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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un grand renégat à la plume de paon : Léon Trotsky
{Bilan} n°46 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 17 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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La "Lutte Ouvrière", n°43 du 23 octobre 1937, publie un article qui porte la signature L. Trotsky et qu’elle qualifie de "vigoureuse mise au point". De "vigoureux" il n’ y a que des adjectifs, des mots d’esprit dignes d’un journal humoristique.
La signature de l’article est de L. Trotsky. Cette précision est indispensable car autrement l’on aurait pu croire que l’auteur en était un centriste : Staline ou l’un ou l’autre de ses laquais. La conclusion de l’article nous permet de nous rendre immédiatement compte de quoi il s’agit : "Celui-là ( il s’agit de "militants ultra-gauchistes", voir la présentation de l’article de la part de la "Lutte Ouvrière", ndr) doit être impitoyablement rejeté de l’avant-garde révolutionnaire comme le pire ennemi de l’intérieur. C’est précisément le cas de Eiffel et de ses semblables." Les événements de Chine, d’Espagne et de Russie, nous permettent de bien comprendre ce que parler veut dire : il ne manque à Trotsky et à ses acolytes que le sceptre du Guépéou pour châtier "le pire ennemi de l’intérieur".
La méthode chère à Staline est également employée. Trotsky confond volontairement des organisations et des courants qui sont en lutte très âpre entre eux. De plus, il ne les désigne pas par leur nom d’organisation, mais d’après les éléments qu’il considère, à tort ou à raison, comme leurs dirigeants. Ainsi, au lieu de Revolutionnary Workers League il dira "oehleristes", au lieu de Grupo de Trabajadores Marxistas, il dira "eiffelistes". Entre les uns et les autres il existe des divergences profondes sur la question espagnole, tout autant qu’entre la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique et la Fraction Belge de la Gauche Communiste, mais pour les besoins de la cause, il faut les mettre dans le même sac et les appeler tous ensemble "imbéciles", "imbéciles complets", etc.
Notre fraction n’est pas mise directement en cause, car on ne parle pas de nous, mais les idées qui sont combattues par Trotsky sont pleinement défendues par notre organisation et c’est pourquoi nous estimons de notre devoir d’intervenir brièvement dans la polémique.
De quoi s’agit-il donc ? Le n°37 de la "Lutte Ouvrière" publie une déclaration de Trotsky où celui-ci, après avoir dit que "s’il y avait une guerre juste, c’est la guerre du peuple chinois contre ses conquérants", affirme que "toutes les organisations ouvrières, toutes les forces progressistes de la Chine, sans rien céder de leur programme et de leur indépendance politique, feront jusqu’au bout leur devoir dans cette guerre de libération indépendamment de leur attitude vis-à-vis du gouvernement de Tchang-Kai-Shek". Il conclut avec une prévision qui a été naturellement pleinement confirmée par les événements : "La défaite du militarisme japonais est inévitable, et c’est l’affaire d’un avenir pas trop éloigné". Nous avons déjà vu que la "Lutte Ouvrière" parlait, trois semaines auparavant, de "fraternisation des soldats japonais et chinois"... Quant à la prévision, nous n’attachons pas une importance excessive au démenti que les récents événements semblent lui donner, et si nous l’avons reportée, c’est uniquement pour mettre en évidence que, d’après Trotsky, le déclenchement des luttes des classes, au Japon n’est pas le résultat de la reprise de la lutte des classes en Chine, mais bien le contre-coup des revers militaires. Ce n’est pas autrement que les socialistes de 1914 engageaient les ouvriers à partir en guerre : la défaite militaire de la France aurait permis l’extension des puissantes organisations du prolétariat allemand, et vice-versa, la victoire de la France aurait secoué l’oppression des junkers en Allemagne et par cela même propulsé un mouvement vers le socialisme.
"Nous n’avons jamais mis et nous ne mettrons jamais sur le même plan toutes les guerres", dit Trotsky. Et c’est ici la vieille rengaine : Marx était pour l’indépendance de l’Irlande et de la Pologne, "Lénine a écrit des centaines de pages pour démontrer la nécessité capitale de distinguer entre les nations coloniales et semi-coloniales qui forment la grande majorité de l’humanité". La conclusion en découlerait avec une force inébranlable : "Le Japon et la Chine ne se trouvent-pas sur le même plan historique", "Le patriotisme chinois est légitime et progressif".
Autrefois, Trotsky s’était insurgé contre "la méthode des analogies littéraires, formelles et non selon le matérialisme historique". Mais à cette époque là, il luttait contre Boukharine et Staline qui avaient prêché le "front unique national" avec la bourgeoisie chinoise. Mais actuellement que sa position rejoint celle de Staline en Chine et qu’il est d’accord pour rejeter "impitoyablement les pires ennemis de l’intérieur", il a besoin lui aussi de ces analogies formelles, tout comme les social-démocrates allemands — ainsi que Rosa le releva en son temps — avaient besoin de citer Marx pour justifier leur trahison.
Marx, Engels et Lénine (Trotsky de 1925-27 également) s’ils n’ont pas mis toutes les guerres sur le même plan, ont toutefois mis sur le même plan toutes les guerres dont la nature est analogue au point de vue social. Lénine, par exemple, n’a pas nié l’évidence en 1914-18. Les deux blocs impérialistes "n’étaient pas sur le même plan historique" et chacun d’eux n’était point homogène et comportait à côté d’États impérialistes, des pays opprimés par l’impérialisme. Mais Lénine se basa sur la nature des classes au pouvoir pour qualifier la guerre d’impérialiste. Et c’est lui... l’anti-marxiste, qui lutta pour le défaitisme révolutionnaire en Allemagne, bien que celle-ci brandissait le drapeau de l’indépendance de la Pologne.
Toujours la guerre met aux prises des pays qui ne sont pas "sur le même plan historique", et à un certain point de vue, c’est là aussi une des causes de la guerre. Mais tout le problème consiste à déterminer quelle classe mène la guerre et à établir une politique correspondante. Dans le cas qui nous occupe, il est impossible de nier que c’est la bourgeoisie chinoise qui mène la guerre, et qu’elle soit agresseur ou agressée, le devoir du prolétariat est de lutter pour le défaitisme révolutionnaire tout autant qu’au Japon. Ne pas le faire, ce qui revient à faire l’inverse et, comme Trotsky, engager les ouvriers chinois "à faire tout leur devoir dans la guerre contre le Japon", car prétendument il en résulterait la révolution au Japon, c’est se mettre sur le même chemin des traîtres de 1914-18. Et il n’est pas étonnant que Trotsky, pour couvrir sa contrebande et sa trahison, ait eu besoin de recourir à tout son arsenal d’injures contre les prolétaires qui restent fidèles au marxisme. Ce qui d’ailleurs n’est nullement nouveau, et pour quoi il ne faut pas une intelligence excessive : il suffit de ne pas avoir de scrupules pour réussir.
Trotsky ne met nullement en doute le caractère bourgeois du gouvernement chinois. Nous pourrions reprendre quelques kilos de littérature politique qu’il a écrite jadis contre Boukharine pour démontrer que s’il est vrai que le caractère bourgeois de la classe dominante en Chine n’est pas achevé, cela n’empêche nullement que nous avons à faire avec un gouvernement bourgeois, à tel point que le mot d’ordre de la dictature prolétarienne est la seule issue qui se pose en Chine (ceci est d’ailleurs confirmé dans la résolution du S.I. pour la IV° Internationale, "Lutte Ouvrière", n°37). Seulement il serait possible de lutter pour la dictature prolétarienne en faisant le bloc militaire avec le Kuo-Min-Tang... En substituant la méthode matérialiste au jeu littéraire des analogies, on en arrive à comprendre que, si Marx était pour l’indépendance de l’Irlande et de la Pologne, c’est en considération du processus révolutionnaire de l’époque, dans ces pays, où existait un cours de révolution bourgeoise à appuyer et où Marx escomptait pouvoir greffer le cours de la révolution prolétarienne. Mais en Chine ? En Chine la dernière parole a déjà été prononcée par les massacres du prolétariat en 1927 et le Kuo-Min-tang, même s’il n’a pas la possibilité d’achever sa formation capitaliste pour atteindre l’aspect du capitalisme européen, n’en est pas moins une formation capitaliste qui, au point de vue de sa fonction politique, a un rôle aussi achevé que le capitalisme de n’importe quel autre pays.
Mais Trotsky rétorquera à ses contradicteurs qu’il n’aurait pas "changé d’un iota" son attitude de 1925-27. Doucement très génial Trotsky, ce sont les "imbéciles" qui ont raison. En 1925-27 il y avait en Chine, un formidable mouvement de masse et, contre Staline et Boukharine qui s’appuyaient sur la coïncidence entre l’éveil des exploités chinois à la lutte révolutionnaire et les succès militaires de Tchang-Kai­-Shek dans la marche vers le Nord, vous écriviez (L’Internationale Communiste après Lénine, p.270) : "Mais est-ce qu’en général toute l’activité du capitalisme n’éveille pas les masses, ne les arrache pas suivant l’expression du Manifeste Communiste à la stupidité de la vie des campagnes, ne lance pas les bataillons prolétariens dans la lutte ? Mais est-ce qu’un jugement historique portant sur le rôle objectif du capitalisme dans son ensemble ou de certaines actions de la bourgeoisie en particulier peut se substituer à notre attitude active de classe, révolutionnaire envers le capitalisme et l’activité de la bourgeoisie ?" Il n’est pas possible de s’y méprendre. Trotsky en 1925-27 proclame qu’il faut opposer au rôle objectif du capitalisme débouchant dans la guerre, le rôle antagonique du prolétariat luttant pour ses intérêts révolutionnaires. Mais à cette époque-là Trotsky était lui aussi un imbécile.
Entre l’opposition trotskyste et notre fraction, l’accord n’existait pas complètement en 1925-27, même sur la question chinoise et, encore une fois, il ne dépendit pas de nous si la divergence ne fut pas ouvertement posée et consécutivement éclaircie. Dans un document qui fut présenté à la Conférence du Parti Communiste Français de Clichy, en 1927, le délégué de l’opposition trotskyste, devant notre refus catégorique d’enlever la partie ayant trait à l’opposition existant entre la politique réactionnaire de l’ "anti-impérialisme" et la politique de classe dirigée vers la révolution, renonça à sa proposition et le document fut présenté avec sa "déformation bordiguiste" pour nous exprimer avec une formule à la mode.
Mais cette divergence n’a rien à voir avec la critique dont Trotsky ne peut se défaire que par des injures : à savoir qu’il a renié ses positions de 1925-27. En effet, à cette époque, la guerre anti-impérialiste se conjuguait avec un mouvement colossal des ouvriers et des paysans chinois se jetant dans l’arène de la lutte sociale. A ce moment, Trotsky ne défendit nullement la thèse du bloc militaire avec Tchang-Kai-Shek, mais la thèse opposée de l’ébranlement de ce bloc au travers de l’indépendance progressive du prolétariat chinois et du parti communiste envers le Kuo-Min-Tang pour passer enfin à la lutte ouverte contre lui. Au moment culminant de la lutte contre le centrisme il s’exprima en termes catégoriques pour alerter les prolétaires non seulement pour la situation de l’époque mais aussi pour l’éventualité "des futurs revirements objectifs qui s’opéreront dans la situation et devant les zigzags vers la gauche que la bourgeoisie chinoise décrira inévitablement. Déjà la guerre que Tchang-Kai-Shek mène actuellement contre le Nord culbute complètement le schéma mécanique des auteurs du projet de programme" (L’Internationale Communiste après Lénine, p.272). Le schéma contre quoi s’élevait Trotsky était celui-ci : "Votre coalition avec la bourgeoisie fut juste depuis 1924, jusqu’à la fin de 1927 ; mais maintenant elle ne vaut plus rien parce que la bourgeoisie est définitivement passée dans le camp de la contre-révolution". Et, d’après Trotsky, ce schéma "désarmait les ouvriers" pour l’avenir, c’est-à-dire mettait ces derniers dans l’impossibilité de bien s’armer quand (comme c’en est le cas actuellement) Tchang-Kai-Shek se serait présenté à nouveau comme le champion de l’indépendance nationale et de la révolution... au Japon.
Actuellement, l’élément essentiel de la situation de 1925-27, c’est-à-dire de formidable mouvement de classe, fait défaut, ce qui d’ailleurs est une nouvelle confirmation de la nature capitaliste de la guerre non seulement pour le Japon, mais aussi pour la Chine. Et Trotsky dira que sont les pires ennemis de l’intérieur, ceux qui en posant le problème du défaitisme révolutionnaire sont les seuls qui engagent les ouvriers et les paysans à emprunter le chemin de la lutte contre Tchang-Kai-Shek. La résolution, déjà citée, du S. I. pour la 4° Internationale, est plus ambiguë et parle de combiner la lutte militaire avec "un programme de revendications sociales et pratiques déterminées", "les masses chinoises étant férocement exploitées". "Revendications sociales pratiques et déterminées", du type sans doute de celles que soulèvent les centristes français pour jeter les ouvriers dans les bras de l’Union Sacrée. La rupture du Front National avec Tchang­Kai-Shek, le défaitisme révolutionnaire, voilà les revendications sociales qui ne cadrent pas avec le programme trotskyste, "pratique et déterminé..."
Sur le fait même, la position de Trotsky et du S.I. est absolument convergente : "sac au dos" pour la guerre afin de battre le Japon, car de la victoire militaire contre le Japon les conditions surgiront pour la révolution au Japon et "le développement libre, c’est-à-dire non gêné par l’oppression extérieure, de la lutte des classes en Chine."
Pour sa trahison, Trotsky a besoin de se couvrir de toutes les plumes de son passé révolutionnaire : il doit se présenter comme le monopoliste de l’intelligence, il doit achever l’œuvre de Staline. Celui-ci braque le revolver contre les "pires ennemis de l’intérieur" ; Trotsky, à défaut de Guépéou, met en action toutes les ressources du dictionnaire des synonymes pour discréditer ses adversaires. Il est vrai qu’il peut ainsi résorber des crises au sein des sections de la IV° Internationale (?) ainsi qu’on l’a vu par la rapide culbute effectuée par la Section Belge. Mais l’emploi de ces méthodes d’une part et la rapidité de certaines conversions d’autre part indiquent assez clairement que nous n’avons à faire qu’à des renégats qui sont aujourd’hui pratiquement inoffensifs pour le prolétariat puisqu’ils n’ont qu’une fonction supplémentaire de dispersion idéologique des rangs de l’avant-garde, alors que fascistes, démocrates et centristes s’occupent du rôle principal de la dispersion violente du prolétariat par la guerre et la terreur. Nous ne pouvons cependant pas exclure que demain, si jamais Staline ne pouvait plus suffire au capitalisme international parce que discrédité parmi les masses, que Trotsky puisse offrir ses services au capitalisme international et être rappelé au pouvoir en Russie pour parachever l’oeuvre de Staline. Est-ce pour une telle éventualité que Trotsky apprête sa nouvelle veste de renégat ?




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