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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Contrastes inter-imperialistes ou contrastes de classes : la guerre impérialiste en Chine
{Bilan} n°46 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 17 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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On connaît les derniers événements : lors de la prise de Nankin des avions japonais bombardent des navires américains et anglais. A Changhaï, les troupes japonaises défilent dans la concession internationale, empiètent sur les intérêts des autres puissances, imposent "leur ordre" et "leur loi". Des millions anglo-américains sont anéantis par les bombes japonaises, des Américains sont tués, et pourtant nous n’en sommes qu’aux notes diplomatiques qui servent plutôt à la politique intérieure des pays intéressés qu’à autre chose.
Les Nippons s’excusent profondément, Eden a "le profond regret" ce devoir répondre à l’opposition de Sa Majesté, au socialiste Attlee, qu’effectivement la flotte britannique a été attaquée par le Japon. Les Etats-Unis se contentent de grands mots et soutiennent les organismes de boycott des produits japonais.
Rarement la conception qui voit dans les antagonismes inter-impérialistes l’explication des événements en Chine, n’aura reçu autant de démentis. Les principales puissances impérialistes qui pourraient faire cesser l’agression japonaise en Chine, au nom de leurs intérêts mutuels, ne bougent pas et se contentent jusqu’ici de notes diplomatiques. Le Japon lui-même comprend parfaitement que la situation internationale si troublée qui a fait échouer la Conférence de Bruxelles est la même que celle qui oblige les différents États à laisser l’impérialisme japonais envahir à sa guise la Chine.
Une explication encore fragmentaire nous est fournie par ceci : comme l’a très justement fait remarquer le très réactionnaire W. Churchill, tant que la guerre dure en Asie, la paix européenne ne sera pas troublée et les grandes puissances trouveront un répit dans la production des armements. Les guerres localisées ont cet avantage qu’elles permettent aux grandes puissances de déverser leurs contrastes sur des zones où elles ne s’affrontent pas directement, alors qu’elles alimenteront leurs économies avec les besoins en armes et en fournitures des pays jetés dans la boucherie. Mais quand on parle de contrastes il faut être précis : la France s’oppose à l’Italie, à l’Allemagne ; l’Angleterre à l’Italie et au Japon, etc. Mais est-ce bien là la réalité des choses ? Trois guerres prouvent jusqu’ici que l’opposition entre deux impérialismes ne dépasse jamais les limites des intérêts de classe du capitalisme mondial et ce sont ceux-là qui prédominent aujourd’hui et qui actionnent les événements. Chaque fois qu’éclate une guerre, ce n’est pas le problème : "quels intérêts inter-impérialistes sont en jeu ?" qu’il faut se poser, mais plutôt celui-ci : "quels contrastes sociaux s’agit-il de déverser dans la guerre ?"
Depuis le début des événements en Chine jusqu’à aujourd’hui où des frictions apparaissent entre le Japon et les autres puissances, la logique des événements est commandée par le bloc de tous les États autour du capitalisme japonais et de la bourgeoisie chinoise qui "résolvent" le problème de l’Asie par le massacre de millions de prolétaires et la constitution d’Etats "autonomes" que le Japon essayera d’organiser économiquement à sa manière. La position de l’impérialisme nippon est très conséquente : puisqu’il a reçu le mandat tacite d’en finir avec le prolétariat chinois qui, comme en 1926, pourrait faire trembler la bourgeoisie du Kuomintang, il n’est que juste qu’il en retire les bénéfices économiques et qu’il empiète sur les concessions internationales ou bien mette un cadenas sur la politique de la Porte Ouverte. L’Angleterre et les U.S.A. malgré les cris de douleur de leurs banquiers sont bien obligés d’en revenir à la logique japonaise et laissent faire. D’ailleurs, l’impérialisme japonais danse lui aussi sur un volcan et l’on se demande combien de temps encore il sera possible de maintenir une structure capitaliste ultra développée, trustifiée avec de profonds anachronismes économiques et sociaux : la grande industrie avec la production "familiale" ou artisanale. Combien de temps encore il sera possible de maintenir un régime asiatique dans des usines européennes : faire travailler des millions de prolétaires et de femmes pour des salaires infimes, souvent avec des systèmes de contrat, pour des journées de travail de 10 à 12 heures.
Après tout, la guerre de Chine est une bonne affaire pour les Anglais et les Américains qui perdent d’énormes capitaux en Asie mais peuvent reprendre des marchés envahis par la dangereuse concurrence japonaise paralysée par la "mobilisation générale des ressources" aux fins .de l’entreprise militaire.
La trame que suivent les faits de la guerre pour ceux qui ont suivi les péripéties de celle de l’Espagne est claire. Le premier soin du Kuomintang est de réaliser l’Union Sacrée et d’attirer tous les prolétaires et paysans chinois dans le traquenard de la guerre "d’indépendance". Les
centristes s’empresseront de donner à Chang-Kai-Shek un certificat de patriotisme et d’anti-impérialisme afin d’endormir mieux encore les méfiances de ceux qui le virent mater le mouvement ouvrier en 1927. Après la chute de Changhaï, le même Chang-Kai-Shek ne manquera pas de négocier prudemment avec le Japon par l’entremise de l’Allemagne afin de s’assurer, en tout cas, une porte de secours près de ses complices impérialistes.
Changhaï résistera pendant plusieurs mois et cela tiendra plus à l’emballement "antifasciste" que l’on entretiendra tant bien que mal parmi les masses, qu’aux qualités militaires des armées du Kuomintang. Celui-ci aura beau lancer des manifestes pour dire que Changhaï tiendra comme Madrid ; finalement la ville tombera à la grande satisfaction du Kuomintang, des puissances étrangères et du Japon, car le coeur de la révolution chinoise, le plus grand centre prolétarien de la Chine, avait vu, en 1931, au cours de la défense de la ville, des soldats chinois passer à des actes sociaux trop significatifs.
La marche rapide sur Nankin. la chute de celle-ci, l’avance des Japonais sur Canton, montrent que parmi les prolétaires et paysans chinois ne se manifeste pas l’enthousiasme qui leur fit faire des miracles en 1926-27. Certes, la supériorité militaire du Japon est écrasante, mais armé d’une politique de classe, le prolétariat chinois affronterait tout victorieusement car il désagrégerait facilement l’armée nipponne. C’est bien parce qu’il ne peut que trouver la mort sans résoudre les problèmes sociaux inhérents à son sort et que, d’autre part, Chang-Kai-Shek ne tient pas du tout à propager des illusions quand aux revendications sociales qui pourraient dresser les exploités contre leurs bourreaux sans la soupape de sûreté des innombrables partis "ouvriers" comme ce fut le cas en Espagne, que la défense chinoise ne trouve pas des stimulants à Changhaï, à Nankin. Cependant, il ne faudrait pas en conclure que les milliers et dizaines de milliers d’exploités chinois qui se sont enrôlés dans les colonnes du Kuomintang ne subissent pas l’influence du bourrage de crâne nationaliste. Il n’existe aucune force prolétarienne qui leur montre la voie de classe : aux côtés de Chang-Kai-Shek la Russie a pris place par ses capitaux, ses avions, ses fournitures militaires et sa lutte contre "les trotskistes" chinois, bien que Trotsky ait pris la défense de la guerre d’indépendance et se trouve sur le même terrain que Staline. Il se fait que les convulsions sociales que la Chine connaît depuis l’après-guerre, et particulièrement la phase de 1927, ont créé des conditions historiques qui empêchent le mouvement nationaliste d’englober les exploités, sans maintenir en permanence une terreur anticommuniste. De là s’est créée une méfiance réciproque entre exploités et bourreaux du Kuomintang qui n’est pas pour peu dans la prédisposition de Chang-Kai-Shek à abandonner ville après ville, soi-disant pour sauver des vies chinoises, ou pour négocier. S’il affiche une intransigeance extérieure, c’est que les capitaux étrangers sont là pour alimenter la résistance qui doit permettre de faire massacrer tout ce que la Chine compte comme ferment révolutionnaire : la police japonaise se chargera bien d’un dernier nettoyage.
Dans les grandes métropoles, le battage antifasciste suit son cours.
Mais le battage antifasciste dans les pays "démocratiques" se heurte à la lassitude des ouvriers qui ont vu où l’antifascisme avait conduit en Espagne et qui sont en butte aux attaques d’un capitalisme qui éprouve des difficultés sur le terrain économique. Le soutien de la guerre "d’indépendance" en Chine ne soulève pas l’enthousiasme des ouvriers, bien qu’ils ne s’y opposent pas. Socialistes et centristes ont bien plus de confiance dans une pression pour décider l’Angleterre et les Etats-Unis à défendre leurs intérêts en Chine, que dans une lutte des ouvriers pour aider les prolétaires d’Asie.
Les centristes qui ne manqueront pas de mobiliser toutes les flottes de guerre "démocratiques" s’évertueront à expliquer aux ouvriers, après la chute de Changhaï et Nankin, que le Japon rencontrera ses plus grandes difficultés après la conquête. C’est ainsi que s’exprimait l’antifascisme italien lorsque ses prévisions sur la défaite italienne, qui aurait dû venir par suite d’une intervention anglaise (qui ne se produisit pas plus qu’en Chine), furent démenties par l’occupation d’Addis-Abeba.
Il y a bien quelques actes de boycott de-ci de-là, mais il a fallu le bombardement de navires anglais et américains pour déterminer les organisations syndicales de ces deux pays à entamer une campagne de boycottage des produits japonais, ce qui permettra d’autant mieux aux produits "Made in England" ou "Made in U.S.A." de s’écouler.
Ce que le capitalisme mondial demande c’est que le prolétariat des grandes métropoles laisse en paix l’impérialisme nippon massacrer ses propres exploités et ceux de la Chine et qu’il permette au Kuomintang et à ses complices socialo-centristes et trotskistes de pousser les travailleurs de la Chine sur les champs de bataille capitalistes. Pour le reste, il essayera d’exploiter ce marché de guerre et se bornera, comme l’a écrit W. Churchill, à défendre ses intérêts et ses conquêtes pour autant que cela sera possible.
L’Angleterre, les Etats-Unis, la France dont les concessions sont foulées, les navires bombardés, les villes (Hong-Kong) menacées ne peuvent riposter par la violence au Japon car ils élargiraient le foyer de guerre d’où pourraient résulter des mouvements révolutionnaires au Japon et surtout en Chine. Aux contrastes inter-impérialistes les situations actuelles opposent forcément une solidarité inter-impérialiste, malgré les pertes subies en Chine par différents États. Certes, l’Angleterre, comme les Etats-Unis, essayeront de limiter les dégâts qu’apporte la politique japonaise à leur puissance, mais ils n’ignorent pas que la perte de leurs concessions vaut bien l’établissement de gendarmes en Asie étranglant toute menace révolutionnaire.
Le prolétariat des métropoles a son devoir de classe à remplir envers les exploités asiatiques : aussi bien chinois que japonais. Il lui revient la tâche de déclencher la bataille contre les bastions mêmes de l’impérialisme, contre ses forces sociales et contre le massacre capitaliste de la guerre qui après l’Espagne ensanglante l’Asie. Il n’a rien à voir avec les tentatives de rattacher son sort à la flotte anglaise ou américaine, mais il doit réaliser son unité de classe pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile avec tous les exploités qui se trouvent actuellement jetés dans le brasier de la guerre. Il rejettera le boycottage, arme bourgeoise pour maintenir les travailleurs dans l’union sacrée avec les démocraties bourgeoises, et luttera pour le refus du transport d’armes à la Chine comme au Japon capitalistes. Il reliera ses luttes partielles à la lutte contre la guerre impérialiste de Chine et cette solidarité de classe s’exprimant avant tout par une lutte contre sa propre bourgeoisie, est seule de nature à aider les exploités d’Asie dont les mouvements de classe sont de nature à ébranler l’édifice du système capitaliste.




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