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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les victoires ou les défaites militaires ont une seule victime : les ouvriers espagnols
{Bilan} n°46 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 17 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Rarement on vit un tel enthousiasme de la presse socialo-centriste : Teruel allait tomber entre les mains des armées républicaines. Pour la première fois celles-ci prenaient l’offensive, et, appuyées par un matériel perfectionné, organisées comme une véritable armée moderne, elles allaient désormais marcher de l’avant et en finir avec Franco.
En avons-nous lu des panégyriques sur l’armée du Front Populaire qui avait surmonté toutes les erreurs des vieilles milices, surmonté la décentralisation, acquis une discipline, et qui menait la guerre comme une véritable armée bourgeoise. Les Zyromsky et consorts ne manquaient pas de mettre en évidence que l’offensive de Teruel était le résultat d’une réorganisation générale que Negrin après Caballero avait entreprise. Ce qu’ils n’ajoutaient pas, c’est que cette même armée moderne avait dû d’abord rétablir "l’ordre bourgeois" par les journées de Mai à Barcelone, déchainer une féroce répression dont les prisons républicaines illustraient les douceurs, établir une censure dont les journaux anarchistes pouvaient être fiers.
On claironnait sur tous les tons que Teruel consacrait l’œuvre de Negrin et de ses complices centristes, et l’offensive républicaine devait même effacer les crimes des bourreaux. Tout cela ne pouvait pas durer longtemps et bientôt l’équilibre se rétablissait : Franco reprenait l’offensive et de Teruel il ne restera que des ruines où deux armées capitalistes offriront peut-être pendant des semaines des prolétaires à la mitraille.
Faut-il le répéter : les victoires ou les défaites de Franco ou de Negrin ne peuvent avoir qu’un vaincu : les prolétaires qui des deux côtés des fronts sont embrigadés. Quand Franco avance il abat sa botte sur la nuque des exploités et sa victoire est pavée de cadavres ; quand c’est Negrin, la répression antifasciste se déchaîne et les assassinats se succèdent alors que des milliers d’ouvriers restent sur les champs de bataille et servent de piédestal aux spéculations macabres des traîtres de tous les pays. N’est-ce pas Marty, l’ex-mutin de la Mer Noire et l’actuel boucher de la guerre espagnole, qui, entre deux aboiements contre le P.O.U.M., écrivait que la France républicaine peut s’appuyer sur les cadavres des volontaires internationaux pour établir l’amitié franco-espagnole qui permettrait "de signer un traité de commerce dont l’exécution ranimerait l’économie française" ?
Laissons donc la bataille de Teruel et toutes les autres batailles aux stratèges de café et aux états-majors capitalistes. De tout cela - sauf pour les trotskystes et leurs alliés - ne peut sortir que de la marchandise bourgeoise et des défaites ouvrières. Il y a longtemps que nous avons prouvé que la conduite de la guerre ne va pas de pair avec la préparation de la révolution, mais que celle-ci est le processus antagonique de celle-là : le prolétariat lutte pour la révolution en s’opposant, par le défaitisme révolutionnaire et la fraternisation par-delà les fronts, à la guerre impérialiste dans tous ses aspects et à chaque moment.
La bataille de Teruel nous prouve encore une fois que tout le bavardage sur les offensives, contre-offensives, retraites "stratégiques", n’a en réalité qu’une importance relative, car un examen des faits nous montre que tous les aspects de la guerre se ramènent à une offensive plus réelle : celle que le capitalisme mène en Espagne et dans tous les pays contre les ouvriers.
Dans nos pays la marche sur Teruel (assiégé depuis plus d’un an par les troupes républicaines) devait être une occasion pour réchauffer l’enthousiasme antifasciste des masses et faire remonter les actions du gouvernement républicain auprès de pays qui, comme l’Angleterre, voient surtout les affaires à conclure avec Salamanque. Ce n’est pas que la France dédaigne le commerce avec Franco. Un exemple ici ne sera pas de trop. L’Humanité, qui voudrait ranimer le commerce français avec la chair des ouvriers contrôlés par Negrin, signalait il y a un mois que des obus des usines françaises Lafitte étaient employés par Franco sur le front de Madrid. Dernièrement on signalait des canons du Creusot abandonnés par les nationalistes à Teruel. Il est vrai que ce commerce ne connaît pas de frontière...
Avec l’offensive sur Teruel, Negrin montrait que l’année républicaine existait encore et qu’on pouvait y placer des capitaux sans crainte. Mais l’essentiel était la situation intérieure où cette offensive, comme celle qui fut déclenchée en pure perte en Aragon après les journées de Mai, servait de paravent pour dissimuler l’attaque contre les ouvriers. La censure sévit avec une vigueur terrible. Les syndicats, malgré leur attachement à la cause de la guerre, sont brimés parce qu’en eux existe un mécontentement ouvrier qu’il faut atteindre. Ce n’est pas le fait du hasard si la presse de Barcelone ne cesse de prouver qu’il faut mettre les syndicats à l’écart et parallèlement cesser de parler de révolution : "D’abord gagner la guerre." Barrio, le président des Cortès, a été plus loin : il a déclaré calmement que le prolétariat aurait un droit hégémonique dans le gouvernement d’Espagne seulement après avoir gagné la guerre. Jusqu’à ce moment, il faut que la bourgeoisie et ses valets socialo-centristes dominent toute la situation.
Il ne faut pas chercher loin pour prouver que l’offensive de Teruel coïncide avec des difficultés de toute espèce : la cherté de la vie ne fait qu’augmenter et cela attise le mécontentement à l’arrière ; dans les syndicats le mécontentement est grand et les pourparlers pour refaire l’unité de l’U.G.T. sont des mesures de sûreté indispensables après avoir employé la scission de l’U.G.T. pour égarer le mécontentement des ouvriers envers Negrin et les assassins centristes.
Les anarchistes de La Solidaridad ont bien caractérisé la situation lorsqu’ils affirmaient en pleurnichant (c’est devenu le langage de nos farouches libertaires) : "alors qu’on exige des travailleurs un plus grand rendement dans le travail, on attaque constamment leurs conquêtes sociales" (4 décembre 1937).
Il est évident que le mécontentement existe à Barcelone dans les différentes industries de guerre, autrement on ne s’explique pas le décret de Companys augmentant les salaires et diminuant les heures de travail.
Les anarchistes ont d’ailleurs pris position contre l’augmentation des salaires et la diminution de la journée de travail en expliquant gravement que les ouvriers étaient prêts à tous les sacrifices pour battre le fascisme et pour établir une bonne liaison entre le front et l’arrière-garde, mais il ne fallait pas rétablir une bureaucratie dans la production et comprendre le sacrifice des ouvriers comme une abdication de leurs aspirations sociales.
Et pourtant, la réalité de la situation n’est pas la lutte des ouvriers pour leurs "aspirations sociales", mais la lutte du capitalisme pour anéantir celles-ci, et cette bataille se poursuit implacablement comme doivent le constater avec désespoir les anarchistes qui se rendent compte du sourd mécontentement des prolétaires abrutis dans la production de guerre.
Nous laisserons donc la bataille pour Teruel et toutes les autres péripéties de la guerre impérialiste d’Espagne tranquillement de côté pour nous préoccuper d’un seul point : les prolétaires dominés par le Front Populaire pourront-ils donner le signal de la lutte contre la guerre aux prolétaires dominés par Franco ? Pourront-ils donner le signal de la fin de la guerre par leur fraternisation avec les exploités de l’autre camp ? Pourront-ils déclencher la lutte contre l’Etat capitaliste qui établit et maintient l’ordre des deux côtés ?




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