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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Paix blanche, introduction à l’ethnocide
Survivre n°8 - Juin-Juillet 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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C’est le cri de révolte poussé par un ethnologue [1] témoin de la manière dont la civilisation occidentale détruit les sociétés — qu’elle appelle "sauvages" — qui ont le malheur de se trouver sur la trajectoire de son expansion — en attendant de se détruire elle-même dans l’acte par lequel elle prétend dominer la nature.

Concrètement, il s’agit en l’espèce des Indiens qui vivent aux confins de la Colombie et du Venezuela, en particulier de la tribu des Bari. Ces Indiens furent victimes — non pas comme certains indigènes brésiliens d’un processus d’extermination systématique — mais d’une pratique d’intégration qui fut le fait aussi bien des missionnaires chrétiens que des agents d’intérêts pétroliers. La société bari ne fut pas tuée à coup de fusil : elle le fut avec une gentillesse parfaitement hypocrite ; mais elle le fut, et très efficacement : durant la période de 4 années qui sépare les deux séjours de M. Jaulin dans ces régions, la moitié environ des Bari sont morts, et beaucoup de deux qui restent mènent au voisinage des blancs une vie misérable.

C’est une démonstration éclatante du fait que la destruction du tissu social et des mœurs d’un groupe humain se traduit aussi par la destruction physique des membres de ce groupe.

Une partie du livre est principalement consacrée au récit de la manière dont l’auteur a observé sur place cette déchéance d’une société ; une autre est consacrée à des réflexions de nature plus générale sur les raisons qui font du contact de la société blanche un danger mortel pour les civilisations indigènes. Cependant, ni la première partie ne ressemble à une monographie [2] ni la seconde à un traité de philosophie ; l’auteur a pris soin de dégager à chaque occasion la signification générale des coutumes de la peuplade qu’il étudie, et, inversement, d’appuyer toute affirmation globale sur la description de particularités concrètes de la vie des Indiens.

L’histoire de la destruction sur le terrain de la civilisation Bari — dans les détails de laquelle il ne saurait être question de rentrer ici — est, suivant l’auteur, la manifestation dans le concret d’une opposition radicale entre les conceptions que se font de leurs rapports avec l’univers la culture occidentale et la culture indienne. La seconde se caractérise par l’ouverture au monde e la recherche de ce que M. Jaulin appelle la "compatibilité" : compatibilité entre l’homme et la nature ou compatibilité des hommes entre eux. Un exemple de cette orientation vers ce qui rapproche plutôt que vers ce qui divise est fourni par l’organisation de la maison collective, habitat commun d’un certain nombre de familles. A chaque famille et donnée une partie de la maison qui est son domaine propre ; elle y vit entourée de part et d’autre de deux autres familles qui font partie du groupe allié au sien propre, le groupe allié étant en même temps le groupe "autre", c’est-à-dire non parent, distinct de celui de la famille elle-même. Cette organisation signifie donc que la vie quotidienne de chacun est tout entière orientée vers leurs apports avec ceux que la structure sociale a pour effet de qualifier de distinct de soi-même. La maison ainsi constituée est d’ailleurs temporaire ; elle n’est liée ni à un "sol sacré de la patrie" ni à une tradition historique déterminée. Même pendant la période où elle est occupée de manière relativement stable, la maison commune n’est pas une prison pour ses habitants ; ceux-ci peuvent librement la quitter, et l’hospitalité envers les voyageurs — solitaires ou par petits groupes — est une caractéristique importante de la vie indienne.

La civilisation blanche est au contraire obsédée par elle-même. Au lieu de rechercher l’autre comme tel, elle tend toujours à imposer sa propre marque. Elle vise à faire porter à la nature les signes de sa spécificité [3], soit en en faisant un objet de propriété personnelle ou collective, soit en la dominant et la transformant à son image : l’exploration du monde est bien moins ressentie comme une ouverture sur des mondes inconnus que comme une conquête de l’espace. Nos rapports avec un autre groupe humain tendent toujours, qu’on le dise ou non, à assimiler l’autre, à réduire les différences de son monde et du nôtre, à en faire une copie de ce que nous sommes. Cette assimilation peut être brutale, comme dans les entreprises colonisatrices ; elle peut être aussi insidieuse et toute parée de bons sentiments. L’insistance des missionnaires à remplacer le pagne indien par des vêtements "décents" (fussent-ils des loques) ; à remplacer les maisons collectives ouvertes de feuillages par des baraques en tôle ondulée ou des maisons en dur (techniquement absurdes dans l’environnement tropical) détruisent aussi sûrement (et de manière encore plus absurde) la société indigène que des expéditions militaires. Ce danger pour les autres que représente la civilisation occidentale est encore accentué lorsqu’elle se trouve en contact avec des civilisations qui, comme celle des Indiens, tendent à l’établissement de rapports avec l’autre : la curiosité à l’égard d’un mode vie nouveau, le désir d’établir des alliances basées sur le respect des différences furent régulièrement interprétés par les Blancs comme dénotant un désir de la part des indigènes de s’intégrer et une reconnaissance de la supériorité occidentale. Tel est le piège auquel les Indiens se sont laissés prendre et dont ils n’ont en général reconnu le danger que lorsqu’il était trop tard pour y parer.

L’impérialisme autoritaire de la civilisation blanche imprègne aussi la pensée de deux a qui elle confie le soin, de l’information sur les autres groupes humains : les ethnologues. R. Jaulin, toujours soucieux de ne pas séparer les généralités des instances particulières dans lesquelles elles s’expriment, conjugue dans son livre une polémique très vive avec certains de ses confrères à une critique générale de la pensée ethnologique. Cette dernière repose, dit-il, sur le postulat [4] implicite de l’unité de l’humanité ; c’est cet axiome informulé qui lui permet de constituer des champs d’études particuliers (l’économique, le culturel, le mythologique, ...) dans lesquels les faits sont classés sans référence aux collectivités humaines auxquelles ils se rapportent : il y aurait par exemple des faits économiques (ou culturels, ou mythologiques,...) qui pourraient s’étudier en eux-mêmes et abstraction faite de ce qu’ils se rapportent à l’économie occidentale, à l’économie papoue, ou à telle ou telle autre. L’homme en "général" auquel se rapportent ces faits nous est directement accessible, puisque nous en sommes en quelque sorte des exemplaires valables ; et le tour est ainsi joué : c’est en dernière analyse l’homme blanc moderne qui devient le modèle valable de l’humanité, et les traits différentiels des autres cultures sont neutralisés en les qualifiant de pensée sauvage ou de primitivisme.

L’ouvrage de M. Jaulin n’est cependant pas une condamnation irrévocable de la civilisation occidentale ; cette dernière est porteuse, nous dit-il, de capacités d’évolution qui se sont déjà manifestées et qui sont peut-être à la veille de l’emporter sur l’ethnocentrisme malfaisant dont elle a fait preuve. Ce double visage de notre civilisation serait lié à la double nature du Dieu judéo-chrétienne, qui est non seulement le maître, le parent (le père relativement auquel nous sommes des frères : ces termes généalogiques revêtent une importance particulière aux yeux de l’ethnologue) mais aussi l’allié, parce qu’il est au-delà du monde et que la relation qu’il a avec l’homme n’est pas une relation à soi-même, mais une relation d’ouverture vers un autre. Cette contradiction ne pourra être résolue, nous dit M. Jaulin, que dans la mesure où le processus de réintégration du divin dans le monde, pressenti par certains philosophes, s’achèvera en le rejet complet de Dieu, qui monopolise à son profit la tendance humaine à l’ouverture vers les autres.

Les moyens de cette évolution favorable que propose M. Jaulin sont pour le moins surprenants : ce seraient d’une part la vie urbaine (en ce qu’elle multiplie des occasions de contact avec d’autres et arrache ainsi l’homme à l’étroitesse de ses rapports avec une terre déterminée) — et d’autre part la science, dont l’objectivité est conçue comme un modeste effacement devant l’objet connu, auquel la curiosité de savoir donne préséance sur le sujet connaissant. Nous estimons quant à nous qu’il y a là une dangereuse confusion entre connaissance et science, cette dernière étant bien plutôt l’impérialisme d’un certain mode de relation avec l’extérieur qui vise bien plus à dominer la nature qu’à la connaître. Survivre se réserve de revenir sur cette question qui est peut-être l’une des plus importantes qui se posent à notre époque.

G. Chevalley

Notes :

[1Ethnologie : science des divers groupements humains, de leurs mœurs et de leur organisation sociale.

[2Ouvrage qui traite en détail d’un sujet limité (par exemple les coutumes du mariage dans telle ou telle peuplade), mais qui ne cherche en général pas à énoncer des idées de portée générale.

[3Spécificité : ce qui constitue le caractère propre d’un objet, ce qui le différencie des autres.

[4Postulat et axiome sont les assertions non démontrées que l’on prend comme point de départ d’un raisonnement.




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