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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Résolution du groupe CR de T.
Bulletin d’études révolutionnaires n°8 - Fin Novembre 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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a) RÉSOLUTION SUR LA QUESTION DE L’ORGANISATION

1 - Notre propre expérience d’organisation, nos rapports avec les groupes d’avant-garde, l’analyse du mouvement ouvrier et du capitalisme d’Etat nous conduisent inéluctablement au rejet de la conception bolchevik de l’organisation révolutionnaire. Ses différentes variantes (léniniste, stalinienne, trotskyste, bordighiste, ancienne OCR, etc.) ne doivent pas dissimuler son unité profonde. L’essentiel de la conception peut se résumer ainsi : il y a, entre la conscience spontanée du prolétariat et sa mission historique, un décalage fondamental, tel que celui-ci est incapable de détruire les rapports politico-économiques du capitalisme, sans un Parti. Ce Parti représente la "conscience du prolétariat" et, à ce titre, en est l’"Etat-Major" dans sa lutte de classe, seul apte à mobiliser, diriger et encadrer les ouvriers, avant, pendant et après la "Révolution".

2 - Cette détermination des "tâches" entraîne une structure déterminée du Parti. L’unité totalitaire qu’on veut imposer au prolétariat implique, de la part du parti, un monolithisme organique. D’où le "sectarisme" bolchevik (le Parti se renforce en s’épurant) sous ses différentes formes. "La marche cadencée des bataillons de fer du prolétariat" (Lénine, "Tâches immédiates du pouvoir des soviets", mars-avril 1918) présuppose l’extrême discipline et l’extrême centralisme du Parti. Ainsi, la tutelle du Parti sur le prolétariat se transpose, à l’intérieur du Parti, en subordination de la "base" au corps des dirigeants ; le "bureaucratisme" économique de la Dictature du prolétariat est inévitablement précédé par le bureaucratisme centraliste dans le Parti.

3 - L’histoire montre que le projet de mobiliser à son gré le prolétariat est une illusion idéaliste : les reculs et les montées révolutionnaires ont leur spontanéité et leurs lois propres, sur quoi la propagande et l’agitation de tout "Etat-Major" prolétarien n’ont pas de prise. De même, l’intention – profondément bourgeoise – de diriger et d’encadrer la classe ouvrière conduit, tantôt à épouser les idées réformistes du prolétariat, tantôt à canaliser ses initiatives révolutionnaires ; Enfin, l’expérience russe et l’activité stalino-trotskyste actuelle montrent clairement qu’une "révolution prolétarienne" sous la conduite du parti ne signifie pas autre chose que l’établissement du capitalisme d’Etat. D’une façon générale, il est significatif de voir que l’apparition et la diffusion mondiale de la conception bolchevik du Parti, aux dépens de la conception social-démocrate, sont contemporaines de l’évolution mondiale du capitalisme vers le capitalisme d’Etat.

4 - D’autre part il est évident que l’idée d’une centralisation idéologique du Parti par l’intermédiaire d’une "direction politique" aboutit, d’une part à paralyser le développement politique de la "base", d’autre part à stériliser l’activité théorique des dirigeants. La soi-disant "conscience" du prolétariat n’a jamais eu à lui offrir en pâture "théorique" qu’une fastidieuse scolastique, des rabâchages "marxistes" propres à dissimuler ou à justifier une politique capitaliste d’Etat.

5 - Il ne s’ensuit nullement que l’existence de groupes révolutionnaires soit nuisible aux initiatives du prolétariat. D’une part, parce que le prolétariat engendre nécessairement de tels groupes, parce que dans l’idéologie nécessairement hétérogène du prolétariat, ces groupes représentent des secteurs plus ou moins avancés de l’idéologie prolétarienne. L’idéologie prolétarienne n’est évidemment pas un système de thèses qu’il s’agit d’inculquer à la totalité des ouvriers, ce n’est pas non plus l’idéologie moyenne du prolétariat : elle correspond, à un moment donné, à l’éventail complet des opinions réelles (lesquelles ne s’identifient pas complètement à l’affiliation politique) qui s’y font jour, compte tenu du nombre d’individus qui les professent ; elle correspond à la courbe quantitative de répartition des opinions chez tous les prolétaires. D’autre part, dans la mesure où ces groupes révolutionnaires renoncent à influencer unilatéralement le prolétariat, et se tiennent en contact permanent avec les couches (organisées ou inorganisées) d’ouvriers avancés, ils représentent des moments essentiels de l’élaboration idéologique prolétarienne ; ils entrent, avec les couches ouvrières périphériques, en rapports idéologiques réciproques. Enfin, il est inévitable qu’un groupe démocratiquement organisé offre, du moins à l’époque actuelle, le meilleur cadre possible au progrès politique de ses membres.

6 -En conséquence, toute organisation révolutionnaire doit abandonner l’idée de "promouvoir la lutte de classe sous toutes ses formes", d’"aller chercher le prolétariat où il est", de "préparer un parti de masses", de "former des cadres", etc. Mais elle a des tâches permanentes d’élaboration théorique, d’"éducation" et de propagande. Car le spontanéisme n’est nullement la négation de l’utilité et de l’efficacité de la propagande. La propagande a été, dans toutes les sociétés, un aspect essentiel de la lutte de classes : mais le contenu de cette propagande, le nombre des propagandistes, l’audience qu’ils rencontrent restent toujours déterminés par la situation historique.

7 - La propagande d’un groupe révolutionnaire ne peut avoir d’intérêt pour le prolétariat que si elle procède d’une élaboration théorique scientifique et démocratique. Scientifique, c’est-à-dire sans "tabous" idéologiques, sans hantise de "révisionnisme", etc., quoique dans le cadre d’une méthode définie. Démocratique, c’est-à-dire s’accomplissant à travers une collaboration internationale, sans qu’aucun organisme ou "direction politique" monopolise le travail théorique.

8 – La propagande peut et doit combiner des formes multiples : groupes de sympathisants, cercle d’"éducation", revues et journaux à tirage et à "niveau théorique" variables suivant l’opportunité. L’essentiel est que cette action propagandiste ne soit pas unilatérale, ne vise pas essentiellement à "amener dans le plus bref délai sur nos positions le lecteur ou le sympathisant". L’action propagandiste doit refléter l’état des discussions à l’intérieur de l’organisation, et entre les membres de l’organisation et leurs sympathisants ou liaisons.

9 – Cette détermination des tâches de l’organisation en spécifie la structure. Elle ne peut avoir qu’un caractère fédéraliste et international. Fédéraliste parce qu’elle renonce à toute "direction politique" : les divers groupes constitutifs, distincts pour des raisons géographiques ou de division du travail, s’unifient sur la base d’une coopération idéologique et matérielle permanente. International parce que les diversités nationales ne sont que des obstacles au développement idéologique du prolétariat. L’organisation répudie à la fois le "monolithisme" capitaliste d’Etat et le fédéralisme bourgeois basé sur le "respect" des diversités nationales et locales, ou sur des considérations "stratégiques et tactiques".

10 – L’organisation intérieure du travail est aménagée en fonction de l’efficacité et de la sécurité. Il est inévitable que certains camarades soient, pour des raisons de division du travail, chargés spécialement de certaines tâches (techniques, publications, liaisons intérieures et extérieurs, etc.) : un renouvellement régulier de ces commissions doit les empêcher de dégénérer en direction politique, doit permettre de faire de ces camarades des militants complets. L’organisation des cellules, da distinction entre militants et sympathisants, sont établies de manière à concilier les garanties de sécurité et le rendement du travail.

11 – le caractère prolétarien de l’organisation entraine inévitablement l’existence de militants "professionnels". Il est clair que ces militants ne peuvent constituer un "appareil dirigeant". Mais poser en principe sous prétexte de démocratisme qu’il ne saurait y avoir de "professionnels" signifierait que tous les militants doivent mener une existence légale : c’est-à-dire, en définitive, que leur activité ne saurait en aucun cas paraître dangereuse à l’Etat bourgeois, qu’ils devraient mettre la majeure partie de leur force de travail à la disposition de la société capitaliste. Dans le cadre des principes organisationnels définis ci-dessus, le nombre des "professionnels" est au contraire le plus sur indice de la conscience révolutionnaire des militants.

b) RÉSOLUTION SUR L’ANARCHISME

1 – L’idéologie révolutionnaire est, en définitive, élaborée collectivement par le prolétariat mondial au cours de son expérience historique. Elle n’est pas l’œuvre de un ou plusieurs "penseurs révolutionnaires", fussent-ils des "savants". C’est le propre des organisations bourgeoises dans le mouvement ouvrier de présenter l’activité individuelle de quelques "théoriciens" (les "génies" tels que Marx, Engels, Lénine, Staline, etc.) comme le moteur de l’idéologie révolutionnaire.

2 – Cela ne signifie évidemment pas que les idées spontanées de l’ensemble des prolétaires soient, en toute période, révolutionnaires. Les stades progressifs de l’élaboration des idées révolutionnaires se placent dans les périodes révolutionnaires et, jusqu’ici, n’ont intéressé que des fractions (organisées ou inorganisées) du prolétariat.

3 – Il faut donc dénoncer comme une illusion bourgeoise, non seulement le fétichisme de ceux qui se réclament exclusivement d’un "théoricien" révolutionnaire (les léninistes par exemple), mais même l’esprit d’"orthodoxie" qui consiste à ne considérer à priori comme progressifs que les courants se rattachant à Marx (luxembourgisme, léninisme, communisme de gauche, etc.).

4 – Dès qu’on renonce au postulat de l’infaillibilité des "génies" et à son corollaire, à savoir que les courants issus de Marx peuvent seuls représenter l’idéologie prolétarienne, les révolutionnaires n’ont aucune raison de ne pas chercher une source d’inspiration chez certains adversaires de Marx et des "marxistes", peut-être même chez certains prédécesseurs de Marx. Le fil conducteur dans ce débordement du marxisme reste pour nous les enseignements de l’histoire interprétés dans le cadre du matérialisme historique.

5 – Il est clair que c’est bien avant le communisme de gauche, par exemple, dans certains courants anarchistes que l’on trouve un ensemble de positions politiques sensiblement identiques à certaines des positions fondamentales de la nouvelle OCR. Notamment, concernant le parlementarisme, le défaitisme révolutionnaire, le capitalisme d’Etat, le syndicalisme.

6 – Néanmoins, on trouve dans l’histoire du mouvement anarchiste des positions exactement opposées sur les mêmes questions. Bakounine en 1870 du côté français, Kropotkine en 1914 du côté russe, ont prêché l’union sacrée. Les anarcho-syndicalistes espagnols ont participé au gouvernement républicain en 1936. Enfin, la fraction la plus connue des courants anarchistes semblent se rattacher à des conceptions idéalistes (cf. par exemple, la théorie des "mythes" de Georges Sorel) et utopistes (par exemple l’économie communaliste ; les idéaux communistes primitifs liés au "naturisme", etc.), profondément opposées au matérialisme historique (dans certains cas, négation de l’existence des classes et de la lutte de classes).

7 – Nos contacts avec l’anarchisme ne peuvent donc être féconds que s’ils s’effectuent dans un esprit de libre critique prolétarienne. Notre étude de l’anarchisme et nos contacts avec les anarchistes, qui n’ont pratiquement pas commencé, doivent tendre à une différenciation précise des divers courants anarchistes et à une analyse de leurs racines idéologiques respectives.

(Début décembre 1946.)




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