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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Echec aux experts : des anthropologues sur le sentier de la guerre
Survivre... et vivre n°9 - Août-Septembre 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Le présent article est en majeure partie inspiré par l’article "Anthropology on the Warpath in Thailand" (L’Anthropologie sur le sentier de la guerre en Thaïlande), par les anthropologues américains Eric R. Wolf et Joseph G. Jorgensen, paru dans New York Review of Books du 19/11/1971. Ce dernier article a été écrit sur la base de documents qui avaient été saisis par le Student Mobilisation Committee to End the War in Vietnam dans un fichier confidentiel personnel d’un anthropologue de l’Université de Californie en mars 1970, et remis au Ethics Committee of the American Anthropological Association, dont Wolf était secrétaire et Jorgensen membre. On se reportera à cet article pour de très nombres faits complémentaires, ainsi que pour des références précises pour la plupart des faits mentionnés ci-dessous.

De quoi s’agit-il ? Nombre de spécialistes de SS (Social Sciences—Sciences Sociales) sont utilisés par l’appareil militaire américain pour étudier "le Terrain" où se portent ses agressions armées. Des anthropologues notamment sont directement conviés à fournir des "données" concernant par exemple les tribus montagnardes du nord de la Thaïlande, où se développe depuis quelques années la guérilla populaire, liée au vaste mouvement de libération qui soulève l’Indochine.

Voilà donc nos scientifiques devenus informateurs, indics à coquets salaires "académiques", rattachés à une foule d’organisations, conseils, missions, etc. aux noms innocents (du genre Academy Advisory Council for Thailand), mais dont les efforts visent au même but : faciliter la pénétration des forces américaines et de leurs fantoches pour désagréger et neutraliser le désir d’autonomie de ces peuples et tribus, pour disloquer et pulvériser la lutte individuelle et collective par laquelle ils recherchent leur identité et leur vie propre.

Sans parler du spécialiste vendu d’avance à "son gouvernement", qui ne cherche que le fric, les longs voyages gratis, le prestige d’avoir bien décortiqué une peuplade qu’on a livrée à son scalpel "théorique" avant de la refiler au scalpel des militaires, ou le pouvoir dans la SS community. Mais il y a aussi l’anthropologue "naïf", le scientifique ingénu et enthousiasmé par sa spécialité, qui voit venir à lui la horde des militaires US qui lui demandent des "données qui puissent leur servir". Lui qui mettait tout son désir, sa passion, à l’écoute de ces peuplades, lui qui cherchait à ressentir leur rythme, leur confiance, à surprendre leur vérité, voilà qu’on lui demande des questionnaires, des rapports "pour développer des systèmes de collecte, codage, traitement, intégration, stockage, mise à jour, checking, retrieving et publication (ouf !) ... de données concernant le peuple tribal du nord de la Thaïlande et des régions voisines". Ce couplet est d’un doyen à la faculté des sciences sociales du coin.

C’est quoi ces fameuses "données" dont a soif, si soif, l’ordinateur électronique de la base US ? Il s’agit de "donner" le peuple à l’armada US comme un indic "donne" à la police quelques révoltés imprudents. Informer sur toutes les particularités et "mécanismes" de ces sociétés, sur leurs réactions à la propagande des insurgés, aux divers programmes d’"aide" américains, de façon par exemple à pouvoir récompenser les zones "froides" et punir les zones "agitées" ; bref, guetter tous les gestes et le langage de ce petit peuple qui se cherche, scruter cephénomène complexe qu’est la mobilisation des masses (la guérilla se développe vite là-bas) afin de la désamorcer, de lui casser les reins par une technique appropriée, ou du moins, comme ils disent, "de réduire la vulnérabilité à l’appel de la révolte".

Ça, c’est leur rêve. À en juger par les résultats et les raclées qu’ils reçoivent du peuple indochinois, ce n’est pas un succès fou. Même si ça leur permet de retarder la défaite. Mais ce qui frappe aussi dans ces "recherches scientifiques" contre-insurrectionnelles, c’est leur incroyable médiocrité de pensée. Jugez-en vous mêmes :

"L’offre de nourriture en échange de certains services (...), si elle a été dans le passé un stimulus puissant, on peut probablement l’affaiblir en développant la production agricole locale. Si elle a été un stimulus faible ou neutre, ce stimulus peut être renforcé en brûlant les récoltes."

Pourquoi exprimer des pensées aussi minables dans un langage aussi pompeux ? C’est que l’autorité de "la Science", ça se respecte, et si un naïf dénonce la supercherie on le remet vite à sa place pour incompétence.

Mais en même temps, cette pensée est minable parce qu’elle est incapable de saisir la vérité de ce qui se passe réellement. Elle se démène à récolter des "données", à remplir des cases, elle s’épuise à des comptages exhaustifs de "tous les facteurs". Mais en fait, sa rationalité est sans prise sur l’initiative du peuple qui lui glisse entre les doigts et dont elle ne peut trouver le "sens". C’est que la vérité de ce qui se passe dans cette guerre du peuple, ce n’est pas un "savoir" suspendu en l’air, planant au-dessus des deux camps et qu’on atteint par la simple compétence technique, par une bonne "méthode", un bon outillage, de bons ordinateurs, etc. Cette vérité est interne, elle est le mouvement réel de la contradiction, elle tient souvent dans de petites idées, du genre "partout où il y a oppression, il y a révolte". L’oppresseur a beau le savoir, il n’y peut rien, si ce n’est raffiner ses méthodes d’oppression ; ce qui prépare des révoltes plus vives et donc un échec plus cuisant de son "savoir".

Ça rappelle les flics — ceux de la pensée ou de la matraque — quand ils recherchent le "coupable", le meneur de telle révolte : ils le tiennent ? Non, car il est aussi un peu partout dans les conditions mêmes de la révolte. Ce que ces experts ne peuvent pas comprendre, c’est que leur seule façon d’en finir avec les "meneurs" c’est de se supprimer eux-mêmes en tant que flics. (Mais là, il ne faut pas trop leur en demander !)

De fait, quand une "étude scientifique" touche un peu à la vérité de la situation et permettrait de conclure par exemple que les Yankees n’ont rien à faire en Indochine, cette étude est très peu utilisable par ceux qui l’ont commandée et financée, et ils la rangent au tiroir...

En tout cas, on pressent que le désir subversif des masses met le "scientifique" et l’expert face à leur question : "Qui es-tu toi qui dis savoir et d’où parles-tu, et à qui crois-tu parler ?" Mais on y reviendra.

Ajoutons d’abord que les trouvailles "anti-révolte" qu’ils ont faites et testées sur ces tribus "arriérées", nos experts proposent avec zèle de les appliquer at home, aux États-Unis même : "L’application des trouvailles thaïlandaises chez nous constitue un projet de contribution potentielle très significatif" dit un rapport de l’American Institute for Research, secteur de la "contre- insurrection". N’y-a t-il pas en effet dans la grande Babylone des peuplades en révolte, à la recherche d’une nouvelle vie, des Noirs, des jeunes, des femmes, un tas de communautés, bref tous ces gens dépossédés jusque dans leur désir de vivre par l’oppression doublée de délire technologique  ? Voilà-t-y pas des "données" à stocker, traiter, etc. ?

On voit donc que ces techniques socio-psycho-anthropologiques ne visent pas seulement des tribus lointaines, ou des problèmes particuliers comme la contre-guérilla, mais elles visent aussi à quadriller les masses et les individus qui pourraient s’insurger contre l’ordre qui pèse sur eux et qui leur est étranger.

Mais alors le problème dépasse celui du chercheur "pur", lorsqu’il voit avec dégoût "sa science" dévoyée, détournée à des fins politiques qui servent l’ordre bourgeois. Certes, le cas de conscience d’un tel chercheur, qui voit ses méthodes dérisoirement utilisées au service d’une domination militaro-industrielle et d’un mode de vie intolérable pour masquer les conneries qui lui servent d’idéologie dominante, ce n’est pas une mince affaire. La révolte des étudiants, la protestation des scientifiques qui découvrent avec surprise qu’ils sont partie prenante du système, cela devient une force sociale non négligeable. L’honnêteté (ou l’hypocrisie) individuelle du chercheur qui refuse toute entente (ou qui collabore) avec les militaires, ça compte beaucoup aussi. Par exemple, comment diable un spécialiste de sciences sociales convié "en consultation" à la conférence thaïlandaise en janvier 1970, au Centre de recherches tribales, peut-il ne pas voir à quoi il va servir lorsque l’assistance se compose d’invités aussi innocents que Military Research Development Center, South East Asia Treaty Organization (OTASE), Thailand Police Department, etc., sans oublier le Peace Corps et onze missions chrétiennes. C’est devant cette auguste assemblée que le doyen susmentionné y est allé de son couplet cybernétique. Il est vrai qu’à d’autres congrès, la main armée des militaires ou des grands trusts se fait plus discrète, délicate même.

En tout cas, la révolte individuelle contre cette conspiration "scientifique" plus ou moins secrète est utile comme témoignage du scandale, symptôme de la maladie ; la révolte collective, le refus de participer, c’est encore mieux, surtout s’il se double d’une mobilisation comme s’efforce de le faire le Student Mobilisation Commit-tee to End the War in Vietnam [1].

Mais il y a plus qu’une simple profession, celle d’anthropologue, ou un savoir spécialisé, qui sont dévoyés. C’est la nature et la fonction même de ce "savoir scientifique" qui sont en cause. L’anthropologie en particulier s’est développée au cours d’un processus historique où une partie de l’Humanité, par la violence des armes et de la technique, a pu asservir l’immense majorité des humains, qu’elle tient sous son autorité ou sa botte. Exprimé au niveau du savoir, ce rapport de domination signifie que les maîtres peuvent considérer comme objets de savoir ceux qu’ils ont asservis. Il y a donc celui qui sait et celui qui est su. Ce rapport d’extériorité entre eux présuppose que celui qui sait n’est pas impliqué dans le processus de vérité qui le transforme, et que celui qui est su ne maîtrise pas du tout ce rapport sujet-objet, maître-esclave. Le "su" est supposé parfaitement défini par ses règles propres, et il peut bien évoluer dans le temps (comme tout phénomène physique), il peut même être objet d’admiration de la part de ses maîtres (avides parfois de simplicité), il reste objet. Mais là où ça se corse, c’est lorsque cet objet de savoir pour spécialiste prétend, mais oui, devenir le maître de son destin, avoir son désir, sa vérité propre, irréductible à tout savoir étranger, c’est-à-dire extérieur : véritable révolution qui est la tendance principale de notre époque. On voit cet ex-objet qui tend à dire "je désire, je sais, je veux savoir" et même "je prends les armes pour me libérer". Il devient sujet, qu’il s’appelle peuple opprimé, les Noirs, les étudiants, les femmes, les ouvriers, etc. Alors, le rapport antérieur est subverti et le spécialiste qui savait naguère est mis en position fausse, non seulement par rapport à son "objet de savoir", qui lui glisse entre les doigts et entre en dissidence, mais aussi par rapport à lui-même. Il s’aperçoit, s’il est honnête, que son savoir est plutôt dérisoire, qu’il le place dans une position abstraite et intenable, exclu de la vie réelle qui se passe sous ses yeux et dont il ne peut saisir que des notations, des signes. Là vient se briser la prétention tyrannique de la logique formelle (et celle d’une position formelle de la logique, assez typique de l’Occident et de sa civilisation). Dès lors, quiconque prétend savoir en liant savoir et désir, se voit mis en jeu lui-même dans sa propre vie : il ne peut devenir qu’un partisan qui prend partie et qui combat dans la lutte entre les maîtres et les dépossédés qui veulent vivre.

Daniel Sibony

Notes :

[1Comité étudiant de mobilisation pour mettre fin à la guerre au Vietnam.




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