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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vie, survie, surpopulation
Survivre n°8 - Juin-Juillet 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Ayant eu plusieurs discussions sur les buts écologiques de Survivre, j’aimerais faire part de leurs critiques, et voir comment il est possible d’y répondre afin de convaincre un large public. Chez les gens de bonne volonté, ces critiques prennent deux formes, que j’appellerai "optimiste" et "anti-restrictionniste".

Les optimistes affirment que la situation écologique n’est pas si grave que ça, que chacun des problèmes (gaspillage militaire, pollutions chimiques et nucléaires, sous-alimentation des pays du Tiers-Monde, etc.), pris séparément, est soluble, et qu’une meilleure "technologie" (tenant plus compte de la biologie) nous sortira des difficultés actuelles.

Les "anti-restrictionnistes" ont des arguments plus multiformes. On veut vivre plutôt que survivre, et on nous reproche notre nom. On craint une nostalgie du mode de vie frugal du "bon vieux temps". Si l’on est acerbe, on ajoute que les mouvements écologiques sont le fait d’intellectuels assez bien nantis qui, parce qu’ils ont dépassé certains désirs matériels (voiture, télévision, appareil de cinéma, "gadgets" variés) voudraient en priver une majorité qui est très satisfaite de ces objets ou en a grande envie ; en accuser la publicité ne vaut rien, disent-ils, car les Russes rêvent d’avoir des voitures. D’autres gens acerbes disent qu’il s’agit de mouvements de bourgeois qui, pour jouir de lacs propres et de plages non polluées, voudraient réduire la production, cela au détriment des mal-nantis et des pays sous-développés. Bien entendu, comme il est difficile de voir en quoi une production accrue des usines Citroën ou un développement des armements, des vols lunaires et des avions supersoniques peut sauver les Brésiliens ou les Hindous de la famine, nos détracteurs répondent en invoquant les "retombées technologiques" [1]. Ces arguments sont souvent contestables, et j’essaierai tout à l’heure de les réfuter. Mais j’adhère volontiers à la partie de la position anti-restrictionniste qu’on peut énonce comme suit : "garons nous de limiter les désirs des hommes et leur réalisation".

Optimistes et anti-restrictionnistes (les deux tendances cohabitent chez beaucoup de gens) s’appuient sur un calcul assez brutal. Entendant "niveau de vie" au sens usuel (celui que lui donne, par exemple, M. Chaban Delmas), ils donnent en exemple et proposent comme objectif celui des cadres supérieures des pays occidentaux. Ils sont prêts à admettre que la consommation moyenne des pays développés n’est qu’à 50 % cet objectif [2] et qu’il faudra donc la doubler. Pour les pays sous-développés, c’est par 6 qu’il faut multiplier cette consommation, d’où, en tenant compte des populations respectives de ces deux groupes de pays, un multiplicateur voisin de 5. Si leur objectif doit être atteint en 35 ans, ils tiennent compte des calculs démographiques prévoyant que la population mondiale doublera d’ici là, et concluent que consommation et production doivent être multipliées par 10 d’ici 2006. Or la racine 35ème de 10 étant voisine de 1,07, ils concluent qu’il faudrait un accroissement annuel de 7 %, un nombre qui leur paraît fort inoffensif car ce pourcentage d’accroissement a été nettement dépassé dans plusieurs pays (Japon, Allemagne, etc.), car la France n’en a jamais été bien loin depuis 1950 et car le "6ème plan" français, pourtant fort modéré, prévoit des accroissements annuels de 5,6 % qui multiplient la production par 7 en 35 ans. Donc, concluent-ils, "un petit effort encore, Mesdames et Messieurs, et on y arrivera".

Précisons que ceux des ces critiques qu’on peut espérer toucher sont prêts à accepter bien des mesures "écologiques", par exemple une réglementation plus stricte des pollutions chimiques, - ou un effort pour les transports en commun qui rendrait l’automobile moins indispensable, - ou la promotion de méthodes de culture organique qui, tout en conservant le rendement ou en l’accroissant, rendraient moins important l’usage d’engrais chimiques, - ou l’emploi de méthodes de "lutte biologique" [3] contre les insectes prédateurs des révoltes afin de remplacer le DDT et ses congénères chimiques. Ils citent avec espoir des exemples d’industriels qui ont trouvé fort lucratif de traiter les déchets rejetés par les usines et d’en extraire des produits très demandés [4].

Voilà donc des arguments auxquels il faut répondre.

Tout d’abord l’approche qui consiste à prendre les problèmes séparément ne me paraît pas valable. Il y a une évidente parenté entre la pollution des mers par les produits pétroliers, celle des rivières par les déchets, l’abus des insecticides chimiques, la dégradation des sols tropicaux dû à "l’économie prédatrice" [5], et les dangers biologiques et génétiques des centrales atomiques : partout de très gros intérêts financiers sont en jeu, et ils s’appuient sur la philosophie que l’homme est sur terre pour exploiter la nature, pour s’opposer à elle et que "tout ce qu’on peut faire, on doit le faire". Si cette parenté n’est pas reconnue, on est amené à tenter de résoudre séparément chaque problème dans les structures sociales et mentales actuelles ; dans ces structures, chacun est si abominablement compliqué qu’on est tenté de le laisser aux "spécialistes". Ainsi, bien des tenants de l’approche "problème par problème", même s’ils sont conscients des dangers que court l’espèce humaine, ne militent même pas dans des groupes écologiques dont le point de vue est moins global que le nôtre.

Second lieu, l’idée apparemment généreuse et démocratique d’une "forte consommation pour tous" est fort simpliste, et la réalité est bien plus complexe. Sur ce point il faut recommander la lecture du beau livre de Jean Baudrillard, La société de consommation, et espérer qu’il sera bientôt analysé dans nos colonnes. Par exemple, constatant la pollution atmosphérique et le développement des vacances, J. Baudrillard écrit : "Le "droit à l’air pur" signifie la perte de l’air pur comme bien naturel, son passage au statut de marchandise, et sa redistribution sociale inégalitaire." Ou encore : "La consommation n’homogénéise pas davantage le corps social que ne le fait l’Ecole pour les chances culturelles. Elle en accuse même la disparité." Il faut aussi se rendre compte que les sociétés contemporaines n’autorisent la réalisation que d’une partie des désirs des hommes [6]. C’est dans cette direction, je crois, que se trouve la réfutation de l’argument : "Malgré l’absence de publicité, les Russes désirent des voitures." En effet la publicité n’est que la méthode la plus grossière employée par la société pour indiquer les désirs dont elle autorise la réalisation, ceux qu’elle juge compatible avec sa structure. Sans que joue la publicité, un étudiant ou un lycéen sait très bien qu’il est permis d’exprimer le désir "des maîtres, des locaux, des formations adaptées au x débouchés" (et que les autorités discuteront poliment de ces problèmes avec vous), mais que celui "supprimons la différence entre enseignants et enseignés" sera réprimé avec la plus farouche énergie. De même, dans un régime particulièrement sévère comme celui de l’URSS, les citoyens se rendent sûrement compte que les désirs de biens matériels (les voitures par exemple) sont les seuls dont l’expression sera tolérée.

Toujours sur la question des désirs, les contradicteurs, qui nous accusent d’aristocratisme alors qu’ils affirment "le populo n’a que des désirs matériels", ont une vue singulièrement méprisante du "populo". De plus ils retardent et ignorent des tendances importantes qui commencent à se dessiner. Aux revendications sur les rémunérations, les syndicats ajoutent maintenant celles sur les conditions de travail : ainsi les employés de la RATP actuellement en grève (19 mai 1971) revendiquent uniquement de meilleurs horaires de travail, la retraite à 60 ans et le retour aux 40 heures deviennent d’importants mots d’ordre syndicaux. Au lieu de réclamer "des voitures, des autoroutes urbaines, des parkings" beaucoup d’habitants de la région parisienne se forment en "comités d’usagers" qui exigent une amélioration des transports en commun. Il faut aussi remarquer que les mouvements écologiques sont particulièrement puissants dans les pays où le développement industriel a été le plus brutal (Etats-Unis par exemple) ou le plus rapide (Japon) ; au Japon ces mouvements ont même débouché politiquement car, dans de récentes élections municipales, des listes socialistes à programmes écologiques développés ont arraché les villes de Tokyo et Osaka à des sortants qui représentaient les milieux d’affaires.

L’idée de multiplier par dix d’ici 35 ans la production mondiale a des aspects terrifiants : 10 fois plus de routes, d’usines, de voitures, d’avions, de "marées noires", d’ordures, de déchets, de DDT ; 10 fois plus d’énergie à produire, au moins 4 fois [7] plus de nourriture à extraire de terres et océans déjà surexploités. Il est clair que les attaques contre l’environnement sont conséquences d’un "niveau de vie" élevé. Or certaines catastrophes déjà arrivées sont probablement sans remèdes : s’il a été possible de "nettoyer" quelques lacs suédois assez petits, si les mesures prises pour revitaliser le lac d’Annecy donnent quel qu’espoir, la pollution du lac Erié et la puanteur qui s’en dégage paraissent sans remède à cause de la taille de ce lac. Que seront ces catastrophes si ce fameux "niveau de vie" doit être multiplié par 10 ?

Les ressources sont-elles disponibles ? Pour la nourriture les experts sont très inquiets ; le professeur Borgstrom et MM. Paddock [8] estiment que le "temps des famines", l’époque où plusieurs dizaines de millions d’hommes mourront de faim chaque année, peut commencer en 1975. On démarre donc très mal. A ceux qui mettent leur espoir dans l’idée que beaucoup de terres sont vides et pourraient être cultivées, on peut répondre avec Paul Ehrlich [9]

"Presque toutes les terres qui peuvent être cultivées par des méthodes connues ou aisément prévisibles le sont déjà. Il faudrait doubler notre production pour nourrir correctement les milliards de gens d’aujourd’hui, et la population s’accroit de 70 millions par an. Aucune extension concevable des terres cultivables ne peut répondre à ces besoins...

... Nos tentatives désespérées pour accroître les rendements provoquent la détérioration des sols et contribuent à empoisonner les systèmes écologiques dont notre survie dépend. C’est une histoire longue et complexe, mais sa conclusion est simple : plus nous cherchons à accroître les rendements à brève échéance, plus ils baisseront à longue échéance".

Comme exemple rappelons qu’il y a une douzaine d’années Kroutchev eut l’idée de mettre en culture des terres vierges et arides d’Asie ; des jeunes Russes plains d’enthousiasme allèrent les défricher... et s’aperçurent bien vite qu’elles étaient impropres à la culture [10]. A ceux qui pensent aux ressources de la mer [11] ou aux nourritures synthétiques, Paul Ehrlich répond [12] :

"Les ressources de la mer ont été pesées et trouvées trop légères. La plus grande partie de la mer est un désert biologique. Nos techniques pour extraire de la mer le potentiel de nourriture qui s’y trouve sont encore très primitives. Moyennant la cessation de la pollution, une complète coopération internationale et des organismes écologiquement intelligents, nous pourrions peut-être doubler ce que nous extrayons actuellement de la mer Mais même un tel miracle serait incapable de répondre aux besoins d’une population croissante. De plus il n’y a pas de signe d’un tel miracle. En fait la mer est de plus en plus polluée par des quantités massives de pesticides et d’autres produits biologiquement actifs. Il se développe aussi, entre la Chine, le Japon, la Russie et les Etats-Unis, une course à la récolte des poissons où tous les coups sont permis. De cette course résulte le même genre de surexploitation qui a amené le déclin de l’industrie baleinière. Tous les signes indiquent une réduction du rapport de la mer en nourriture dans le proche avenir, et non un riche filon...
... Il est possible que, dans un futur lointain, certaines nourritures seront produites synthétiquement en grandes quantités, mais pas à temps pour sortir l’humanité de la crise qu’elle traverse. Les méthodes les mieux connues feraient intervenir l’usage des micro-organismes et des combustibles fossiles. Comme ces derniers sont en quantité limitée, et très demandés par ailleurs, leur usage comme source de nourriture sera, au mieux, une mesure temporaire. Une synthèse organique directe, même si elle était possible, présenterait inévitablement le problème des ressources en énergie et en matières premières ; ce ne serait pas un système donnant "de la nourriture pour rien". Mais je répète que la science n’a aucun espoir de trouver immédiatement une solution "synthétique" au problème de la nourriture".

Ajoutons que, dans l’optique d’une production multipliée par 10, les habitations, les routes et les usines réduiront notablement la surface des terres disponibles.

Ces considérations rendent totalement improbable que la terre puisse décemment nourrir, suivant les standards actuels, 7 milliards d’habitants. En ce qui concerne la production industrielle, il y a actuellement en usage pour chaque habitant des Etats-Unis environ 160 kilos de cuivre, 140 de plomb, 100 de zinc, 18 d’étain et 110 d’aluminium, estimation du professeur Harison Brown, citées dans G. Taylor Le jugement dernier (Calmann-Levy, 1970, page 199) ; comme il en faudra au moins autant pour chacun des 7 milliards d’hommes de 2006, vous pouvez faire la multiplication : pour le zinc (masse volumique voisine de 7) ça représente un cube de 460 mètres de côté ! Il est plus que douteux qu’on puisse extraire du globe terrestre de telles quantités de métaux sans dépenser une prodigieuse quantité d’énergie. Où la trouvera-t-on ? Quelles seront, si on la trouve, les conséquences de la "pollution thermique" ? Et celles de la pollution radioactive, s’il faut chercher cette énergie dans les centrales nucléaires ?

Je crois de plus que j’ai donné la part trop belle à nos critiques en me contentant du multiplicateur 10. En effet, si l’on conserve le système socio-économique actuel avec son idéologie, multiplier par 10 la satisfaction des besoins implique nettement plus qu’une multiplication par 10 de la production. L’exemple du besoin d’eau pure est typique : la pollution rend douteuse l’eau du robinet : les gens se mettent à acheter de l’eau minérale ; il faut fabriquer des bouteilles, les remplir, les transporter ; un génie invente la bouteille non consignée en plastique ou en verre léger ; les villes développent leurs services d’enlèvement des ordures pour les évacuer, les tasser, ou les brûler (avec dégagement de gaz dangereux !) : certaines les jettent à la mer, et les bouteilles reviennent sur les plages : pour l’arrivée des estivants, on les arrose de mazout et on les fait brûler, accroissant ainsi les fumées et les centres ; poussées par les vents et entraînées par les pluies, une partie de ces fumées se retrouve dans les lacs, les rivières ou les nappes alluviales, accroit la pollution de l’eau... et le processus s’accélère. Bien entendu, toutes ces opérations demandent une importante production et son éminemment favorable à l’élévation de "Produit national Brut" [13]

En résumé, le but suggéré par nos critiques, ou bien est totalement irréaliste, ou bien implique de transformer notre planète en une immense "machine à produire" qui ne laissera aucune place à ce qui peut faire le bonheur de l’homme et la beauté de sa vie.

Et cependant nous n’avons pas encore vu le plus inquiétant, la démographie. Nous avons porté nos regards sur 2006, à 35 ans d’ici, avec ses 7 milliards d’habitants ce qui signifie un doublement de la population. Et après ? On sait que les précédents doublements de population du globe ont pris respectivement 80 ans, 200 ans, 1000 ans [14]. Autrement dit, la population croit plus vite qu’une progression géométrique. A ce rythme, on a calculé que, d’ici 900 ans, il y aurait plus de 100 personnes par mètre carré de terre ou de mer ! Il est évident que, tôt ou tard, la tendance devra être renversée. Il me paraît clair aussi que, plus on tardera à s’occuper de limiter la population du globe, plus les problèmes seront difficiles, et plus on sera forcé de s’en remettre à des processus "naturels" de réduction de la population : guerres, famines, épidémies [15]. D’ailleurs les processus visant à une stabilisation ou à une réduction de la population prennent du temps : les enfants qui naîtront d’ici 1980 commenceront à se reproduire vers l’an 2000 ; une naissance évitée maintenant en empêchera plusieurs autres 20 ou 30 après. C’est pourquoi j’ai été saisi d’effroi lorsque j’ai lu dans le Monde du 15 mai 1971 que M. Robert Boulin, ministre de la Santé Publique, juge inquiétante la baisse de la natalité en France et veut y porter remède. Toute personne sensée devrait reconnaître que les problèmes d’environnement sont graves et qu’une population limitée donnera une meilleure marge de manœuvres pour les résoudre.

Pour l’instant, les baisses de natalité qu’on a constatées parfois dans des pays développés, France ou Etats-Unis par exemple, sont des déclins temporaires, des fluctuations locales aisément expliquées par la pyramide des âges ; "les regarder comme le signe de la fin de l’explosion de population équivaut à regarder un 26 décembre doux comme un signe de printemps" [16]. En ce moment les temps de doublement de population dans les pays développés se tiennent enter 50 et 200 ans : 63 ans pour la Russie, le Japon et les USA, 117 pour l’Italie, 140 pour l’Angleterre.

On entend souvent l’argument que les pays développés n’ont pas de problèmes de population, que c’est un problème de population, que c’est un problème de pays sous-développés (temps de doublement : 22 ans au Brésil, 24 en Turquie, 28 au Nigéria, 31 en Indonésie). La réponse est très simple : un Français, un Américain ou un Russe pèse beaucoup plus lourd sur les ressources mondiales et sur son environnement qu’un Indonésien ou un Bolivien ; les Etats-Unis consomment à eux seuls près de la moitié des ressources commercialisées mondiales ; ils importent de la viande d’Asie, du poisson d’Amérique du sud, des arachides d’Afrique, pays où la population manque tragiquement de protéines ! De plus, lorsque les développés insistent trop pour introduire des méthodes de contrôle des naissances dans les pays sous-développés, ceux-ci crient parfois au génocide ; c’st seulement si les premiers donnent l’exemple que les seconds pourront agir efficacement.

Il y a déjà des mouvements qui luttent pour la limitation des naissances, par exemple le "Zéro Population Growth" aux Etats-Unis. Parmi les propositions faites par Paul Ehrlich, les plus valables dans l’immédiat sont :

- une révision du cote des impôts qui décourage la reproduction au lieu de l’encourager ;

- une loi rendant obligatoires, dans l’enseignement public, des cours sur la nécessité et la pratique du contrôle des naissances ;

- le droit à l’avortement libre pour toute femme qui le désire.

Le grand intérêt des mesures favorisant la contraception et l’avortement est que, tout en concourant au but global de la survie de l’espèce, elles contribuent à une plus grande liberté des individus, à une plus lire disposition de leurs corps ; c’est d’autant plus important qu’il s’agit surtout de la liberté des femmes, ce "deuxième sexe" que nos sociétés placent en position subordonnée.

En France, il y a beaucoup de conservateurs, de "natalistes" et de catholiques qui sont hostiles à toute forme de contrôle des naissances. Les mouvements réformistes, comme "Planning Familial" (qui ont fait beaucoup dans la période très conservatrice d’il y a dix ans), en restent à prôner surtout la contraception et sont réservés sur l’avortement, comme si la prévention s’opposait à la guérison, comme si le foulard s’opposait au remède contre la grippe. Le récent "Mouvement pour la Liberté de l’Avortement", qui s’et illustré en avril 1971 par un manifeste signé par 342 femmes, s’est libéré des tabous et lutte à la fois contre le barrage à la contraception et contre l’interdiction de l’avortement [17]. Il est souhaitable sur Survivre revienne sur ces questions dans un proche avenir.

Un autre manifeste, celui du "Comité des médecins en faveur de la liberté de l’avortement", publié il y a quelques temps dans le Nouvel Observateur, a été signé par 485 médecins.

"Concerné dans l’exercice de notre profession par le problème de l’avortement, nous estimons avoir, en tant que médecins, à prendre position à notre tout.
Nos compétences médicales ne nous confèrent dans de domaine aucune autorité morale et ne nous autorisent pas à trancher le débat au nom d’une quelconque idéologie. Décider si l’avortement est ou non un crime st du ressort de la liberté individuelle.
Il y a en France, selon les estimations les plus courantes, 850.000 avortements par an, effectués dans des conditions dont la sécurité ne dépend que des possibilités financières. Cela en dépit d’une législation qui fait de l’avortement un délit. C’est dire à quel point l’avortement est un droit pour lequel les femmes se sont, qu’on le veuille ou non, prononces dans les faits. Cela , notre expérience quotidienne nous interdit de l’ignorer.
Nous pouvons seulement espérer que, grâce au progrès et à l’information en matière de contraception, le recours à l’avortement se fera de plus en plus rare dans les années à venir.
Actuellement, par respect de la législation en vigueur, contraints de laisser commettre, dans des conditions dangereuses, par des gens incompétents et irresponsables, un geste que nous savons être seuls habilités à effectuer, nous nous rendons complices de "non-assistance à personne en danger.
C’est là que pour nous médecins, réside le problème moral.
C’est pourquoi, au nom de notre responsabilité médicale, nous nous élevons contre une loi incohérente.
C’est pourquoi, au nom du respect des libertés individuelles, nous nous prononçons pour la liberté de l’avortement"

Pierre Samuel.

Notes :

[1Voici un exemple frappant de telles retombées. Voulant enseigner aux paysans de meilleures méthodes de culture, pensant que des documents filmés seraient plus efficaces que des exposés, même accompagnés de démonstrations, et ne disposant pas du nombre de formateurs nécessaires, le gouvernement de l’Inde a organisé des programmes télévisés d’information agricole ; de plus les relais de télévision se font par satellites, solution moins onéreuse que la construction de relais au sol. On utilise donc ici à la fois la technique de la télévision (créée pour le divertissement ou l’intoxication des Occidentaux), et la technique spatiale (créée dans des buts militaires et en vue du prestige). On m’a affirmé que ces programmes télévisés sont diversifiés, et tiennent compte de la variété des sols de l’Inde (aussi bien que de la variété des langues qu’on y parle).

[2Voir les tableaux dans Jean Baudrillard, La société de consommation, SGPP, 1970, pages 40 à 70.

[3Par exemple l’introduction d’insectes ou d’oiseaux carnivores qui s’attaquent aux prédateurs des récoltes.

[4The environmental handbook (Ballantine/Friends of the Earth, 1970, p. 124) cite Leonard A. Duval, de Cleveland, qui déclare : "Il y a au fond es rivières et des ruisseaux qui ont traversé des villes industrielles des millions de dollars qui attendent qu’on les ramasse".

[5Ainsi la culture du café dans l’état brésilien de Sao-Paulo use progressivement les sols et doit se déplacer de plus en plus loin de centre initial, maintenant inculte. On ne peut pas faire pousser impunément n’importe quoi sur n’importe quel sol.

[6Voir l’article Le désir de Denis Guedj, dans notre n° 6, page 22.

[7Pour la nourriture, il est raisonnable de réduire à 4 le multiplicateur général de 10 : 2 pour améliorer la situation des mals-nourris actuels, et 2 à cause du doublement de la population.

[8The population explosion, facts and fiction (Sierra Club Bulletin, octobre 1968). Voir aussi son livre The population bomb (Ballatine 1968). Paul Ehrlich est directeur du département de recherches biologiques à Stanfort University.

[9Idem.

[10Dans J. Dorst Avant que nature ne meure, le chapitre V (intitulé "Par le fer et par le feu : la destruction des terres par l’homme") donne beaucoup d’exemples analogues ; il montre que tenter de cultiver certains terrains fragiles a pour conséquence de les livrer à une érosion rapide qui les rend impropres à toute végétation ; le maintien de la végétation primitive est la seule solution raisonnable pour de tels terrains : "Les terribles exemples des montagnes réduites à l’état de roches nues et des cuirasses latéritiques auxquelles seul le temps géologique pourra rendre la vie sont là pour nous mettre en garde".

[11Voir aussi J. Dorst, loc. cit., chap. IX.

[12Idem.

[13NdT : Dans les notes qui reproduites à la fin du texte, figure une note 11 qui n’est pas indiquée dans le texte même. Nous pensons que celle-ci devait être mise après les passages précédents : Tous processus d’échanger d’énergie (par exemple la transformation en mouvement de l’énergie chimique du carburant dans un moteur) en convertit une partie en chaleur. Or il suffirait d’une élévation de 4°C de la température moyenne du globe pour faire fonder les glaces polaires et inonder ainsi les terres basses, en particulier toutes les villes portuaires. Sur un plan plus local, les circuits industriels de refroidissement (surtout ceux des centrales nucléaires) rejettent de l’eau chaude dans les rivières et détruisent leur équilibre biologique.

[14Les chiffres donnés à partir d’ici sont extraits des livres de J. Dorst et P. Ehrlich ; tout bon livre d’écologie donne des renseignements concordants.

[15Voir des "scénarios" effrayants dans P. Ehrlich, The population bomb, loc. cit.

[16Paul Ehrlich The population explosion, loc. cit.

[17J’ai entendu accuser le MLA de prôner uniquement l’avortement et de négliger la contraception ; c’est faux, ses tracts en font foi.




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