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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Violence et non-violence
Survivre n°7 - Février-Mai 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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L’une des questions qui divisent le plus des personnes ou des mouvements qui seraient à peu près d’accord sur les buts généraux à atteindre est celle du caractère violent ou non-violent que l’on se propose de donner à l’action. Les choses en sont venues au point qu’il apparaît comme naturel de classifier les groupes militants en violents et non-violents avant même de se préoccuper de leurs idées directrices ou de leurs programmes. Cette cassure profonde s’explique en partie par la facilité avec laquelle les discussions sur la violence font entrer en jeu les impératifs moraux absolus, les dogmatismes à partir desquels chacun s’enferme dans ses principes premiers et se refuse à toute discussion et même à tout examen rationnel de ce que dit l’autre.

La passion avec laquelle on adhère à une doctrine est souvent d’autant plus vive que le contenu des idées adoptées est moins précisément défini. Dans un premier effort pour démystifier le débat, je voudrais s’abord examiner les sens multiples du mot "violent".

1) Suivant une acception très couramment répandue du mot, un acte est violent dans la mesure où il prend la forme d’une action physique exercée sur des corps humains, non-violente quand elle reste dans le domaine de l’action à distance. Ainsi une grève, même accompagnée d’une occupation des lieux de travail, serait non-violente ; elle deviendrait violente dans la mesure où elle comporterait une séquestration de cadres.

Le privilège de l’action non-violente se justifie alors par une dénonciation de l’action sur les corps à la faveur d’une influence sur les âmes. Il ne serait pas sans intérêt de sonder les sources psychologiques de cette prédilection absolue : traces laissées par la doctrine longtemps officielle de la séparation de l’âme et du corps, peur du contact trop intime avec la chair accompagnée d’une imagerie de la vulnérabilité des parties molles du corps ? En tous cas, le fondement moral que l’on prétend généralement donner aux doctrines de non-violence ne repose ici sur aucune base sérieuse. Admettant en effet les critères de jugement basés sur le fait qu’une action entraîne pour ceux sur qui elle s’exerce une souffrance ou un mieux-être, on ne voit pas pourquoi il serait plus légitime pour un ingénieur de sacrifier les normes de sécurité à l’accroissement du profit qu’à un ouvrier de lui administrer une sévère raclée. Je peux aussi bien nuire à mon prochain en ruinant son moral que son physique ; l’intention de mon acte est ce qui compte, non la forme que prend cet acte. Les chrétiens ne peuvent non plus faire appel à l’enseignement de la Bible pour absolutiser la non-violence ; d’une part parce que la théologie s’écarte de plus en plus de l’idée suivant laquelle l’enseignement du Christ consisterait en préceptes explicites, d’autre part parce que le Christ lui-même a recouru au moins une fois à l’action violente au sens d’action physique matérielle : en chassant les marchants du temps (ce qui ne fut, semble-t-il, possible qu’à la faveur de ce que dut être une émeute très sérieuse, vue la richesse de l’appareil répressif qui patrouillait le temple lui-même).

Inversement, si nous réduisons à ses justes proportions la différence entre action physique ou non physique, nous sommes également amenés à rejeter la thèse du lien nécessaire de la violence et de la révolution. Le caractère de rupture avec l’ordre établi d’un épisode de la lutte révolutionnaire dépend du contenu de ce qui y est accompli, non de la forme plus ou moins brutale que prend l’action. Boycotter les transports en commun, comme le firent à l’appel de M.-L. King les nègres de Birmingham est un acte aussi radical que de se battre avec les policiers dans la rue. Si la prédication de la non-violence peut n’être qu’une expression de complexe de peur et de retrait devant le danger, celle de la violence nécessaire, que cette violence soit révolutionnaire ou institutionnelle, peut n’être qu’une manifestation d’un tempérament porté au sadisme

2) A l’opposé de la conception précédente, on définit parfois comme violente toute activité qui est contraire à l’autorité et à l’ordre établis. La question de la forme de l’action se ramène alors à celle de la légalité des moyens utilisés. Laissant de côté la conception, fondamentalement étrangère à la mentalité contemporaine, suivant laquelle les autorités constituées tireraient leur légitimité d’une ordination divine, on soutient parfois que l’action illégale est à proscrire dans tout régime dont la structure offre des possibilités d’évolution pacifique : renversement du gouvernement par un vote parlementaire ou changement de majorité lors des élections. Sans vouloir reprendre ici la critique mille fois faite du parlementarisme, notons seulement que préconiser la non-violence dans ce contexte, c’est admettre a priori que l’action restera enfermée dans les limites de ce que permet un système préfabriqué, même si le mécanisme comporte certaines possibilités d’adaptation au changement. Le système lui-même reste intangible. Le caractère absolu que l’on confère à ce dernier le rapproche alors en fait des régimes de droit divin dont nous parlions plus haut. Ajoutons cependant que le fait d’accepter l’illégalité comme possibilité n’entraîne pas la nécessité d’écarter une action du seul fait qu’elle est légale. Dans un livre récent, M. Revel montre que les contestataires américains, mieux que leurs homologues européens, ont su utiliser toutes les fois que c’était possible l’arsenal des moyens légaux à la fois pour atteindre certains objectifs précis et pour élever le niveau de conscience des masses.

3) La question de la non-violence est parfois liée à celle du respect de la vie : les actions violentes seraient alors celles qui risquent de mettre en jeu des vies humaines.

La morale qui interdirait d’entreprendre aucune action qui puisse mettre des vies en danger conduit, comme on l’a remarqué depuis longtemps, à des contradictions internes inextricables. D’abord parce qu’un acte, quel qu’il soit, est gros de conséquences imprévisibles qui peuvent entraîner la mort d’êtres humains : manifester publiquement son attachement à la non-violence, c’est peut-être exposer certaines vies à l’action des formes de répression. Ensuite, parce que la renonciation même à toute forme d’action aboutit en réalité à donner, par abstention, son concours à c qui se fait. S’abstenir de prendre part à la guerre ou à sa préparation ne peut apaiser que des consciences peu perceptives puisque l’assassinat de l’homme d’état ou du général fou eût peut-être pu arrêter le conflit.

Intenable dans sa forme absolue, l’exigence de respect de la vie peut prendre une forme relative, prescrivant alors de choisir entre plusieurs formes d’action celle qui mettra en danger le moins grand nombre de vies. Ce critère, pour valable qu’il paraisse à première vue, n’est pas d’application facile. Non seulement parce qu’il est difficile d’estimer à l’avance le danger que peut présenter telle ou telle action, mais surtout parce que l’on ne se trouve en général pas dans une de ces situations simples dans lesquelles il est possible de comparer deux méthodes différentes pour obtenir le même résultat. En fait, , il est pratiquement impossible de séparer les moyens employés des fins poursuivies, chacun de ces éléments réagissant sur l’autre de manière souvent imprévisible. La décision porte en dernière analyse sur un complexe indissociable de fins et de moyens ; il est certes souhaitable que la préoccupation du danger que peuvent courir les hommes demeure constamment présente à l’esprit de ceux qui inaugurent une action, mais on voit mal comment cette préoccupation pourrait se traduire en règles explicites.

4) Nous allons enfin considérer l’opposition entre les méthodes qui visent à neutraliser ou à détruire l’adversaire et celles qui cherchent à le convaincre. C’est certainement là le terrain sur lequel les partisans de la non-violence sont les plus forts. Si les buts poursuivis sont l’instauration de relations plus libres et plus humaines entre les hommes et l’élimination des contraintes qui les soumettent aujourd’hui à la force aveugle des nécessités économiques, il apparaît comme évident, ne serait-ce que par souci d’une certaine cohérence, qu’il y a lieu de privilégier les actions susceptibles de remporter une large adhésion par rapport à celles qui visent à éliminer les opposants par la contrainte. Encore faut-il préciser ce qu’on entend par adhésion. Remplacer la contrainte extérieure par un gendarme intérieur n’est pas atténuer la violence de la coercition ; c’est seulement la rendre moins visible et par là plus insidieuse. Il y a longtemps que les gouvernants se sont aperçus qu’il est plus efficace d’inculquer à la masse des principes moraux que des conduites d’obéissance à la force brute. La soi-disant avant-garde de beaucoup de partis révolutionnaires ne se comporte pas en cette matière d’une manière tellement différente de celle des autorités établies. L’une des conditions nécessaires pour qu’il y ait adhésion authentique ait qu’il y ait eu une information suffisante pour permettre une décision véritablement autonome. Mais cette condition n’et pas encore suffisante ; elle ne fait en effet intervenir que l’aspect intellectuel de l’accord à réaliser. Pour aller plus profond, pour que le révolutionnaire soit au milieu de la population "comme un poisson dans l’eau", il faut qu’il exprime des tendances et des désirs qui préexistent réellement — et peut-être confusément — à l’action explicite. Déterminer ce que sont, à une époque déterminée, ces désirs, telle doit être la première tâche du révolutionnaire, la seconde étant un travail de clarification et une réflexion visant à éviter que ces tendances ne soient détournées dans des impasses stérilisantes : le besoin d’une communauté charnelle vers l’enrégimentation dans les troupes nazies, la lutte contre la pauvreté vers la remise des pleins pouvoirs économiques à une caste de dirigeants, etc., etc. On aura en particulier à lutter contre la tendance à ne s’intéresser qu’à certains groupes humains considérés comme seuls susceptibles d’adhérer à l’action entreprise, le reste de la population étant exclu a priori. L’exemple le plus extrême de cette distorsion est naturellement le racisme qui ne s’adresse qu’aux possesseurs d’une certaine particularité biologique : le sang nordique ou la peau blanche. Mais un certaine marxisme n’est pas indemne de reproche à cet égard dans la mesure où il considère le progrès de l’humanité comme passant nécessairement à travers le prolétariat, seul susceptible de par sa situation de promouvoir les changements inscrits dans l’histoire. De ce point de vu, les tentatives issues de certains milieux du PSU ou de l’ex-GP pour briser dans l’action les barrières de classe entre ouvriers, étudiants, paysans, petits commerçants, sont des signes encourageants et qui indiquent l’orientation que pourrait prendre une doctrine rénovée de la non-violence.

Cependant, ici encore, il convient de n’absolutiser aucune règle. Il est probablement des circonstances dans lesquelles le non-usage de la force n’a pour effet que de laisser s’instaurer de terribles contraintes. Il est par exemple difficile de penser que si les détachements qui allaient arrêter les juifs de Varsovie avaient été reçus à coups de mitraillette, cette résistance n’eût par permis d’éviter au moins une partie des massacres de camps de concentration.

CONCLUSION

Quelle que soit la signification que l’on donne aux mots "violence" et "non-violence", il semble sage de renoncer à tout dogmatisme en ce qui concerne les méthodes d’action. Cela ne signifie pas qu’elles se vaillent toutes et qu’il faille des considérer comme des moyens indifférents en vue de fins abstraites décidées à l’avance. Bien au contraire, c’est parce qu’il est impossible d’isoler la pensée de buts poursuivis de celle de la forme d’action à mener qu’il est impossible de se fixer des principes rigides en ce qui concerne cette dernière. C’est à chaque instant que l’analyse simultanée des conditions objectives, des désirs orientés vers le futur et de la manière dont ces derniers peuvent avoir prise sur les premières, doit être poursuivie afin de déterminer l’action la plus efficace à entreprendre.

C. Chevalley




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