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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’iceberg autonome et ses structures flottantes
{Matin d’un Blues}, n°2, s.d., p. 9-14, 17, 19-21.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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L’autonomie est un iceberg ...
Ceux qui n’y ont vu qu’une étiquette politique de plus, une recomposition/réaction au gauchisme traditionnel, une systématisation de la nostalgie militante ou le déchet politique d’une nouvelle situation de crise se sont, en fait, aveuglés sur son fragment visible. Il y a les autonomes et les luttes autonomes (ne se réclamant pas forcément de l’autonomie) constitués par l’apparition d’un certain nombre de comportements de refus, de délinquance de masse, systématisés dans les groupes autonomes mais, surtout, généralisés sur l’ensemble du corps social.
Masse mouvante qui couve sous le consensus, qui le mine ... Nouveau rapport au travail, à la marchandise, au discours, au quotidien, à l’idéologie, au désir, au corps ...
Ça s’appelle désobéissance civile, appropriation, autoréductions, luttes de libération sexuelle (et sensuelles !), insoumission, squat, grèves sauvages, absentéïsme, sabotage, occupation, refus du travail. Chacune de ces pratiques a déjà une histoire, mais leur systématisation sur l’espace de la crise constitue un langage nouveau allant bien plus loin qu’une somme de refus. Pratiques à la fois convergentes et éclatées dont la faiblesse est une force dans le foisonnement d’initiatives imprévisibles, dont la force subversive est fragile face à l’Etat centralisé. Mais reprendre la question de l’Etat comme point de départ stratégique revient à réinvestir les terrains de pouvoirs et les vieux fantasmes léninistes, sans compter le problème de la militarisation du mouvement ??? Alors ...
Pas d’autres solution que d’accepter une fragilité qui est la seule garantie contre le détournement de notre tension quotidienne contre le pouvoir. Ce qui ne garantit d’ailleurs ni contre les échecs, ni contre les récupérations ponctuelles, mais permet simplement la cohésion des luttes et de l’identité qu’elles mettent en œuvre.
Les repères pratiques et organisationnels restent donc à réinventer constamment, à expérimenter, à jeter dès qu’ils s’alourdissent. Mais les repères théoriques ?
L’autonomie, est-ce que ça se pense ?
Comme le reste, par petit bout...
"ON" a bouffé à tous les rateliers idéologiques ("on" c’est un groupe autonome, réuni autour de la revue Matin d’un Blues, qui dit "je", qui réfracte et recommence), on a grignoté tous les codes, craché sur la conscience de classe depuis qu’elle baise avec Hersant/Springer et les télécommunications. Il reste quand même des morceaux de théorie et on fait glisser les concepts sur le mouvement au gré des rapports de force. On a la tronche traversée par des morceaux de discours plus ou moins bien articulés, systématisés, aux prétentions plus ou moins homogénéisantes. On ne va pas ici restituer les énoncés intégraux mais préciser que plus jamais aucun d’eux ne pourra parler à nos places, on les mélangera sans vergogne dans la subjectivité du mouvement et sur l’espace de nos pratiques.

- Le discours marxien.
Des restes qui traînent aux frontières du crâne ...
Plus même, on est bloqués dessus ! Qui, comment ?
L’État, la crise, toutes ces vieilles baudruches, vous savez : les conditions objectives. Alors, on fait des hypothèses, éventuellement même elles fonctionnent. Allez, on caricature ...
Restructuration à chaud du système par la crise, le nouvel antagonisme du capital et des luttes provoque une « recomposition de classe » fondée sur la mobilité d’une nouvelle race de travailleurs baignant dans l’intérim, la précarité de l’emploi, le chômage et la formation permanente.
Et on peut continuer indéfiniment sur le rapport entre travail abstrait, absentéïsme de masse et inflation, sur les aventures de la dépense publique. Nouvelle analyse de la lutte des classes constituée dans les hoquets du développement à mi-chemin entre les conditions objectives de la crise et la subjectivité du mouvement exprimée dans les nouveaux comportements de luttes. (pour plus de sérieux, voir : Tronti, Negri et les Grundrisses ... ).
Si je parle de ce discours dans la provocation c’est parce que la vieille ruse merdique de l’économie politique consiste, à travers son masque d’analyste/logicienne paranoïaque, à faire part belle aux conditions objectives quantifiables, chiffrables, manipulables, et à manipuler la subjectivité du mouvement dans le même sens en additionnant des attributs pour constituer un sujet de classe (objectif !), l’ouvrier social, sur lequel s’ordonne la stratégie. A travers ce tour de passe-passe les conditions objectives homogénéïsent les autonomies et leurs différences au rapport central à l’ tat et au capital. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?
Le vieux coup des priorités révolutionnaires et de la discipline centraliste par exemple ...
On ne s’étonnera que modérément de savoir que ceux qui tiennent ce discours (oui, je sais, bien plus finement, mais l’analyse comme telle c’est l’outil grégaire...) en Italie ou en France, en sont à parler d’organisation et de parti de l’autonomie Stratégie ou idiotisme ? Le discours marxien décrit la réalité de l’économie, on en tient compte, mais il fait l’économie de ces réalités de luttes fonctionnant ailleurs que dans le capital, mille réalités, mille lieux, chaque fois irréductibles à leurs antagonismes avec l’État.
Opprimée par le show-bisiness la musique parle quand même d’ailleurs ... Nous ne sommes pas seulement les résidus de l’opposition entre travail et capital, nos vies, nos luttes, ont bien plus d’enjeu ... Si le discours de l’économie politique peut permettre un repérage des racines matérielles de notre aliénation, il n’est certainement pas le discours où nous reconnaissons notre devenir.
Une anecdote intéressante pour finir sur ce chapitre. A une récente table ronde de l’autonomie, les professeurs de l’autonomie ouvrière avaient invité les membres du groupe autonome BNP comme caution prolétarienne. Manque de bol, c’étaient des gens qui n’ont besoin de personne pour parler à leur place, des autonomes quoi !
Après avoir décrit les pratiques des autonomes BNP (absentéïsme, coulage, luttes anti-hiérarchiques, etc., voir leur canard L ’Auto-journal), le type qui cause explique :
- Ils sont complètement marginaux à la BNP et se vivent comme tels.
- Leurs actions ont des résonances politiques dans la boîte quand elles débordent le cadre étroit du salariat pour entrer dans un rapport plus subjectif au travail : revendication du retard quotidien, de l’absentéïsme et du coulage, par exemple.
- En tant que marginaux du travail ils n’ont de rapports réels qu’avec d’autres marginaux localisés dans les boîtes de sous-traitance informatique de la BNP utilisant des intérimaires.
Est-ce que tout ça pourrait vouloir dire que l’autonomie ouvrière est constituée par des gens qui vivent ailleurs que dans le travail ? Oui, je sais bien que je n’ai pas compris : le rapport subjectif au travail est coiffé par l’objectivité du salariat généralisé ... Du coup tout devient plus simple : les professeurs théoriciens de l’autonomie ouvrière sont salariés (ça va, bien, merci), ils n’ont donc même plus besoin de l’alibi de l’intellectuel organique pour parler au nom de la classe ouvrière. Bon, j’arrête mes conneries ...

Le deuxième morceau de discours qui nous traîne aux basques vient de notre héritage anar (on assumera tout... et plus !) vous savez, le vieux machin sur la subjectivité révolutionnaire, couleur ouvriériste. Vieille imagerie de la massification des luttes par le militantisme (syndicats, entreprises, quartier, etc.) et le hochet de rigueur : la prise de conscience ... prise ultime de tout art martial, comme quoi on rejoint la mystique où on peut.
Drôle de boulet ce vieux mythe de la pédagogie révolutionnaire ...
Alors, qu’est-ce qu’on peut foutre de ce vieux schéma ?
D’abord finir de régler nos comptes avec l’autonomie ouvrière ...
En se mutilant dans un rapport unidirnensionnel au capital, la classe ouvrière devient le fer de lance du développement. Paf ! Ça veut dire entre autres qu’on commence à être autonome quand on cesse d’être ouvrier, y compris en continuant à travailler. Ce qui reste à comprendre dans le discours de la valeur, c’est sa subjectivation. En faisant de la politique "l’ouvrier" fait deux choses : il sort du rapport unidimensionnel au travail et il se valorise dans un surcroît de savoir/pouvoir qu’il peut ensuite monnayer comme force de travail ou de contrôle (dixit l’illustre Michel Marian). Celui qui choisit de mettre l’accent sur ce discours de la valeur se met à monter dans les hiérarchies du capital ou de la classe ouvrière. Mais, dans le meilleur des cas, même le fait de parler au nom de la classe ouvrière ne dissimule que très malle nouveau statut de l’ouvrier auto-valorisé par une pratique située au cœur même des mécanismes du capital.
Choisir de sortir du rapport au travail pour devenir "autonome", y compris ponctuellement à l’occasion d’une grève sauvage, c’est se démarquer de la condition ouvrière (en acceptant tout de même l’auto-valorisation ... entre autres pour échapper au travail) en privilégiant l’accès à une identité qu’on ne peut certainement pas quadriller avec les "conditions objectives" de l’aliénation !
Le jeune prolétaire est à Malville, aux concerts rock, dans le refus et la défonce, sa vie quotidienne n’est plus réglée par le travail, ou la consommation, mais sur les critères imprécis des divers moments de "libération" qu’il met en œuvre dans ses pratiques. "L’ouvrier" peut être maquerauté toute l’année par Hersant/RTL mais son autonomie commence dans une grève sauvage, dans les autoréductions, dans la fauche quotidienne généralisée, dans l’absentéisme, le sabotage ...
Démerde individuelle, comportements petits-bourgeois ? Certainement pas ! Non seulement la délinquance sociale est devenue le seul phénomène de masse capable de perturber le système, mais sa pratique est devenue le meilleur support d’une identité à conquérir dans la lutte quotidienne.
Alors ? L’autonomie ne deviendra pas un phénomène de masse parce que des autonomes iront militer dans les syndicats ou faire de la pédagogie politique dans la vie quotidienne, parce qu’elle est déjà une forme de sensibilité de masse qui recouvre les différents moments de refus du consensus, parce qu’elle est déjà une force présente dans la convergence des comportements de rupture diffus sur l’ensemble du tissu social.
Que reste-t-il des fantasmes de "prise de conscience" quand les pratiques sont en avance sur l’idéologie ? Que reste-t-il des fantasmes d’insurrection quand une somme de refus microscopiques font déjà sombrer le système et les vieux appareils militants dans la crise ?...
La prise de conscience est la dernière figure de l’aliénation militante car il n’y a plus, aujourd’hui, ni vérité du capital, ni vérité du mouvement. Il y a un rapport de forces en constante évolution et les luttes comme l’ttat se définissent moins par rapport à une ligne politique que par rapport à une qualité de perception/réaction faisant du savoir et de la réalité de simples paramètres tactiques, mais nous reviendrons longuement sur les problèmes de stratégie. Le problème de la lutte des classes fonctionne sans axe à partir d’un processus fétiche banalisé en micro-stratégie : le pouvoir, nous y reviendrons aussi.
Quand le capital fonctionnait sur la plus-value et le socialisme sur la dictature du prolétariat, on pouvait les "dénoncer". C’est là qu’on sent bien ce qu’il y avait de réactif dans cette histoire de prise de conscience : ça fonctionnait sur les réalités partielles de la soumission.
Le communisme prête encore le flanc à ce type de manœuvre à cause des aspects archaïques de son masque, mais le spectacle du capital s’est banalisé, rationalisé ... Comment peut-on dénoncer une structure de domination fondée sur le consensus développement/consommation (donc travaiL.) ? On peut magouiller dans la revendication quantitative mais l’apathie digestive prête mal à la dénonciation !
Il n’y a plus de vérité du capital, il est prêt à promouvoir, gérer et digérer chaque secteur de libération, il est prêt à produire du sexe, des joints, des punks, Hare Krishna et des ghettos d’autonomes pour acheter la paix sociale. Il est prêt à vendre le récit détaillé du suicide de Baader, à raconter comment celui-ci a subrepticement introduit sa tête dans la boucle du ceinturon de maton pour se pendre après avoir distillé de la dynamite et du LSD à partir de la confiture de fraise qu’on lui servait au petit déjeuner. L’ttat est prêt à expliquer pourquoi il est important d’avoir une administration raciste et méticuleuse.
Bref, on est prêt à dire n’importe quoi, à y croire ou à s’en foutre, de toute façon cela se passe au niveau du spectacle, du nouvel imaginaire social : les médias, alors la prise de conscience ...
Au fond, on sait bien que Baader s’est fait assassiner, salement, mais pour la plupart des autres et d’entre nous, qu’est-ce que ça change ?

Troisième discours qui flotte dans les caniveaux de notre pot d’hortensias quotidien : celui des marges, des ghettos, discours-laboratoire des nouveaux comportements de lutte.
On disait délinquance, on dit autonomie ... signe des temps. Ce discours-là est intenable en tant que "on-vérité", il n’y a que "moi-exception" qui puisse raconter les mille morceaux de désirs et de souffrances qui forgent l’histoire d’un refus.
C’est là que commence le discours sur la violence ... pas celui d’une dénonciation réductrice et moralisante instrumentalisant les rapports de force sur les vieux schémas miteux et sécurisants de la lutte des classes, mais celui du di ;cours d’une violence individuelle et collective vécue comme rupture quotidienne du consensus, comme expression d’une convergence de subjectivités perturbatrices.
La violence est omniprésente, surtout celle fragmentée sur les instants du ghetto.
Patrons de bars fachos, SO musclés des concerts rock, piège du dealer junk, l’énervement à quatre heures du matin au coin d’un bar où s’accumulent des frqstrations quotidiennes, solitude d’une sensibilité prostituée au spectacle, le métro, les contrôles d’identité, les flics, la misère salariée et Stamrnhein qui nous a explosé dans le corps. Violence omniprésente dont il faut se démarquer : sans entrer dans le piège du terrorisme, il s’agit au moins de rompre avec la condition de victime potentielle.
Ce qui est merdeux et réactionnaire, c’est l’inhibition, c’est le blocage aussi bien individuel qu’institutionnel qui réduit la violence au phénomène des armes, à celui des stratégies d’État... Ce qui revient, en niant sa propre violence, à se soumettre au monopole du terrorisme d’État, seul détenteur légal d’une violence réduite à la répression et au contrôle social.
Contre cette servitude, imprimée jusque dans le militantisme, le discours du ghetto est celui d’une offensive faisant de la violence un moment de convergence des refus, un moment de rencontre, d’affirmation d’une identité conquise dans le devenir. C’est ce qui nous permet de mépriser les sermons du père Lacan, de sa théorie du pouvoir endogène, on laisse l’identification à l’agresseur à la basse-cour de philosophes (?) qui lui servent de bouffons politiques, notre autonomie efface l’identification dans le mouvement.
Pour l’État, la violence a toujours été le moyen, l’outil, l’arme des séparations. Le vieil adage du pouvoir, « diviser pour régner », ne change pas, à l’heure de la cybernétique il se raffine « atomiser », puis « isoler pour régner ». Avec d’un côté la solitude de foules parquées dans les boîtes étanches de la paranoïa crânes/clapier/HLM/ usines en passant par métro/bagnole, par l’hypnose télé/psychanalyse/show business, de l’autre côté la nudité glacée de notre refus aux portes du vide ... jusqu’à Stammeinh.
Ce n’est pas par hasard que la naissance historique de l’autonomie ait été provoquée un jour de désespoir avec Baader et Croissant. n fallait se lever contre cette promesse glacée d’un désespoir laissé comme seule issue possible à ceux pour qui il ne reste que le choix des armes. Mais le problème c’est que Baader et la RAF, en plus des questions idéologiques, étaient entrés dans les choix que propose le système : usage d’une violence qui sépare, qui isole, qui fait mourir dans le brouillage du spectacle de l’information généralisée.
Le jour où nous serons acculés à cette violence, notre désespoir n’aura plus besoin de caution politique, nous ne serons plus dans le mouvement mais dans l’agonie.
La violence du mouvement c’est bien autre chose.
Force de rupture qui nous rassemble dans un défi commun contre l’insignifiance de cet av.enir qu’on nous marchande. Force destructrice aussi qui ne vit pas tant de ses maigres saccages que du mouvement de rencontre permanent qu’elle produit entre tous ceux qui se lèvent pour refuser le jeu de dupe du frigidaire/vibro-masseur/neuroleptique. Destin asexué d’une évidence sans fard : on nous propose la vie posthume de pâles simulacres tout juste égayés de sursauts imaginaires ...
Contre cette lente asphyxie notre violence sera celle d’un mouvement irriguant de mille flux cette force de devenir qui se lève dans la fluorescence de nos passions.

- Puis il y a les discours Pouvoir/Organisation/Stratégie.
Dix années sur les fausses pistes de l’après léninisme nous ont fait perdre nos naïvetés de jeunes soixante-huitards. Pour la théorie du pouvoir les dernières moutures en date parlent d’un ensemble de stratégies organisant l’ensemble des niveaux du champ social, c’est vrai que « ça » fonctionne mais comme dans l’inconscient : structures névrotiques partielles qui se chevauchent sans rien homogénéiser, sans éliminer le bouleversement des pulsions primaires. C’est pas moi qui ai inventé la crise ...
Nous, bien sûr, on aurait tendance à mettre l’accent sur les ruptures, à faire jouer les structures les unes contre les autres pour se faufiler. Jusque·là rien que de très léniniste, sauf qu’on ne prétend pas reconstruire de métastructure ni d’annexer le sens de l’histoire, on fait dans le provisoire, le prêt à jeter dès que ça alourdit le mouvement.
On est aussi dans la cybernétique, pas moyen d’y échapper, mais pour nous ça fonctionne dans la perception, la synthèse spontanée, inductive, dans la réponse impromptue d’une offensive adoptée comme seul mode d’affirmation. Le seul repère qui nous reste c’est la tension de nos devenirs. On a cassé la machine binaire mais on garde le feed-back, on distancie les mémoires de nos réponses mais on raffine les réseaux. On veut faire la synthèse entre l’électronique et la chimie moléculaire, dans nos corps, en apprenant la vitesse et le combat. On veut devenir les guerriers qu’on se promet dans nos fantasmes. On sait que c’est pas tant le pouvoir qui importe que les inhibitions sur lesquelles il s’institue. Dans des situations concrètes des moments de pouvoir peuvent être assumés entre nous dans la confiance si on peut remettre ça systématiquement en cause à chaque moment de pratique.
Il ne peut y avoir pour nous de théorie du pouvoir, seulement des stratégies, des appareils provisoires, le répondant de ce problème restant notre autonomie quotidienne. Mais nous parlons plus précisément des problèmes de stratégie plus loin ...

- Dernier morceau d’héritage anecdotique : le discours situationniste.
On garde la critique du spectacle, de la marchandise et du salariat, ça nous a fait flasher en 69 quand les situs étaient vivants et qu’ils portaient les derniers coups de boutoir au militantisme.
Depuis, la critique du spectacle est devenue spectacle de la critique et on refuse de se situer dans un cynisme politique qui parque les derniers néo-situs dans le décor du discours.
On a déjà du mal à assurer nos repères, alors pour l’exégèse de Hegel, Clausevitz, Machiavel et le Cardinal de Retz, on laisse ça aux archives de la métaphysique en lutte ...

Morceaux de discours enchassés dans des coins de mémoire et une envie de vivre qui nous fait glisser sur tout ça jusqu’au nouveau paradoxe des luttes.
Pour le capital, les divers moment qui avaient joué comme fétiche, comme objectivation de la loi de la valeur (rente foncière, plus-value ... ) se sont dissous sur l’ensemble du tissu social jusqu’à ce que les effets du capital fonctionnent à tous les niveaux du mode de production. L’homogénéité du processus de restructuration et la recomposition de classe qu’il opère dans la crise constituent de nouveaux types de sujets qu’on appelle développement, consommation, qualité de la vie, etc. Le capital était un rapport mais à l’ère de la cybernétique et du structuralisme la structure digestive a conquis ses lettres de noblesse : structure symbolique qui fixe le procès sur la reproduction ...
Le mouvement du capital suppose des sujets, mais des sujets sans identité, des sujets qu’on puisse calquer sur les impératifs matériels de la reproduction, de la domination.
Le mouvement des luttes a aussi opéré une mutation radicale. Plus de ligne, d’organisation, d’idéologie, de vérité comme restitution globale de la multiplicité des rapports de forces. Convergence d’une offensive qui piège le pouvoir minimum dans une représentation bordélique totale, on était redevenus des Indiens avant d’avoir lu Clastres. Il n’est que d’assister aux fameuses AG des « autonomes » pour s’apercevoir que la magouille spontanée n’a jamais si bien cohabité avec l’absence de pouvoir. Reflet inversé de la crise, pourriez-vous répondre pour la polémique, certainement aussi mais il y a autre chose. Le mouvement se lève comme un corps multicéphal, hydre aux mille visages, gorgée de ses différences, forte de sa diversité ...
Bouillonnement d’affirmations, de désirs, de révoltes, qui déborde de toutes les grilles en s’appuyant sur mille comportements de refus pratiqués quotidiennement sur l’ensemble du tissu social.
Le mouvement c’est l’identité d’un corps sans sujet dans un devenir, qui n’est pas la répétition des normes de notre aliénation, mais le mouvement même de ce qui affirme au plus fort du danger de se battre.

Sujet sans identité/Identité sans sujet, reproduction/devenir... attention il ne s’agit pas de couples binaires ou alternatifs car l’identité du mouvement déploie mille facettes, mille plans de réalité fonctionnant bien ailleurs qu’autour de l’axe du capital.
Mais ce renversement des termes ne suffit pas, notre vision de la violence nous oblige à repenser les rapports stratégiques.
De Machiavel à Clausewitz jusqu’aux Situs la pensée Occidentale a fonctionné d’une manière quantitative, analytique et déductive sur les problèmes de violence, de pouvoir et de stratégie. L’instrumentalisation du couple pouvoir/violence fondée sur l’inhibition individuelle et collective avait commencé à annoncer cet avènement d’un sujet sans identité : point de convergence de mille stratégies quantitatives qui s’annihilent dans la reproduction. Contre cette pensée mécaniste nous essayons de vivre nos luttes en assumant la violence d’une incertitude pour qui les codes et les armes ne sont que des béquilles provisoires. Pour avancer vers un point de vue qualitatif on peut avancer vers la pensée japonaise pour tenter quelques hypothèses, sans assimilation trop rapide bien sûr.
Le bushido, code d’honneur des Samouraï, définit trois paliers dans la maîtrise des Arts martiaux et de la stratégie.

- SEN (initiative).
Initiative lourde et empétrée qui fonctionne sur la peur.
Schémas, techniques, tactiques, bloqués sur des stéréotypes qui permettent de vaincre l’inhibition en se fermant sur des réalités partielles et quantitatives : le potentiel physique et l’agressivité pour les rapports de force individuels, l’état des forces et du champ de bataille pour les rapports de force militaires.
Curieusement on peut remarquer que la lutte des classes fonctionnait encore sur ce schéma rudimentaire (ligne, organisation et sens de l’histoire contre accumulation, plus-value et développement des marchés), alors que les rapports militaires plus classiques avaient largement progressé vers une conception plus psychologisée de la stratégie.

- GO NO SEN (littéralement "contre une initiative")
Début de l’ère de la stratégie, de la perception, de l’analyse.
On observe l’adversaire, on l’étudie, on l’évalue, on essaie d’anticiper sur les techniques, de contourner les obstacles.
C’est l’ère de la cybernétique, ceile du capital comme force de contrôle et non plus simplement de production, ère de la consommation instituée comme ersatz spectaculaire d’une action révolue, ère du bavardage omniprésent des médias véhiculant des flots d’informations vidées de toute substance. Le capital est devenu symbolique (structural) alors que la gauche institutionnelle s’attarde encore à des acquis tactiques quantitatifs et au schéma vide de la lutte de classe qui s’enlise dans la démultiplication des micro-stratégies institutionnelles de contrôles, de réponses, de déplacements.
On reste quantitatif mais dans la fluidité de mille flux contradictoires qui s’ordonnent tant bien que mal dans la reproduction déficitaire (allo, la crise ... ). L’ère du Goulag électronique revu par le Club Méditerranée.
Go no sen c’est la quantité discursive, paranoïa d’une analytique interne du contrôle qui vient détourner, envelopper les conflits ouverts. Le Samouraï n’est encore qu’un bon instrument.
C’est aussi à ce stade qu’en est le débat sur la stratégie dans le mouvement.
Débat qui tourne autour de deux concepts : destruction/destabilisation. On ne s’étonnera pas de rencontrer là les mêmes contradictions que dans le mouvement et ses morceaux de théorie.
Pendant que les uns privilégient les pratiques de destructuration (il s’agit de toutes les pratiques de rupture, de refus, de désobéissance dont nous avons parlé au début de cet article) visant à créer toujours plus d’espaces libérés, à enliser toujours plus l’État dans l’effritement des structures sociales en mettant l’accent sur une vision très éclatée de l’organisation des luttes, les autres accentuent la nécessité de la centralité en fonction des coups de boutoir (destabilisation) que les luttes peuvent porter à l’État dans des rapports frontaux. Vous ne trouverez bien sûr personne d’assez con pour ne pas revendiquer les deux types de possibilité en jouant sur les moments tactiques. Il n’en reste pas moins que les deux options impliquent des schémas de fonctionnement radicalement différents. Un groupe fonctionnant autour des schémas de destabilisation, voir d’insurrection, impose de fait des échéances politiques globales, sans parler de l’organisation et de la militarisation du mouvement qu’implique un rapport frontal à l’État. Fonctionner dans la destructuration implique un investissement radicalement différent sur des enjeux quotidiens. Une dialectique entre les deux types d’options reste le grand fantasme politique de notre héritage léniniste car, en pratique, les problèmes de pouvoir nous retombent sur la gueule. Une échéance centrale, dans la mesure où elle n’est pas reprise spontanément (comme a pu l’être l’affaire Baader/Croissant), a du mal à homogénéiser les enjeux locaux sans les piétiner. La dialectique entre destructuration et destabilisation serait inévitablement une dynamique cybernétique revenant à une axiologie binaire, au rapport à un centre, asphyxiant ainsi une multiplicité de rapports, de désirs, de luttes, fonctionnant non seulement en circuits, en rhizome, mais aussi par découpage de pans entiers de réalité non réductibles à leurs surfaces.
Il reste cependant quelque chose de vivant entre ces deux pôles, mais en centrant le débat sur la destabilisation autour de la question de l’organisation, on néglige complètement le fait que les plus grands moments de destabilisation historique n’ont pas obéï à des velléités organisationnelles mais à des ruptures situées entre l’effritement des systèmes et la maturité des mouvements de révolte cristallisés à des moments de spontanéité historique difficilement théorisable. Ce sont d’ailleurs toujours les "officiels" de la révolution les plus surpris par ces déchaînements imprévisibles.
Ce qui pose par contre le problème de l’organisation et du pouvoir, vu d’en-bas, c’est que ces moments de spontanéité du mouvement ont toujours été récupérés par des minorités centralisées et hiérarchisées. C’est pour cela que l’enjeu du mouvement aujourd’hui ce n’est pas seulement la destructuration objective du capital, mais aussi la destructuration de toutes les centralités militantes.

- SEN NO SEN (littéralement "initiative contre initiative").
C’est le palier du qualitatif. Le Samouraï anticipe sur l’initiative de son adversaire qu’il perçoit spontanément à partir d’une technique si bien assumée qu’elle fonctionne dans le prolongement de sa perception sans passer au tamis de ses inhibitions psycho-physiologiques.
Dans le mouvement, le moi est loin derrière. L’homme a dépassé la technique en progressant sur une maîtrise grandissante des rapports de force, c’est-à-dire en progressant sur le rapport à sa propre inhibition. Spontanéité qui revient acérée par le retour d’un sens, le corps, qui n’est plus sujet mais devenir, par une capacité de perception/réaction non plus fondée sur l’inhibition mais sur la vitesse fluorescente du rapport qualitatif à la vie et à la mort ...
Car, ne l’oublions pas, la force motrice du Samouraï, c’est le rapport au danger. Un danger qui n’est pas vécu dans l’inhibition mais dans la tension d’un rapport où le corps qui est en jeu exprime le mouvement de nos identités, le devenir. L’autre du combat n’est pas seulement un ennemi ou un comparse, c’est le pôle autour duquel nous construisons les mille stratégies d’une existence qui ne parle que dans la conquête permanente du meilleur de nous-mêmes.
Ce combat accepté comme tel, c’est la fin des illusions que nous construisons autour de la "lutte finâââle", le combat n’a qu’une seule fin : la mort, toutes ses péripéties sont liées aux accidents de l’histoire et à la force que nous serons capables d’y déployer. Fini de s’hypnotiser sur le fantasme de la révolution ; la lutte est quotidienne, permanente, les forces que nous combattons sont considérables, mais nous n’avons pas besoin des promesses sordides de l’utopie politque pour assumer nos luttes, nous ne sommes pas des cyniques non plus, notre combat c’est d’abord la capacité de vivre debout dans le danger, dans la passion.
Du point de vue de la stratégie dans le mouvement "Sen no sen" c’est le mouvement d’une identité appuyée sur mille capacités de création, de perception, d’action. Identité capable de manier le couple destructuration/destabilisation en fonction du niveau de maturité subjective du mouvement soit en passant à l’offensive à partir de la convergence des luttes, soit en réagissant aux attaques de l’État à partir de la conjonction des différentes places de sensibilité.
Aucune instance centralisée n’est capable de gérer la subjectivité du mouvement qui n’a rien à voir avec un échancier politique, aussi ouvert soit-il. La spontanéité du mouvement est essentiellement un pari sur le devenir, c’est-à-dire sur les accidents qui transforment un quotidien fermé en une identité ouverte aux tensions de l’histoire.
Le mouvement c’est la fluorescence de toutes ces pratiques, ces discours, ces stratégies que nous avons survolés sur une tension qui n’admet d’autres sanctions que sa propre force.
Bien sûr le Goulag électronique, la consommation, le libéralisme digestif ou la bureaucratie essaieront de nous ramener sur ce terrain de la quantité où ils ont assuré leur maîtrise. Notre autonomie sera proportionnelle à nos capacités de brouiller leurs repères, de naviguer entre les rapports de forces et les institutions de contrôle, non plus dans l’inhibition analytique mais dans une force d’irruption maîtrisée jusqu’au point où la vitesse emporte tout ...

Bob




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