Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Comment survivre (notes pour une discussion)
Survivre n°7 - Février-Mai 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Après avoir posé la question à plusieurs personnes, il apparaît que le mot Survivre est loin d’avoir la même signification pour tout le monde. Pour certains il s’agit simplement de la nourriture qui permet de vivre jusqu’au lendemain ; pour d’autres, il n’a aucune signification : "après moi le déluge", mais pour la majorité, il s’agit de notre survie en tant qu’êtres humains non robotisés. Toutefois, le courant qui nous entraîne dans cette direction nous apparaît tellement puissant, le système qui nous étreint si implacable, qu’on peut se demander si "le Meilleur des Mondes" d’Aldous Huxley était un avertissement ou une prémonition géniale.

Ni le capitalisme ni le communisme autoritaire ne sont des exemples viables, comme le montrent les remous permanents qui secouent ces sociétés. La liberté dont on dispose dans les sociétés capitalistes n’est qu’une illusion tant qu’il n’y a pas de justice sociale, et la justice sociale des pays communistes n’est qu’une escroquerie sans la liberté qui permet, entre autres, de critiquer les manquements flagrants à cette justice. Partout ces principes élémentaires sont étouffés au profit d’une notion vague, le progrès, que, de plus, les gouvernants voudraient nous convaincre d’identifier avec l’augmentation du Produit National Brut. Or, l’inflation accroît le PNB, la fabrication d’objets inutiles imposés au public par une publicité délirante augmente également le PNB, sans parler de la fabrication des armements. Ce n’est pas étonnant si le public a du mal à identifier les deux notions en question. D’autant plus que ces options, choisies et imposées par une minorité, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, ont une finalité commune qui est la sujétion et la répression du plus grand nombre au profit de cette minorité de privilégiés. Ceci non seulement par l’emploi de la force brutale : la police, mais également par l’institution d’une hiérarchie qui isole artificiellement et égoïstement les individus, et par l’excitation des passions les plus frustes et les plus infantiles de l’homme. Le militaire paradant le torse bombé couvert de décorations est très proche de l’enfant sortant de la maternelle avec sa première médaille ; le savant qui reçoit son prix à Stockholm comme l’enfant au certificat d’études, les fanfaronnades d’un Cassius Clay ou l’exhibitionnisme des prix de beauté relèvent du même infantilisme.

Tous ces problèmes ne datent pas d’aujourd’hui, leurs causes sont parfaitement connues, leurs solutions le sont moins et pour cause. Dans son petit opuscule "an essay on Liberation", Marcuse prétend que si toutes les dépenses inutiles étaient supprimées, il suffirait de deux heures de travail par jour aux gens qui travaillent actuellement dans le monde pour faire vivre le reste de l’humanité. De plus, compte tenu de la mécanisation croissante de l’industrie, il est clair que travailler même deviendra bientôt un privilège. C’est pourquoi, dès aujourd’hui, la seule façon d’éliminer la concurrence malsaine et les névroses qui en résultent est d’obtenir pour chacun un salaire uniforme. Toute évolution dans le sens de la réduction de l’échelle des salaires est un progrès pour l’homme. Les seules inégalités valables sont celles relatives au temps de travail, qui doit être réduit de telle sorte que même les tâches les plus ingrates soient assurées. Certains sont opposés à une telle solution parce qu’elle diminuerait la "motivation" des travailleurs. Cet argument spéciaux est basé sur la vieille morale judéo-chrétienne, tant appréciée des capitalistes, pour laquelle l’homme et foncièrement mauvais et doit gagner son pain à la sueur de son front, ce qui justifie toutes les misères des travailleurs de tous les temps. En Suède où l’échelle des salaires est cinq fois moins étendue qu’en France, on trouve et des balayeurs des rues et des savants, et les luttes sociales y sont beaucoup moins âpres.

La liberté avec la justice sociale sont les conditions nécessaires et suffisantes pour la survie de l’homme. Mais de longs millénaires d’asservissements ont pratiquement fait disparaître la notion de liberté, seuls les enfants et les artistes parviennent à la retrouver et tentent en vain de la transmettre à chaque génération. La mise en condition et l’aliénation des masses sont des moyens éprouvés qui permettent de les gouverner à loisir, d’où l’importance pour le pouvoir du monopole et du contrôle des moyens d’information et des armes. Fort heureusement, l’homme ne créé que dans la liberté et tant qu’il y aura concurrence entre les mafias gouvernementales, chacun d’elles sera obligée d’accorder un minimum de liberté à ses sujets de manière à ne pas être distancée techniquement par les autres.

Bien, direz-vous, mais si u ne réduction de l’échelle des salaires augmente la justice sociale, tenter de rendre la liberté aux gens c’est vouloir enseigner la musique à des sourds. En un sens, c’est un peu cela, avec la nuance qu’il ne s’agit pas de sourds de naissance. Tout d’abord, c’est effectivement un enseignement. Tous les complexes, toutes les phobies, toutes les haines, tous les racismes aliènent la liberté et sont entretenues sciemment par les mafias au pouvoir afin de mieux mener le troupeau. Athée, j’ai mis longtemps à comprendre ce qu’on entendait par "mariage mixte". Dans ma candeur, je pensais que, disons en grande majorité, les mariages étaient mixtes : homme-femme. C’est à une revue religieuse qu’il échut l’honneur de m’enseigner qu’il pouvait y avoir des empêchements "mortels" au mariage entre époux de religion différente. Un enseignement digne de ce nom se doit d’extirper ces mauvaises herbes. Mais cela ne suffit pas et les premiers pas dans l’âge adulte ramènent l’homme à la soumission et à l’obéissance aveugle. La hiérarchie autoritaire doit faire place à la hiérarchie naturelle. Un moniteur de ski ne pourra pas enseigner les mathématiques à Bourbaki, e si celui-ci veut apprendre à skier il devra écouter le moniteur de ski. Aussi ce n’est pas parce qu’un jour, dans une matière, un homme est supérieur à d’autres qu’il doit avoir une autorité ou des privilèges quelconques sur les autres. On en vient tout naturellement à l’autogestion dans tous les domaines. Tout d’abord ce n’est pas utopique. L’autogestion fonctionne actuellement en Yougoslavie, elle a fonctionné dans certains ateliers pendant la Commune, aux premiers temps de la Révolution russe, en Ukraine et ailleurs, et pendant la Révolution espagnole de 1936-39. Du point de vue du rendement, lorsqu’on dispose, comme cela a toujours été le cas, d’une main-d’œuvre pléthorique, taillable et corvéable à merci (merci aux Debré et Marcellin), l’autogestion peut sembler une aberration. La dignité de l’homme, sa survie, exigent mieux que cela.

Les communistes pensent que l’homme est bon de nature et qu’il suffit de le placer dans un environnement adéquat pour qu’il se développement harmonieusement. Comme l’environnement en question est défini par d’autres hommes, fussent-ils Lénine ou Mao, il est clair qu’il ne peut pas être du goût d tout le monde, et, le plus sincèrement du monde, on devra multiplier les camps de rééducation et les hôpitaux psychiatriques. L’homme n’est ni bon ni mauvais. Acculé au désespoir, il devient dangereux ; tenté ou corrompu par le pouvoir il devient insupportable.

Tous les problèmes de l’humanité proviennent du désespoir des uns et du pouvoir abusif des autres, que seuls la justice sociale et l’éradication de la hiérarchie autoritaire pourront résoudre. L’émancipation de l’homme ne peut naître que de la libre disposition de son propre travail. La révolution peut se faire brutalement, mais elle n’aura aucune chance de réussir si elle n’est pas déjà accomplie dans les mœurs. C’est pourquoi nous devons, dès aujourd’hui, appliquer et diffuser ces principes de justice et de liberté autour de nous.

J.P.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53