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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Science for the people ?
Survivre... et vivre n°9 - Août-Septembre 1971
Article mis en ligne le 13 novembre 2016
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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QUI TIENT LES FICELLES ?

En 69, au cours d’un congrès de l’Association Américaine pour le progrès de la Science (AAAS), des travailleurs scientifiques portant à leur boutonnière le sigle Science for the people ont remis en question l’Institution Scientifique, en l’accusant de créer sans discernement une connaissance, une technologie, et une production qui réalisent la promotion des intérêts des financiers, tout en appauvrissant et en opprimant le peuple aux USA et un peu partout ailleurs dans le monde. Un mouvement s’est alors formé et développe depuis son action sur le thème : le travail scientifique est devenu inévitablement politique. Dans un article collectif paru dans la publication Science for the people de février 71, des militants du mouvement, qui regroupe scientifiques et ingénieurs, analyse l’implication politique de la science, en montrant la dépendance étroite entre l’aspect scientifique et l’aspect politique de la connaissance

L’analyse s’applique à montrer que le pouvoir est actuellement exercé par une petite minorité de la population, dont les activités sont régies par la logique d’un système qui recherche l’exploitation la plus efficace possible des ressources, aux USA et à l’étranger où le pillage est bien plus grand encore.

Cette minorité, qui agit pour le maintien et l’accroissement de son pouvoir, impose à tous sa loi et des règles du jeu d’autant plus injustes qu’elles ne sont vraiment claires que pour elle. Ainsi, la classe dirigeante exerce son contrôle sur l’ensemble de la population qui ne peut atteindre, faute de l’information et de la formation nécessaires, une vue critique du système qui la gouverne. Ce contrôle est exercé aussi de façon de plus en plus directe et expresse sur l’orientation des recherches scientifiques et leur utilisation. Les fonds pour mener à bien une recherche, désormais souvent très importants, sont obtenus auprès du gouvernement et de firmes privées qui ont le pouvoir de décider si telle ou telle recherche se fera ou ne se fera pas. Dans leur décision, ces organismes cherchent, comme il va de soi, à servir au mieux leurs propres intérêts, c’est-à-dire tous les intérêts enchevêtrés de la classe dirigeante.

LA RECHERCHE "PURE"

À cause de cela le travailleur scientifique d’aujourd’hui ne peut plus objectivement s’enfermer dans sa tour d’ivoire, même s’il est engagé dans une recherche fondamentale, dite "recherche pure".il ne peut plus prétendre que sa recherche n’a d’autre but que la recherche désintéressée de la vérité, même s’il n’entrevoit ou n’envisage pour son travail d’autre application pratique que de lui fournir un salaire.

Il ne peut plus prétendre que sa recherche améliore le sort de l’humanité, donc est intrinsèquement bonne, car la façon dont elle sera effectivement utilisée relève de choix économiques hors de son contrôle. Or, seuls le gouvernement et les firmes privées — qui ont déjà le pouvoir de déterminer quelles recherches doivent ou ne doivent pas être faites— ont les ressources et toutes les possibilités de se tenir au courant des découvertes de la "communauté scientifique" et de promouvoir la technologie nécessaire à leur application.

Un fait nouveau en recherche est qu’il devient de moins en moins possible de séparer le problème de la découverte de celui de ses applications. Dans bien des domaines de la science établie on a assisté à une diminution accélérée du délai séparant la découverte de ses applications.

Par exemple, au siècle dernier, un demi-siècle s’est écoulé entre la découverte de Faraday sur la production d’électricité par aimant se déplaçant dans une bobine et l’installation de la première centrale électrique exploitant ce phénomène. Le transistor et le laser, découvertes plus récentes, ont reçu très rapidement d’importantes applications. Aujourd’hui, dans bien des cas, les recherches théoriques sont à peine achevées que déjà les premières applications de la découverte sont nées. Cela est clairement exprimé par la métaphore des "retombées technologiques".

D’autres types de liens existent entre les recherches et la technologie et s’opèrent en sens inverse : les recherches exigent à la fois un outillage et une technologie très complexes et très couteux. Les progrès de ces recherches sont subordonnés à la possibilité matérielle et financière de réaliser une telle technologie. Bien plus, ces réalisations technologiques sont produites en petites séries et commercialisées pour les équipes de recherche ; leur usage conditionne certaines orientations des recherches. En résumé, il semble bien que la découverte scientifique et la technologie ne peuvent désormais plus être considérées comme distinctes. C’est pourquoi le scientifique, une fois qu’il a reconnu que la technologie par bien des côtés sert souvent à détruire ou à dégrader la vie plus qu’à la promouvoir, ne peut plus se leurrer sur son irresponsabilité devant ces conséquences, ni invoquer, pour justifier son rôle social, la poursuite "désintéressée" de la vérité. Aussi trouve-t-on parmi les chercheurs une opposition politique croissante, et pour beaucoup se pose clairement la question : "Est-il possible pour un scientifique qui désire de véritables changements dans la société actuelle de mettre ses compétences au service d’un mouvement susceptible de réaliser ces changements, ou bien son activité politique doit-elle rester étrangère à son travail ?"

Il apparaît de plus en plus à ces chercheurs que toutes ces utilisations répressives de la science découlent de l’usage que la classe dirigeante fait de la science pour imposer et aussi pour justifier sa loi et sa morale, et pour accroître encore son pouvoir. Même si le chercheur ne peut maîtriser l’usage que la classe dirigeante fait de sa découverte, il ne peut se dégager de sa responsabilité dans l’accroissement de la domination de cette classe. Du reste, les chercheurs haut placés dans la hiérarchie ne travaillent pas uniquement au progrès de la science, loin du tumulte des hommes de pouvoir ; au contraire ils sont amenés à intervenir et à jouer, dans un certains nombre de problèmes politiques, un rôle qui ne les distingue guère des hommes du pouvoir.

Les progrès que la science a apportés dans la vie des hommes sont trop connus, les louanges de la science sont trop souvent chantées, pour qu’on les rappelle. Or, qu’en est-il de ces progrès ? Sur de nombreux exemples il est possible de s’apercevoir que les bénéfices apportés par les nouvelles techniques dérivées du travail de la "communauté scientifique" sont, ainsi que tous les autres produits, inégalement distribués dans la société, et qu’ils contribuent à accroître l’empire commercial, militaire, et pire encore culturel, de la classe au pouvoir. Ainsi, est-ce l’humanité tout entière qui jouira du fruit des recherches sur les télécommunications par laser, ou sur les transports supersoniques ?

À ce point de l’analyse, le mouvement "Science pour le peuple" est amené à envisager ce que serait une science qui réaliserait, non les intérêts de ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir, mais les intérêts de chacun et de la collectivité, une science détenue, utilisée, développée par la collectivité.

QUE FAIRE ?

Sous le titre "Que faire ?", les auteurs de l’article étudié définissent quelques possibilités d’action. Beaucoup des militants de "Science pour le peuple" pensent que les chercheurs ne peuvent pas abandonner leur travail et fuir les responsabilités qui en découlent. Ils doivent au contraire, en développant leur action, offrir une résistance croissante au fonctionnement de l’institution scientifique.

Un type d’action immédiate qui est proposé est la collaboration scientifique au grand jour avec les régimes révolutionnaires, notamment ceux qui sont en lutte ouverte contre l’impérialisme américain (Cuba, Vietnam). Dès maintenant un programme d’aide au Vietnam fonctionne, dont les buts majeurs sont d’apporter une aide matérielle effective au peuple vietnamien, et d’entraîner dans une action les nombreux chercheurs qui désirent concilier leur pratique professionnelle et leurs objectifs politiques.

Ce programme d’aide, dans son développement actuel, vise à résoudre des problèmes biologiques et écologiques posés par la destruction massive de la végétation par les défoliants (mis au point précisément dans les laboratoires de recherche aux USA), des problèmes médicaux dont celui de la détection des billes en plastique, transparentes à la radiographie, des bombes anti-civils ; et une aide en recherche plus théorique, en physique notamment, est aussi prévue.

D’autres actions sont aussi précisées, qui visent à abattre les rapports hiérarchiques dans les laboratoires et à démystifier l’autorité du scientifique et de la science, dont le langage impénétrable exerce sur le profane une influence très puissante.

La nécessité d’une "médecine" pour le peuple est également énoncée. Le principal échec attribué à la médecine d’aujourd’hui est la distribution inégalitaire des progrès qui ont été réalisés dans ce domaine. La question de savoir si les techniques mêmes de la science médicale établie n’essuient pas elles-mêmes des échecs en plusieurs domaines —et pourquoi— n’est pas examinée, de sorte que la question "quelle médecine faire ?" n’est guère posée nettement, et que l’idée la plus précise de recherche proposée concerne la fabrication d’un... masque à gaz "tous usages" !

En premier lieu la prise de conscience à laquelle on assiste dans les milieux de la recherche scientifique, qui mène à une analyse plutôt radicale de la fonction sociale de la science, est le fait le plus nettement positif. On assiste à une convergence des analyses des fonctions de la science, ce qui laisse entrevoir l’unité profonde des mouvements de contestation de la science.

En deuxième lieu, comme conséquence de l’analyse qui est faite, le mouvement Science pour le peuple affronte la question : Quelle science faire ?

Les réponses qui sont apportées place le mouvement en plein dans le champ d’une discussion dont on pourrit brièvement définir les deux pôles :

À un pôle, l’opinion selon laquelle l’impuissance de la science à résoudre les problèmes immenses qui se posent à nous provient d’une mauvaise application des découvertes (application souvent destructrice même s’il ne s’agit pas d’armement), et d’une mauvaise distribution des produits de la science. À ce pôle prévaut l’opinion que la science pourrait assurer la subsistance et le bonheur de l’humanité.

À l’autre pôle domine l’opinion que la science actuelle, même bien utilisée, ne saurait résoudre nos problèmes vitaux ; qu’au contraire ses méthodes mêmes impliquent fatalement que chacune de ses "solutions" créent fatalement, à brève ou longue échéance, de nombreux autres problèmes plus graves encore.

Le développement de la connaissance scientifique et le choix des objectifs prioritaires sont étroitement dépendants de l’ordre moral et des objectifs politiques qui règnent dans la société. Ainsi, nos connaissances agricoles et nos techniques d’élevage et de culture sont-elles nées d’une pratique sociale qui visait à assurer de façon égalitaire la subsistance de tous ? Si non, peut-on donc espérer que ces mêmes techniques et connaissances, appliquées aux pays du tiers-monde, puissent atteindre ces buts ? Ou bien ne reproduiront-elles pas l’ordre politique qui les a vu naître ?

Jean-Pierre Aboulker




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