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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le prolétariat français trouvera t-il le chemin de la lutte contre ses ennemis de classe ?
{Bilan} n°46 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 17 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Il ne faut pas se faire d’illusions : la vague de grèves qui a déferlé dans la région parisienne et qui semble avoir fait tâche d’huile dans d’autres régions, n’a rien d’analogue aux mouvements qui ont préparé les gigantesques grèves de juin 1936. Nous vivons dans une autre période avec d’autres problèmes et l’histoire ne se répète pas, malgré les dires des démagogues. En juin 1936 le prolétariat n’avait pas encore derrière lui l’expérience de deux gouvernements de Front Populaire et il pouvait laisser canaliser le formidable raz de marée par les maquignons de l’Hôtel Matignon, arborant le drapeau des lois sociales, des contrats collectifs, du système de l’arbitrage. Les ouvriers pouvaient avoir l’illusion que les socialo-centristes allaient leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie, de réaliser avantageusement la semaine de 40 heures, bref de prendre leur revanche pour les deux années de déflation faites sous le signe de l’Union Sacrée. D’autre part, n’entrait-on pas dans le tourbillon de la guerre d Espagne, de la croisade antifasciste mondiale ? Les ouvriers français n’étaient-ils pas conviés à applaudir l’instauration d’une économie axée sur la production de guerre, et cela au nom de l’Union Sacrée "démocratique", de la défense de la patrie ou de la "reprise" économique ?
Mais aujourd’hui la situation a bien changé, tant au point de vue de la situation intérieure qu’au point de vue international. Bornons-nous à examiner les points essentiels de la situation en France qui donnent aux mouvements ouvriers actuels leur caractère spécial. Ni Blum, ni Chautemps ne sont parvenus à améliorer longuement, grâce à l’économie de guerre, l’ensemble de l’économie française. Certes, il y eut la parenthèse d’activité plus ou moins générale qui se clôtura avec "la pause" de mars 1937. Mais si l’on tient compte qu’il fallut une dévaluation pour la faire vivre, l’on se rendra compte de la précarité de cette parenthèse où les ouvriers purent avoir l’illusion d’une amélioration durable de leurs conditions de vie et les pontife socialo-centristes l’illusion d’une reprise économique s’accompagnant d’une période de hauts salaires.
Le fait est là : l’impérialisme français déjà armé jusqu’aux dents ne pouvait pas réarmer : il pouvait seulement continuer à armer et ses perspectives en devenaient plus réduites que pour l’Angleterre se lançant dans un formidable programme de réarmements. D’autre part, le brasier espagnol ne pouvait engloutir une production intense et exclusive d’armements français, mais représentait un marché ouvert à tous les impérialismes Ici s’explique l’instabilité de la situation française où la "pause" déclarée, il fallut se retrancher derrière l’Exposition Universelle ; où malgré cela il fallut chasser Blum et prendre Chautemps ; où à la politique financière de Vincent Auriol émettant des "traites sur l’avenir" il fallut prendre Bonnet et ses économies.
Le capitalisme français avec Blum comme avec Chautemps, pouvait résoudre à son avantage les problèmes de classe. Les organisations du Front Populaire étaient à leur poste pour emprisonner les ouvriers dans les tenailles de l’Union Sacrée, de la guerre impérialiste et pour faire fonctionner l’arbitrage avec tous ses rouages. Mais quand la situation économique déterminait des conditions telles où malgré tout des mouvements revendicatifs éclataient, le capitalisme, une fois résorbées les ressources de la dévaluation, une fois mis en branle les ressorts de l’économie de guerre, en était réduit à des manœuvres d’attaques du prolétariat qui décelaient l’approche de spasmes de crise au sein même de son économie de guerre. Si encore la situation internationale avait évolué dans une direction de reprise croissante de la production axée sur les armements, mais ici des indices d’arrêts, correspondant à une lassitude générale des ouvriers envers l’antifascisme, se faisaient jour.
Depuis la "pause" nous avons vécu en France une politique d’expédients économiques sur laquelle se dressa, cependant, une politique capitaliste de classe souple mais conséquente dans toutes ses parties.
La fin de l’Exposition était manifestement l’échéance que s’était tracée la bourgeoisie elle-même. Elle ne pouvait plus différer son attaque et la crise de l’économie de guerre rendait insupportable les revendications ouvrières, leurs grèves, comme elle nécessitait un retour en arrière, une "réadaptation" de bien de choses acquises depuis 1936.
Au sommet, le Front Populaire, par son gouvernement à direction radicale, mettait debout sa campagne contre les complots fascistes, alors qu’à la base le patronat menait une politique d’attaques continues avec la complicité de la C.G.T. freinant à l’extrême les mouvements ouvriers pour y substituer le "respect aux lois" qu’il fallait imposer aux patrons.
Laissons derrière nous la période des complots, des bombes dont on ne parle plus qu’en quatrième page des journaux et mentionnons comme résultat de cette période, les décisions de Rambouillet que Chautemps est parvenu, après bien des manœuvres, à faire appliquer aux récents conflits. Il fallait surprendre les ouvriers au moment du renouvellement des contrats collectifs par des campagnes de presse mirobolantes où le leitmotiv aurait été celui-ci : le gouvernement du Front Populaire est la digue qui protège les ouvriers contre le fascisme : c’est le bras vengeur de l’antifascisme. Ainsi l’attaque patronale aurait pu se développer facilement, protégée par ce même "bras vengeur", et les ouvriers de crainte de briser la "digue" auraient immédiatement cédé.
Bien entendu, ces choses ne se passèrent pas ainsi dans la réalité : tout d’abord les centristes durent tenir compte de l’effervescence ouvrière qui ne portait pas uniquement sur les complots mais sur la hausse du coût de la vie et les attaques contre les salaires. Nous ne savons même pas dans quelle mesure les ouvriers furent réellement secoués par le battage autour des "cagoulards". Après tout, on leur demandait uniquement d’applaudir le "camarade Dormoy" et il était étrange que plus d’un an après l’avènement du Front Populaire de tels complots pussent tranquillement se tramer. Ce qui étonnait également c’était le ton de la presse bien pensante indiquant qu’il fallait frapper à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche. Cette histoire de complot dont la police connaissait tous les fils était-elle une justification de la future répression anti prolétarienne du gouvernement ?
Ces idées n’ont peut-être pas passé consciemment dans la tête des prolétaires, mais le fait est que les polémiques entre socialistes (au pouvoir) et les centristes indiquèrent une tension où l’élément essentiel était la pression des ouvriers dans les syndicats. Les socialistes désiraient, au fond, dégager les revendications ouvrières de tout élément politique pour en faire des faits facilement comprimables dans l’appareil de l’arbitrage examinant un "cas professionnel", alors que les centristes poussaient les luttes revendicatives dans le chemin de la guerre impérialiste, ce qui représente un autre moyen d’étouffement des luttes de classe.
Ces dernières semaines, l’effervescence allait croissante. A la veille des pourparlers pour les contrats collectifs, les patrons, forts de l’appui de Chautemps et des promesses de Rambouillet, se montraient d’une arrogance provocante. Les centristes tendaient la main au pape et aux cardinaux pour sauter des arguments de la guerre impérialiste à ceux de la lutte pour le respect des lois par le patronat. Chautemps allait-il tarder à agir pour calmer les patrons ? Dans l’"Humanité", Racamond avait pourtant averti : "si la situation présente se prolonge des mouvements d’action directe surgiront rapidement en s’élargissant". Un premier avertissement avait été donné par la grève, "à l’issue de leur travail", des employés des Grands Magasins, le 14 décembre. La C.G.T. espérait canaliser le mécontentement des exploités sans trop mécontenter les exploiteurs, grâce à une grève en dehors des heures du travail. Un compromis fut trouvé ici, mais parallèlement le (gouvernement indiquait son orientation en annonçant que l’enquête sur la production (demandée par la C.G.T.) était terminée et que probablement il proposerait des "aménagements" à la semaine des 40 heures. Une forte effervescence se manifestait parmi les métallos qui se voyaient visés au nom des intérêts de la "défense nationale" et le syndicat des métaux devait prendre hypocritement position contre les "rumeurs".
Dans le Nord également la situation empirait et dans le textile la brutalité du patronat passant à l’attaque obligera les syndicats à proclamer que si l’arbitrage n’était pas rendu pour le 1er janvier, les ouvriers pourraient faire grève, ce qui restera sans doute une vague promesse car ici aussi bonzes et patrons possèdent pas mal de ressources pour étouffer les ouvriers.
Le 21 décembre, de grandes manifestations des métallurgistes et des gars du bâtiment étaient organisées pour permettre aux appareils syndicaux de maintenir leurs troupes sous leur contrôle. En même temps, éclatait la grève dans l’Alimentation parisienne et les manifestations des Métaux et du Bâtiment permettaient aux bonzes d’empêcher les ouvriers de se solidariser de ce conflit par le déclenchement de leurs propres luttes. Peu après, c’était la grève dans les transports privés. Dans ces deux conflits la police intervenait pour tenter d’appliquer les décisions de Rambouillet : empêcher les occupations d’usine défendues par la loi. Mais ici aussi il fallut être prudent et s’efforcer de ne pas élargir le mouvement à d’autres industries par l’emploi trop rapide d’une trop grande brutalité.
Ce fut alors le coup de sonde des usines de produits chimiques Goodrich. Les ouvriers avaient occupé l’usine depuis quelques jours et les bonzes syndicaux ne parvenaient pas à faire évacuer du fait de l’attitude radicale du patronat. Chautemps se décida à agir et Dormoy envoya ses gardes mobiles. La sensibilité des travailleurs parisiens se montra admirable, en un rien de temps toute la banlieue fut en ébullition, d’autres usines se solidarisèrent, y compris quelques usines nationalisées travaillant pour la défense nationale. Devant la menace d’une grève générale il fallut reculer : "symboliquement" on retira les forces armées. Les ouvriers durent reprendre le travail dans les autres usines et la garde mobile de la C.G T., c’est-à-dire les bonzes, entrèrent en action. De même que le prolétariat parisien avait fait de l’occupation de Goodrich une question générale, de même Chautemps en fit une question d’Etat : "Le chef du gouvernement n’aurait pas hésité, nous dit-on, à faire de ce conflit une affaire d’Etat en nous mettant devant le dilemme suivant : évacuation de l’usine ou démission du gouvernement" (Union des Syndicats, 27-12-37). Centristes et socialistes tombèrent vite d’accord : on pouvait reprendre l’idée lancée par Jouhaux lors des grèves du Nord en 1936 : la "neutralisation" des usines. Pour faire évacuer l’usine Goodrich on procéda ainsi : la direction de l’usine acceptait la "neutralisation" comme trêve de Noël, mais la Chambre Patronale n’approuvait ni ne désapprouvait formellement ce compromis. Les bonzes vinrent donc devant les ouvriers avec la vieille chanson : puisque la Chambre Patronale n’est pas d’accord avec la "neutralisation" proposée pour quelques jours par la direction, c’est que la "neutralisation" est une revendication ouvrière. L’"Humanité" et le "Populaire" signalent que ces pitreries n’eurent pour elle que "la plus grande partie des ouvriers (?)" et l’on sait ce que cela veut dire pour ces gens...
Après cette évacuation pacifique où les ouvriers furent roulés avec des promesses d’arbitrage, la police entra en action dans l’Alimentation et les Transports. On allait "neutraliser" par la force et les camions militaires commencèrent à circuler avec leurs briseurs de grève en uniforme. On espérait sans doute récolter les fruits de la propagande chauvine des centristes acclamant l’armée française et par là empêcher les ouvriers de se défendre.
La tactique du patronat était simple : s’appuyer sur le gouvernement pour faire respecter l’ordre et la propriété ; entre temps traîner l’arbitrage en longueur pour arriver à employer des briseurs de grève et briser les reins aux ouvriers. La C.G.T. marchait dans la combine en isolant soigneusement ces mouvements et en permettant la répression policière. Le tout pour elle était de faire respecter la loi par les patrons et les infractions des ouvriers à "la légalité" étaient expliquées par la faute des patrons eux-mêmes.
Mais l’attaque capitaliste suivait son cours. C’était le Conseil Municipal de Paris qui jugeait le moment favorable pour rogner l’indemnité des agents des Services Publics de 100 à 50 francs. Immédiatement, les syndicats étaient obligés, malgré les pourparlers engagés par eux avec le gouvernement, de déclencher la grève générale des Services Publics. C’est que les brutalités de la police dans les grèves du Transport, l’arrogance patronale, la situation générale de mécontentement nécessitait de prendre les devants, soit d’empêcher des mouvements spontanés devant la provocation du Conseil Municipal augmentant au même moment les crédits pour la police.
On sait que devant ce mouvement paralysant la région parisienne, et pouvant facilement déclencher une grève générale dans toutes les industries, la position de Chautemps et de ses complices socialistes fut nette : "l’ordre sera maintenu à tout prix". La délégation des Services Publics qui se rendit pour négocier (comme c’est devenu l’habitude) fut brutalement éconduite : d’abord reprendre le travail et discuter ensuite.
Placés devant l’attitude énergique du gouvernement pouvant compter sur la passivité des autres secteurs ouvriers tenus en bride par les syndicats, les ouvriers des Services Publics qui avaient tenté de se solidariser avec l’Alimentation et les Transports privés, durent s’incliner et rentrer immédiatement. Le bilan était le suivant : les ministres socialistes avaient promis aux grévistes que le gouvernement interviendrait pour leur faire obtenir 100 francs et si cela n’aboutissait pas, les socialistes se seraient retirés du gouvernement. Chautemps déclarait, quant à lui, qu’il n’avait rien promis et qu’on verrait après la rentrée des ouvriers au travail. Cette "grande victoire" fut saluée néanmoins par centristes et socialistes et tout le monde regretta que "l’incompréhension" ait fait éclater un mouvement qu’on aurait pu éviter. Il est vrai que le Conseil Municipal de Paris vota, peu après, le subside de 100 francs, en évitant peut-être une crise ministérielle. Mais ici aussi le problème reste encore confus comme le prouve le vote de la Chambre et son différend avec le Conseil Municipal de Paris.
Ah ! Oui ! L’on est loin de juin 1936, car la rentrée se fait dans un esprit de défaite : le patronat filtre les ouvriers, frappe ceux-ci qui rentrent avec beaucoup de promesses.
La période que nous venons de vivre, le torpillage des mouvements, doit décourager travailleurs, faciliter la répression capitaliste et par là se justifie pleinement l’activité et la fonction des socialo-centristes.
En conclusion, il est de plus en plus évident que nous sommes entrés dans une période où les conflits ouvriers deviennent insupportables pour la bourgeoisie. Les spasmes de l’économie de guerre ont tendance à s’accentuer avec les remous prolétariens. Ceux-ci restent sans issue et refluent vers les organisations dirigées par leurs ennemis de classe, aussi longtemps qu’ils ne parviennent pas à se concentrer autour de positions de classe qui ébranlent l’économie guerre et font apparaître les problèmes de la révolution.
Il ne s’agit pas seulement d’élargir chaque conflit ouvrier, de le généraliser (ce que les ouvriers parisiens avaient tendance à faire), ii s’agit encore de les mettre sur un terrain de classe où ils évoluent vers la lutte contre toutes les forces et formes de la domination capitaliste et, en premier lieu, contre la situation de guerre impérialiste mondiale qui trouve ses répercussions en France, comme partout ailleurs.
Oui ! les ouvriers français trouveront leur chemin de classe : ils sauront battre leurs ennemis ; ils sauront se débarrasser de tous les opportunistes et traîtres, mais pour cela il faut qu’ils aient une conscience claire de la réalité. Qu’ils sachent que leurs mouvements revendicatifs doivent être poussés à fond sans aucun égard, qu’ils les relient à la lutte contre l’Union Sacrée, contre la guerre, contre l’économie de guerre. Qu’ils en fassent des armes contre l’arbitrage, en dehors de l’arbitrage des armes de classe. Qu’ils trouvent dans les circonstances historiques où se déroulent leurs luttes, dans la situation que traverse la France, la force de donner naissance aux basés d’une fraction de gauche qui seule pourra créer le futur parti communiste de la victoire.




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