de 4.000 conflits de métayers contre 600 conflits dans l’industrie, explique en grande partie les récents événements sensationnels dans la politique intérieure du Japon. La majorité des officiers inférieurs provient de cette classe paysanne mécontente et exploitée par le capitalisme. Comme on sait, le Japon a réussi au travers d’une exploitation sans précédent de la classe ouvrière, à devenir un pays prédominant sur le marché mondial où il fait la concurrence aux vieux États industriels de l’Occident. Et pourtant, pour le développement industriel, les conditions du pays sont les moins avantageuses. Modestes sont les ressources minérales, sauf pour le cuivre et le soufre, ce dernier à cause de l’état volcanique du pays. Il y a peu de charbon et encore de mauvaise qualité et le fer n’y existe pas.

C’est seulement ces derniers temps que la conquête de la Mandchourie et de la Chine du Nord, riches en gisements de fer et surtout en charbon à coke, rend le Japon un peu plus autonome de sa dépendance économique des États qui lui fournissaient ces matières nécessaires à son industrie.

L’industrie du textile forme les 30,4 % de toutes les entreprises et les 44,8 % de la main-d’œuvre employée. L’industrie de la soie reste à caractère domestique mais dans le tissu de "rayon" elle est devenue un des grands producteurs mondiaux.

L’industrie du coton a acquis un caractère de grande industrie avec 10 millions de fuseaux et 300.000 métiers et c’est elle qui est en train de conquérir les marchés mondiaux.

Les ouvriers du Japon figurent dans les statistiques de 1935 an nombre de 5 millions 906.589 (dont 1.759.626 femmes) qui se répartissent ainsi :

Fabriques : 2.791.902 (1.162.033 femmes).
Mines : 274.804 (27.136 femmes).
Transports : 544.475 (72.374 femmes).
Manœuvres : 2.295.408 (498.086 femmes).

D’après les mêmes statistiques, il existe 998 syndicats avec 408.662 membres, c’est-à-dire les 6,9 % du nombre total des ouvriers. Les femmes qui sont 23.927 représentent seulement 1,5 %

Plus nombreuses sont les organisations de la paysannerie qui se partagent en Union des Petits Propriétaires (686 organisations et 49.645 membres) ; Union des Métayers (4.390 organisations dont 296 mille 246 membres) ; Union mixtes (2.219 dont 271.434).

Malgré que les organisations ouvrières soient entre les mains des réformistes qui sont bien les plus ignobles agents du capitalisme — les syndicats de classe furent à peu près détruits par la réaction "anticommuniste" du 28-31 — la classe ouvrière démontre une certaine combativité qui résulte du nombre de grèves effectuées : les grèves qui avant 1914 étaient seulement 50, furent en 1919 de 497 ; ensuite ce fut une période de chute qui dura jusqu’en 1928. Un relèvement eut lieu de 1929 (571 grèves) à 1931 (998 grèves) ensuite une nouvelle chute qui dure encore aujourd’hui. Pour 1933 : 610 grèves avec 49.423 grévistes ; 1934 encore 626 grèves avec 49.536 grévistes.

Le chômage se monte à 360.750, soit 4,8 % des 7.517.117 sujets à l’inspection de l’État. Il serait intéressant de pouvoir donner des chiffres plus précis sur l’exploitation de la classe ouvrière du point de vue des salaires et des heures de travail, malheureusement on sait bien que si les statistiques officielles abondent de chiffres sur les indices du coût de la vie et des salaires, on ne peut les employer pour voir clair dans ce domaine.

Pour la durée du travail, une statistique, toujours officielle, mais englobant seulement 7.514 entreprises avec 1.300.000 occupés, nous montre que les 36 % travaillent 10 heures ; 39 % 11 heures ; 14 % travaillent 12 heures et il y a aussi ceux qui travaillent 13 heures et plus, particulièrement dans les entreprises non inspectées.

* * *

La Chine, bien que mutilée de la Mandchourie, a une population calculée à 460 millions, presque un quart de la population du monde. Cela fait relativement les 85 % par Km2 pour la Chine proprement dite et seulement 39 % si l’on tient compte de toutes ses dépendances.

C’est naturellement un pays essentiellement agricole. Les 80 % de la population vit de la terre. Sa superficie cultivable se monte à 1 million et demi de mou, soit 1/10° de la superficie totale [2]. C’est le pays classique des petites exploitations à main-d’œuvre familiale et aux méthodes rudimentaires. La statistique gouvernementale démontre que les 46 % travaillent leurs terres ; les 29 % sont des fermiers et les 25 % sont à exploitation mixte.

Une statistique qui nous montre un peu mieux quelle est la condition misérable des masses agraires en Chine et celle, pourtant sommaire, qui est fournie par l’Encyclopédie russe. D’après celle-ci, il y a  :

% de la paysannerie Millions de mou de terre possédée % de toute la terre cultivée
Latifundistes 4 700 50
Paysans riches 6 252 18
Paysans moyens 20 210 15
Paysans pauvres et travailleurs agricoles 70 210 15

De tout cela il résulte que la très grande majorité de la paysannerie chinoise possède une parcelle insuffisante de terre si encore elle la possède — pour être d’autant plus accablée d’impôts plus ou moins légaux au travers des fermages exorbitants, des dettes, de sorte que, comme nous l’avons déjà dit, si elle échappe au fisc et à l’usurier elle tombe victime des famines, car la production du riz y est de beaucoup trop insuffisante et il faut encore en importer de 1’Indochine, du Siam, des Indes.

Cela explique les troubles agraires qui ont formé l’histoire sociale de la Chine à travers les siècles et dont la soi-disant Chine soviétique est une manifestation.

L’industrie est encore à ses débuts et non en rapport avec les besoins du pays On a beaucoup exagéré sur la richesse du sous-sol chinois ; on a fait un peu comme pour l’Ethiopie dont le fascisme a vanté les richesses et où aujourd’hui, la conquête faite, il se montre de plus en plus sceptique. La richesse de la Chine n’est pas le sous-sol mais le sol... naturellement pour les latifundistes et grands propriétaires.

Importants et bons sont les bassins charbonniers et, dans une plus petite mesure les gisements de minerais de fer qui son d’une basse teneur. De plus, c’est en Mandchourie et au Jehol [3] où le Japon a déjà établi son emprise que se trouvent les plus importants gisements de ce minerais et du charbon.

La Chine doit importer encore aujourd’hui, comme nous le verrons, les produits manufacturés. C’est seulement récemment que le développement de l’industrie légère permet une certaine exportation de produits manufacturés pour les pays des mers du Sud.

Il nous manque malheureusement les statistiques complètes sur la situation de l’évolution industrielle pour toute la Chine. Un recensement du gouvernement, en 1934, porte un chiffre de 787.000 ouvriers industriels dans 2.700 entreprises ; 200.000 ouvriers des mines et 107.000 dans les P. T. T. et chemins de fer. Plus de la moitié des entreprises indiquées se trouvent à Shanghai.

Des calculs plus généralisés parlent de 1 à 2 millions d’ouvriers d’industrie. Naturellement dans un pays aussi peuplé que la Chine, les artisans et les employés dans la petite entreprise se comptent par millions et même par dizaines de millions lorsqu’il s’agit de l’agriculture. En effet, une statistique publiée par le Bureau International du Travail, en 1935, donnait presque 6 millions de sans travail dans 12 provinces seulement.

Pour ce qui est de la durée du travail, on peut affirmer que seulement dans les grandes entreprises elle est de 10 à 12 heures, alors que dans les petites entreprises l’horaire commun est de 14 heures pour une semaine de travail de 7 jours. C’est seulement dans quelques fabriques modernes et dans les usines d’État qu’ont été introduites les 8 heures. Pour les salaires, on peut également affirmer que le standard de vie du prolétaire chinois est encore plus misérable que celui de son frère de classe japonais.

L’organisation syndicale fut naturellement anéantie par la contre-révolution du Komintang. Cette dernière, en un premier temps, chercha à créer partout de soi-disant syndicats sous sa direction, de façon à ce qu’elle put inscrire (d’après les statistiques du Komintang) 1.800.000 ouvriers dans 1.117 organisations.

Maintenant, au contraire, la plus récente statistique conforme à la nouvelle loi sur les Unions Ouvrières n’enregistre plus que 794 organisations avec 88.860 syndiqués (syndicats réorganisés d’après la loi et reconnus par l’État).

Les grèves déclarées par les statistiques oscillent entre 250 à 300 par an, dont plus de la moitié à Chang haï, à Tien-Tsin [4] et dans quelques autres villes industrielles.

* * *

Le récent conflit armé entre le Japon et la Chine pose ce problème : quelle pourra être la réaction des impérialismes européens et américain qui ont leurs intérêts lésés par ce conflit ?

Commençons par examiner la part qu’ont dans le commerce japonais les différents pays en nous basant sur la statistique officielle pour 1935.

Commerce global (4971 M. de yens*) Importation (2499 M de yens) Exportations (2472 M. de yens)
Etats-Unis 1345 810 535
Indes 595 306 276
Kouantoung 326 26 300
Mandchoukouo 317 191 126
Australie 310 235 75
Chine 288 134 149
Angleterre 202 82 119
Allemagne 147 121 27

* Yen = 8 francs

Il est à remarquer que le Kouantoung (c’est-à-dire le Port de Daïren [5] donné en bail au Japon) est un commerce exclusivement de transit (comme pour la Chine c’est le cas avec Hong-Kong).

Si on examine les principaux produits d’importation et d’exportation, on constate que pour l’importation du coton brut on obtient 714,6 millions ; produits mécaniques (autos), 207  ; laine, 191,8 ; pétrole, 107 ; charbon, 49.

Pour l’exportation : tissus de coton pour 496,1 millions ; soie brute, 387 ; tissus de rayon, 128 millions.

Les chiffres pour 1936 sont les suivants :

Importation (2.764 millions de yens) : Coton brut, 31% ; laine, 7% ; mécanique, 10 % ; pétrole 7 %: engrais, 4 %.
Exportation (2.864 millions de yens) : Tissus de coton, 18 % ; soie brute, 15 % ; bonneterie, 3 % ; mécanique, 3 % ; conserves, 3 %

Le commerce de la Grande-Bretagne est bien plus important et plus avantageux avec la Chine qu’avec le Japon, mais, au contraire, les Indes et l’Australie ont une balance commerciale favorable avec le Japon. L’expansion commerciale japonaise frappe les produits anglais (en 1935 pour la première fois le Japon a exporté plus de tissus que l’Angleterre) qui sont similaires mais elle ne nuit pas encore à l’Inde qui fournit au Japon ses filés de coton, ni à l’Australie qui lui vend la laine de ses moutons. Pour les États-Unis, ils ne sont en rien frappés par la concurrence japonaise parce qu’il s’agit de produits bien différents. Jusqu’en 1922, le Japon vendait aux États-Unis plus qu’il n’achetait, mais après la balance s’est renversée.

Si maintenant nous passons à l’examen du commerce de la Chine, examinons avant tout le tableau qui montre le pourcentage des pays dans son commerce global au cours de ces dernières années.

1931 1932 1933 1934 1935
Etats-Unis 18,8 21,1 20 23,2 20,7
Japon 23,9 17 11,8 13,6 15,2
Grande-Bretagne 7,8 10 10 11 9,8
Hong-Kong 15,8 8,7 8,5 8,2 7,6
Allemagne 4,5 6,5 6,5 7,1 8,8
Russie 3,4 2,1 1,4 0,9 0,8

De ce tableau résulte que les États-Unis, le Japon, la Grande-Bretagne et l’Allemagne monopolisaient les 55 % de tout le commerce chinois. Le chiffre doit certainement être plus élevé car il n’est pas spécifié l’origine du commerce de transit par Hong-Kong.

Si maintenant nous voulons apprécier la part des différents pays dans l’importation et l’exportation nous trouverons, toujours pour 1935, ce tableau :

Importation (919,2 millions de dollars chinois qui vaut 8 francs) : États-Unis, 18,9 % ; Japon, 15,5 % ; Allemagne. 11 % ; Grande-Bretagne, 10 %.
Exportation (576,3 millions de dollars chinois) : États-Unis, 23,6 % ; Japon, 14,% ; Grande-Bretagne, 8,5 %. ; Allemagne, 5 % ; Hong-Kong, 16,4 %

La Chine montrait donc dans son bilan commercial un excès d’importation de 343 millions dont bénéficiaient les pays dans cette proportion : Allemagne, 21 % ; Japon, 17 %. ; Indochine, 16 % ; Indes hollandaises, 15 % ; Angleterre. % ; États-Unis, 11 %.

Pour ce qui est des principaux produits importés et exportés par la Chine, la même statistique montre :

Exportation : soie brute, 36,1 millions ; coton brut, 21,7 ; produits animaux, 80,3 ; engrais gras et cire, 31,7 ; métaux et minerais, 43,6 thé, 29,6.
Importation : tissus de coton, 45,2 millions ; laine, 20,6 ; machines, 65,9 ; métaux et minerais, 87,4 ; produits chimiques, 37,4 ; couleurs, 37,7.

Chiffres pour 1936 :

Importation (911 millions de dollars) : Produits chimiques. 27 % ; produits mécaniques, 17 % ; métaux et minerais, 11 % papier, 6 % ; fil de coton, 4 %.

Exportation (705 millions de dollars) : Produits textiles, 28 % ; oléagineux, 13,2 % ; métaux et minerais, 8 % ; cuir, 6 % ; thé, 4 %.

Si nous examinons maintenant les fluctuations successives jusqu’aujourd’hui telles qu’on les trouve dans les journaux, on voit que les États-Unis continuent à maintenir leur position prédominante, surtout parce qu’ils vendent à crédit. Ils s’adjugent ainsi les 20 % de l’importation. Ils comptent sur le fait qu’ils sont le principal acheteur (autant que l’Angleterre, l’Allemagne et le Japon réunis) pour faciliter l’expansion de leurs ventes. Mais aussi l’Angleterre est en train d’adopter un programme d’assurances-crédits qui doit lui permettre le redressement de ses ventes, lesquelles après un recul de nombreuses années sont remontées de 10 à 12 %. L’Allemagne est passée de 10 à 15 % grâce à la vente de matériel de guerre à la Chine, alors que le Reich signe un Traité anticommuniste avec le Japon dirigé contre la Chine. D’ailleurs le Japon non plus ne manque pas de vendre des armes à la Chine...

Le Japon maintient tant bien que mal ses 15 % et cela surtout parce qu’il exploite la contrebande massive, le "trou" douanier qu’est le nord de la Chine occupé par ses troupes. Dans les premiers mois de 1937, avant le conflit actuel, le Japon a réussi à talonner les États-Unis, rejoignant les 20 % du total du commerce chinois détenus par ces derniers et distançant l’Allemagne qui ne réalise que 15 %. Toutefois, il s’est manifesté à plusieurs reprises dans les milieux industriels japonais, un courant qui par peur d’un boycott effectif de leurs produits par la Chine, aurait voulu éviter un conflit armé entre les deux pays. Ce sont ceux-là mêmes qui voudraient une politique moins agressive envers l’U.R.S.S. par peur de mettre en péril l’accord vital des pêcheries japonaises dans les eaux russes et des concessions de minerais et de pétrole à l’ile Sakhaline.

* * *

Passons maintenant de l’aspect économique à l’aspect financier, de l’importance de l’impérialisme étranger en Chine.

Si l’on fait abstraction des emprunts placés au dehors par le gouvernement chinois et des emprunts de chemins de fer garantis par lui, les capitaux privés engagés par des entreprises étrangères établies en Chine s’élèvent à 60 milliards de francs, dont 46 % pour la Grande-Bretagne ; 33 % pour le Japon ; 7 % pour les États-Unis ; 4 % pour la France et 3,5 % pour l’Allemagne [6].

Le montant des emprunts étrangers restant à rembourser par les chemins de fer chinois s’élèvent à 6 milliards ; la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne se sont adjugé une bonne part dans la construction des 5.300 miles des nouvelles voies ferrées. L’influence des puissances occidentales s’est aussi manifestée dans la réforme monétaire de 1935 qui stabilisa le dollar chinois en le détachant de l’argent et en le dirigeant au travers d’un fond d’égalisation des changes [7]. Depuis cette réforme, la circulation fiduciaire est passée de 300 millions à 1 milliard. Les revenus des douanes chinoises en 1936 dépassent de 150 millions de dollars le coût du service des dettes extérieures qui s’élèvent à 50 millions de livres et qui furent empruntées presque intégralement en Grande-Bretagne.

Tant le Japon que la Chine ont besoin d’argent pour faire la guerre. Le Japon dispose, il est vrai, d’une encaisse de 1.400 millions d’or qu’il peut consommer sans courir à la catastrophe comme l’a démontré l’Italie dans son entreprise africaine. Avec un budget déficitaire de 800 millions sur 2.800 milliards, dont la moitié est déjà dédiée aux nécessités militaires, il a exporté en 1937, 300 millions d’or aux États-Unis pour se préparer à la guerre. Le conflit actuel sert à accélérer la militarisation de son économie au travers d’un contrôle "totalitaire". Après son "plan quinquennal" qui a doublé sa production industrielle, il veut maintenant augmenter encore le rythme, surtout pour l’industrie métallurgique et mécanique. Le commerce extérieur (dont le déficit en 1937 a augmenté de 65 %) vient d’être rigoureusement contrôlé (le contrôle de changes existe déjà). On fait donc de l’inflation budgétaire et monétaire toujours croissante et le prolétariat qui a vu baisser ses salaires réels et qui a vu augmenter sa semaine de travail à 50 heures, sera obligé de faire de nouveaux sacrifices sur l’autel de la patrie... c’est-à-dire dans l’intérêt des requins de l’industrie de guerre.

La Chine se trouve économiquement dans des conditions plus mauvaises. Elle a obtenu récemment des crédits anglais, américains, français, hollando-suisses pour plusieurs millions de livres. Mais, s’il faut en croire le Times, il s’agirait d’opérations qui s’effectueront seulement après le conflit. Et on ne sait ce qu’il adviendra des fournitures données par la grande firme d’armes tchécoslovaque Skoda. D’autre part, il semble que déjà les 80 % du bilan du gouvernement de Nankin soient absorbés par des frais militaires. Et comme nous le voyons, la Chine doit importer presque tout ce qu’il lui faut pour la guerre. Aujourd’hui, le Japon, maitre des mers peut envelopper les côtes et surtout Shanghai qui représente la voie d’entrée de 50 % des importations chinoises.

* * *

Si les pays intéressés se limitent aux bavardages de la Société des Nations ou de la Conférence [6 novembre 1937] toute récente de Bruxelles, alors qu’ils pourraient effectuer une pression économique sur les deux belligérants, c’est parce que les intérêts impérialistes s’entrecroisent, déterminant ainsi le désarroi et l’incohérence apparente de leurs attitudes envers le conflit sino-japonais.

Toute leur action est purement platonique, à commencer par la protestation contre "l’agression" japonaise et le bombardement des villes ouvertes, protestations qui peuvent être utiles à la Chine dans la même mesure où elles le furent pour l’Éthiopie.

Très importants sont les intérêts des puissances en Chine, mais des intérêts d’une égale envergure rattachent ces mêmes puissances au Japon. Les États-Unis, du point de vue financier, ont une influence très limitée en Chine et doivent, d’autre part, ménager le Japon où la valeur de leurs affaires est quatre fois supérieure à celles qu’ils font en Chine. La Grande-Bretagne croit sauvegarder en Chine des intérêts qui se traduisent par 250 millions de livres, dont 50 en obligations du gouvernement chinois, la plupart de ces investissements, soit 180 millions, sont concentrés à Shanghai).

Toutes ces positions des impérialismes intéressés dépendent aussi du fait que le capitalisme, hier en Espagne, aujourd’hui en Chine et demain l’on ne sait encore dans quel nouveau foyer de guerre impérialiste, extrait de ces brasiers un double résultat  : d’une part le massacre massif des prolétaires, d’autre part les débouchés indispensables pour une industrie qui aujourd’hui, particulièrement, est représentée par l’industrie de guerre.

Ce sont ainsi les pays "démocratiques" qui trônent à Genève qui fournissent les moyens de destruction pour continuer le massacre, d’une façon "désintéressée" à l’un comme à l’autre des belligérants. L’Angleterre, championne de la démocratie en fait, favorise actuellement "l’agresseur", le Japon, comme elle a favorisé le "fasciste" Franco. Business is Business, et avec cette maxime, Albion a construit son commerce et développé son impérialisme et tous les autres impérialismes — y compris le Japon — n’ont fait que suivre son exemple.