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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Apres la conquête de l’Ethiopie
{Bilan} n°46 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 17 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Deux livres publiés récemment et écrits par des "compétences" comme peuvent l’être les maréchaux De Bono et Badoglio, les protagonistes de la guerre éthiopienne, nous apportent d’intéressants détails sur le cours des événements qui accompagnèrent cette campagne. Les deux écrivains mentionnés ne sont pas des plus cordiaux dans leurs appréciations réciproques. On pourrait y voir l’auto-défense de De Bono et l’auto-glorification de Badoglio, ce qui d’ailleurs n’a pas empêché Mussolini de préfacer impartialement l’un et l’autre livre. Le livre de Badoglio, bien qu’étant une narration aride et strictement militaire, est le plus important, et on y trouve un véritable acte d’accusation contre l’intervention de Mussolini et des facteurs politiques dans la préparation des événements.
Mussolini, dans sa préface, appelle Badoglio "l’artisan de la victoire militaire". Badoglio, en véritable militaire, aurait pu appeler Mussolini "l’artisan de la défaite", car ce sont précisément les interventions politiques qui ont occasionné les plus grands désastres militaires de l’histoire.
Heureusement pour le Duce, les rapports de force étaient considérablement favorables à l’agresseur. Nous avons dans "Bilan" (n° 20 et 24), c’est-à-dire au début de la campagne éthiopienne, pris position contre la thèse qui fut le cheval de bataille de "l’antifascisme", d’une défaite militaire possible, d’une "répétition d’Adoua", qui aurait par reflet provoqué la débâcle du régime fasciste.
Badoglio confirme en plein cette écrasante supériorité technique de l’armée italienne : 400,000 soldats de la métropole, 100,000 indigènes, 500 avions de bombardement, un millier de canons de tout calibre, 60,000 quadrupèdes, 16 mille véhicules motorisés. Contre eux l’Ethiopie n’a pu mobiliser que de 200 à 250,000 hommes à la frontière Nord et 80 à 100,000 sur la frontière Sud (seulement mobiliser et non armer de fusils, si ce n’est de vieux modèles). La moyenne de cartouches pour chaque fusil éthiopien était de 150 cartouches et le pays ne pouvait créer une industrie de guerre, alors que la contrebande ne pouvait pas fournir grand chose du fait que les mers étaient contrôlées par la flotte italienne et le ciel par l’aviation. Deux cents canons de petit calibre et de modèles désuet, voilà pour l’artillerie éthiopienne. Une dizaine d’avions de reconnaissance d’autre part, cela signifie que l’armée éthiopienne était aveugle devant une armée qui avait cent yeux, tel Argus.
En outre, la guerre d’Abyssine fut favorisée par le fait que le Négus, se fiant aux promesses de la S.D.N., retarda la mobilisation, laissant à l’agresseur l’avantage de l’initiative de l’attaque.
L’intervention politique due à Mussolini a toutefois créé une situation qui a été souvent précaire, Badoglio est à ce sujet explicite. La préparation complète d’une campagne pour la conquête de l’Ethiopie ne pouvait être terminée avant l’hiver de 1936, bien que s’y préparait bien avant l’incident fomenté d’Oual Oual. Le Duce voulut que l’on accéléra les préparatifs. Et ainsi tout fut agencé pour la fin d’octobre. C’est le Duce qui imposa la date du 3 octobre pour initier la campagne. "Avant que l’organisation fut achevée, pour obéir à l’ordre du Duce, la campagne fut commencée", voilà ce qu’écrit Badoglio. On chercha un général qui allât de l’avant à l’étourdie : ce fut De Boro, colonel déplacé pendant la guerre pour incapacité, quadrumvir de la "Marche sur Rome" et chef de la police sous le nouveau régime.
Après les premières opérations, quand les normes les plus élémentaires de l’art militaire auraient conseillé un temps d’arrêt pour coordonner les moyens logistiques et attendre les renforts encore en route, "des nécessités d’ordre supérieur (?)", écrit Badoglio, imposèrent la marche sur Makallé. La situation devint tellement grave que l’on dut recourir à des mesures énergiques. De Bono fut rappelé et décoré du grade de Maréchal d’Italie. Badoglio fut expédié d’urgence pour faire face à la situation, Badoglio trouva la situation excessivement "délicate", euphémisme qui laisse sous-entendre beaucoup dans la bouche d’un militaire de métier. L’armée avait ses flancs découverts et de dangereuses infiltrations menaçaient les voies de communication.
Mais la supériorité technique était tellement considérable qu’il ne fut pas difficile de rétablir une situation favorable.
Nous possédons les chiffres qui concerne la bataille de l’Enderta : 280 canons tirèrent 20,000 coups et l’aviation lança 596 tonnes d’explosifs ainsi que 30 mille coups de mitrailleuses.
La campagne fut terminée avec la procession des 1,800 véhicules automobiles à la conquête d’Addis Abeba. La grande guerre était terminée, mais restait la conquête effective du pays, très difficile pour des raisons topographiques et de climat, bien que le péril des épidémies, qui fut le fléau de toutes les expéditions coloniales ait été limité par les moyens préventifs modernes.Ce fut la fuite soudaine du Négus, après un colloque avec l’ambassadeur anglais, — qui constitue une énigme historique que seule l’avenir pourra expliquer — qui fit crouler toute résistance organisée sur les fronts militaires et qui compléta le succès italien, de la même façon que le "bloc économique" des 53 puissances contre l’Italie favorisa, en dernière analyse le fascisme qui l’employa pour renforcer sa politique intérieure et justifier ses compressions.
La guerre n’a pas coûté plus de 4,000 hommes à l’Italie, soit la perte subie par un régiment dans certaines batailles de la grande guerre. Et le fascisme n’a aucun intérêt à diminuer les pertes (une fois le succès obtenu), car cela minimiserait l’effort militaire, surtout que l’on est habitué aux chiffres astronomiques de la grande guerre.
Le fascisme se glorifie encore d’avoir transporté 400,000 soldats à une distance de 4.000 km. en mer. Mais déjà il y a 40 années, l’Espagne avait transporté 250,000 hommes dans l’île de Cuba et la Grande-Bretagne, 400,000 hommes dans l’Afrique du Sud. c’est-à-dire à une distance de 6.000 miles nautiques.
C’est là une entreprise facile lorsqu’on possède la maîtrise absolue des mers. La faiblesse de l’aventure éthiopienne se manifesta à l’arrière front. Et c’est De Bono particulièrement qui nous le prouve : encombrement dans les ports, vrai "chaos roulant" sur les lignes de communication.
Quatre jours après l’occupation d’Addis-Abeba, c’est-à-dire le 9 mai 1936, le Duce proclamait l’avènement de "l’Empire", Quelle est la situation actuelle, au point de vue de l’occupation militaire ? A ce sujet il faut être explicite. La presse "antifasciste" répète la comédie du début du conflit : hier c’était le spectre d’Adoua, aujourd’hui celui d’une guérilla triomphante ou menaçant sérieusement la domination italienne. Tout cela est absurde. Certes, l’instabilité dure et durera pendant de nombreuses années, comme du reste pour toutes les occupations coloniales. L’armée d’occupation reste de 200,000 hommes. Le pays est habité par six millions d’indigènes sur une superficie représentant, même en déduisant la Somalie et l’Érythrée élargies aux frais de l’ancienne Ethiopie, trois fois celle de l’Italie et où le terrain est difficile, avec peu ou pas du tout de moyens de communications et sujet aux saisons de pluie qui paralysent pour des mois toutes les possibilités de communication aérienne.
Le régime adopte le système de la terreur, tuant et détruisant par le fer et par le feu tout foyer de résistance. Ainsi, le ras Desta, fait prisonnier au cours de combats, fut fusillé sur place.
Après l’attentat contre le vice-gouverneur Graziani (12 bombes de grande puissance ont éclaté dans le Palais gouvernemental pendant une réception de notabilités indigènes : Graziani a reçu trente blessures, mais malheureusement aucune mortelle) eurent lieu d’affreux massacres et le chiffre des victimes varie entre 3 et 6,000.
Dans ses derniers mois la presse étrangère a publié des détails sur les attaques survenues contre Makallé et Adoua ; la presse fasciste admet que durant la récente saison des pluies divers postes de la haute plaine éthiopienne ont été attaqués, mais elle affirme aussi que les "brigands" ont été dispersés.
Certes, il se vérifie un peu partout des attaques contre les lignes de communication et surtout contre les ouvriers affectés aux travaux des voies. Ces ouvriers forment une autre armée de 200,000 hommes à côté de l’armée militaire : il s’agit d’une véritable armée du travail ou plutôt du "travail forcé", encadrée par les chemises noires. Ils travaillent avec un fusil à portée de main, afin de se défendre contre les continuelles attaques d’indigènes et pour des salaires chaque fois plus bas.
Nous avons donc "l’Empire". Que représente, d’un point de vue économique, la conquête de l’Éthiopie ? On a beaucoup-vanté les richesses de son sous-sol. Un des arguments de la préparation psychologique pour la guerre fut celui-là. Tout comme à l’époque de la guerre de Libye les sables désertiques étaient transformés en "terre d’enchantement", actuellement, la conquête faite, on est bien plus réservé. Une publication officielle (Agostini) écrit textuellement : "Un problème insoluble est celui des richesses minérales de Ethiopie, étant donné notre maigre connaissance du sous-sol. On parle de combustibles fossiles existant dans le Scioa : de fer, de cuivre. Récemment on a parlé de gisements importants dans l’Harrar. Mais de tous ces gisements on ne peut rien dire de précis". Une autre publication ("Aspects économiques de l’Éthiopie") écrit : "On espère trouver du platine. peut-être du fer et du cuivre. Il est certain qu’il y a du charbon. On avait l’espoir de trouver du pétrole. etc."
Il y a certainement de grands gisements salins, mais du sel, il en existe suffisamment en Sicile. Reste alors le platine et l’or. Mais il en faut beaucoup pour récupérer les milliards que la conquête a coûtés et qu’elle continuera à coûter. Et la réalité est bien peu de chose : le platine s’extrait aujourd’hui dans une seule mine que l’Italie avait auparavant en concession. La même chose est vrai pour les 1.900 livres d’or de la région de Volegga. L’Érythrée fournit en tout 300 kg. d’or par an. De plus, tout l’or de l’Afrique orientale est alluvional. S’il existe des mines sous terre, il faut encore commencer par construire des installations. Tout le problème des richesses du sous-sol est un problème de capital. L’Allemagne y avait investi de fortes sommes mais en a perdu en quantité, En plus d’installations, il faut encore construire les voies de communication.
Même en cela l’Empire n’est pas très avancé. De chemins de fer n’existent encore que la vielle ligne de Djibouti à Addis Abeba. En projet il y a 2,800 km. de routes, mais jusqu’ici l’on n’a avancé que d’Adigrad à Addis Abeba (850 km.), alors que la route d’Assab à Dessié (500 km.), passant en partie au travers du désert Dankaligué, est seulement commencée et coûtera un demi-million par kilomètre.
On a parlé de la haute plaine éthiopienne comme débouché à la pression démographique italienne.
Avant tout, pour coloniser cette terre, il faut commencer par exproprier les indigènes. On peut le faire en les massacrant, mais même pour cela il faut du temps. De plus, vient le problème des cultures. La hante plaine éthiopienne, comme celle du Kenya et du Tanganyka, ne se prête pas à la culture intensive nécessaire pour le transfert de familles de colons pauvres qui recevraient de petites parcelles de terrains. Le climat, même dans les hautes plaines, ne permettra qu’à une minorité de s’acclimater. Finalement, avant de permettre un transfert relativement nombreux de colons italiens, il restera toujours le problème des voies de communication.
En tout cas la partie de la haute plaine qui se prête à la culture des céréales (froment, blé, orge, dura...) et à la culture maraîchère est relativement restreinte. Sur les flancs orientaux peuvent prospérer les plantations de café et sur les plaines basses occidentales la culture du coton. Mais déjà les diverses sociétés, suisses, belges, allemandes et demain anglaises aussi bien qu’italiennes, préfèrent et préféreront employer la main d’oeuvre indigène du Soudan et des régions des lacs, qui a moins d’exigence et est plus facilement exploitable que la main d’œuvre blanche.
Pour ce qui est de l’élevage du bétail, qui était la seconde occupation de l’Abyssin après l’agriculture : tout le bétail éthiopien est contaminé par la peste bovine et ne pourra qu’être détruit pour être substitué par un nouveau bétail importé.
Il reste à examiner le problème de l’Éthiopie comme réserve de troupes noires contre l’ennemi extérieur et surtout intérieur, ainsi que la France "démocratique" l’a fait avec ses Sénégalais et ses Malgaches.
Nous avons été les premiers à émettre cette hypothèse qui est confirmée aujourd’hui. La nouvelle "armée noire" se recrutera surtout parmi les musulmans qui sont trois millions et demi, si l’on y comprend l’Érythrée. Cela concorde avec la politique musulmane du fascisme. Dès 1933, l’Italie s’est érigée en protectrice de l’Islam "oppressé par l’impérialisme anglo-français". Et le Duce, au cours de son récent voyage en Libye, a reçu en don le "cimeterre de l’Islam".
Récapitulant, l’on ne peut parler d’une possibilité de colonisation sur une vaste échelle en Ethiopie, du moins pour le moment. Ce qui existe comme richesse minérale ne pourra pas être exploité avant que le pays ne soit organisé et conduit à un niveau supérieur d’économie.
Pour le moment, le fait essentiel est le déficit représenté par les milliards qu’a coûté et que coûte la conquête. L’expédition militaire en Ethiopie a coûté d’octobre 1935 à mai 1936 — date de la fin officielle de la guerre — 11,9 milliards de lires.
Le plan de six ans pour la soi-disant colonisation de l’Empire prévoit une dépense de 24 milliards de lires.
L’on comprend facilement que l’Italie, "satisfaite", comme l’a proclamé Mussolini du balcon du Palais de Venise le 9 mars 1936, ait dû peu de mois après se lancer dans la guerre espagnole, afin de tenir tête aux contrastes sociaux que la compression totalitaire peut bien contenir mais non annuler.

Gatto MAMMONE.




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