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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le gaspillage (notes pour une discussion)
Survivre n°7 - Février-Mai 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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La société de nos pères exaltait les vertus d’économie et de frugalité. La cause en était, à la fin du 18ème siècle et au 19ème, la nécessité de l’accumulation primitive du capital, masquée, si nécessaire, sous le dehors religieux du puritanisme dans les pays anglo-saxons. Même lorsque les besoins essentiels étaient à peu près couverts, bien des désirs étaient brimés par cette nécessité de ne pas gaspiller : manger tout ce qu’on a mis dans notre assiette, ne pas grimper aux arbres afin de ne pas abîmer ses vêtements, ne pas acheter les choses dont on a envie, bref des contraintes très nombreuses et beaucoup de punitions en cas d’infraction.

La “société de consommation” par un accroissement de la production, a donné aux habitants des pays développés la possibilité de gaspiller. Cela a été ressenti comme une libération par beaucoup, d’autant plus que, par sa nature même, cette société de consommation se trouve incapable d’imposer certaines disciplines que la plus austère société de nos pères imposait aisément. Les habitants des pays d’Europe de l’Est réclament la possibilité de gaspiller autant que les occidentaux. En occident, les gens sont poussés à la consommation et au gaspillage, non seulement par leurs désirs propres, mais aussi par la publicité, un rouage essentiel de l’économie capitaliste. Ainsi le gaspillage (appelons ainsi la force consommation) a un double aspect pour l’occidental contemporain :

- un aspect libérateur (allumer l’électricité pour lire ou travailler après le coucher du soleil, agrément d’un bon bain chaud, absence d’hésitation à user mes souliers pour grimper sur un beau rocher ; on peut allonger la liste !) ;

- un aspect asservissant (achat de vêtements pour suivre la mode, pression pour avoir autant de gadgets que le voisin et “keep with the Jones”, le temps pris pour faire fonctionner des appareils peu essentiels, l’accroissement du travail ménager des femmes remarquablement décrit par Betty Friedan, la vulnérabilité aux conditions extérieures exemplifiée par la récente tempête de neige sur les routes de la vallée du Rhône ; on peut encore allonger la liste !).

Si les ressources matérielles de l’hommes étaient illimitées, la solution humaniste (resp. socialiste, resp. libertaire) serait d’en prendre et d’en laisser : on peut voir comme idéal une consommation modérée, suffisant pour être libérée des contraintes puritaines, et librement décidée par chacun sans pression de la société. Cet objectif n’est peut être pas irréaliste ; le déclin de la mode “maxi”, son insuccès aux USA, montrent que le consommateur (trice) ne se laisse pas toujours faire. Il ne s’agit pas seulement d’être “vertueux dans son coin” ; des ligues de consommateurs sont sûrement utiles, et encore plus si elles sont animées par des “politiques” mettant en cause le système capitaliste (le succès limité, quoique réel, de ces ligues aux USA tient à ce qu’elles ne mettent pas nettement en cause ce système). Lier des boycotts à des actions syndicales serait fructueux. Ces ligues devraient armer psychologiquement le public contre les sirènes de la publicité et les ukases de la mode. Elles auraient aussi une action sur le plan écologique, par exemple (liste non limitative !) : campagne pur l’utilisation des bouteilles qui se rendent , campagne pour le refus des emballages excessifs, informations sur la biodégradabilité des produits, informations sur les ingrédients chimiques contenus dans diverses nourritures, campagnes pour l’amélioration des transports en commun et contre le culte de la voiture.

Bien entendu, de telles actions ne peuvent être séparées d’actions contre le gaspillage pur, je veux dire le gaspillage militaire. Tout cela paraît très dur à réaliser, mais on est en terrain plus ou moins connu.

Mais la terre peut-elle supporter une telle consommation "modérée par des milliards d’individus ? Trois points sont à examiner :

a) l’épuisement des ressources en matières premières ;

b) la rupture des équilibres écologiques dus à une exploitation trop intense ;

c) le problème de l’énergie.

Il peut y avoir des solutions à a), à b) et c) On peut espérer que la consommation “modérée” décrite ci-dessus sera une consommation stable, pour laquelle il n’y aura pas à inventer chaque année des dizaines de processus de production nouveaux (NB : ceci amène à lutter contre l’idée que toute invention nouvelle est un “progrès” ; ce sera dur à faire avaler à beaucoup de scientifiques et techniciens !). Ainsi l’étude des processus de production connus pourra, on l’espère, montrer comment minimiser les nuisances et les déchets polluants, et aussi comment recycler ces déchets, ce qui contribuera à la solution de (a).

Mais ces précautions et ces recyclages demanderont sûrement de grandes dépenses d’énergie, en particulier pour remonter du déchet au produit “noble”. Or les réserves de combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) quoique probablement plus grandes que les évaluations faites (dans mon adolescence, vers 1935, on pensait que le pétrole serait épuisé avant 1975 au rythme d’exploitation d’alors), ne sont pas éternelles ; de plus ils posent les problèmes écologiques les plus classiques (empoisonnement de l’atmosphère par l’oxyde de carbone, dangereuse élévation du pourcentage en gaz carbonique, pollution de la mer par les pétroliers). La houille blanche est propre et théoriquement éternelle, mais il semble que la plupart des bons sites de barrages aient été utilisés ; de plus ces barrages paraissent avoir une dangereuse influence sur la stabilité de la croûte terrestre, par exemple en provoquant des séismes. On paraît avoir abandonné l’idée d’utiliser la force des marées ou l’énergie thermique des mes. Tout cela ne me semble pas susceptible de résoudre le problème de l’énergie.

Reste l’énergie atomique. D’énormes précautions sont nécessaires pour que le rayonnement issu des usines n’aille pas se ballader ailleurs, ainsi qu’une surveillance constante du bon état des installations et des protections ; ce n’est peut-être pas impossible. Mais il y a le terrible problème des déchets radioactifs, dont certains ont une très longue durée de vie ; il est criminel, comme on le fait maintenant, de jeter dans les fosses sous-marines des produits dont la radioactivité sera dangereuse pendant 1.000 ans car il est clair qu’aucun des emballages protecteurs ne durera aussi longtemps. La seule solution possible me paraît être, si le bilan énergétique de l’opération est positif, de lancer les déchets radioactifs en orbite lunaire (tant pis pour la lune où il ne semble y avoir personne !) ; il faudrait mieux alors que chaque usine productrice d’électricité atomique ait sa propre rampe de lancement afin de ne pas avoir à trimballer ces produits diaboliques [1]

La tâche paraît herculéenne, mais ses effets risquent fort d’être insuffisants, en raison nettement de la surpopulation. Il se pourrait qu’on soit forcé de rogner sur la consommation dans ce qu’elle a de libérateur, de revenir à la discipline des heures, à la polyculture, avec un retour à la terre, et à plus de travail musculaire. Certains peuvent penser que notre existence en serait mieux équilibrée et plus en harmonie avec la nature, mais il ne faut pas se dissimuler l’importance du risque politique. La “revalorisation de l’effort” est une arme bien connue des réactionnaires : “on a négligé l’effort, on a rencontré le malheur” disait Pétain ; Pompidou incite les écoliers à l’effort, et l’orthographe “vouature” utilisée plus haut est tirée de Rivarol. Le risque est de tomber dans le piège des conservationnistes conservateurs !

C’est pourquoi une action portant sur la surpopulation, et ayant pour but de réduire la population de la terre, progressivement, jusqu’à un chiffre raisonnable, ma paraît essentielle.

P. Samuel

Notes :

[1Il se peut que je sois nettement optimiste sur la possibilité d’utiliser l’énergie nucléaire.




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