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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aspects théoriques et pratiques de la méthode politique
Bulletin d’études révolutionnaires n°8 - Fin Novembre 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Note critique sur une correspondance entre la Workers League (USA) et les RKD.

Nous avons reçu Political Correspondence of the Workers League for a Revolutionary Party (octobre 1946) publié par The Bulletin", PO Box 67. Station D. New York City.
J’y relève une "lettre de France" (Paris, 15 juin 1946) et la réponse. Il s’agit d’une lettre de Charles B., "ami français rattaché au groupe RKD".
Charles B. note que les Bulletins de la WL "ont beaucoup plu" aux RKD (je retraduis de l’anglais) [1] et que "vous avez étudié le trotskysme avec la plus grande précision et... vos articles sont d’une extraordinaire exactitude... Nous continuons notre discussion publique avec la RWL [2] dont le secrétaire nous accuse, nous ne savons pourquoi, de "Marlenisme".

La réponse, datée du 9 juillet 1946, commence ainsi :

"C’est une chose intéressante que le secrétaire de la RWL vous ait appliqué le nom de "Marlenisme", parce que, de tous les documents que nous avons pu assimiler, et qui nous ont été envoyés d’Europe, votre position sur la trahison et le rôle du trotskysme dans les premières phases de la dégénérescence russe, (de 1922 jusqu’à présent), est celle qui se rapproche le plus étroitement de nos recherches. La RWL, d’autre part, soutient que, Trotsky a poursuivi une ligne fondamentalement marxiste jusqu’en 1934."

Je profite de cette correspondance pour donner quelques informations et appréciations qui, sans cela, resteraient à dormir parce que leur développement requerrait trop d’efforts.
Dans mes rapports oraux à l’OCR sur la Workers League (dont un des écrivains connus ou "chefs" est Marlen), j’ai eu l’occasion de faire remarquer l’analogie profonde de la méthode d’analyse utilisée par la Workers League avec celle que nous avions depuis longtemps critiquée de la part des RKD surtout en janvier 1946, et nous avions souligné la similitude de l’analyse du trotskysme dans Le Drapeau (Plate-forme programmatique des RKD) et dans la collection des "Bulletins" de la WL.
Disons d’abord en quoi consiste la particularité de l’analyse du Bulletin (quitte à fournir des références multiples à toute réquisition) : la "dégénérescence" de la dictature du prolétariat est fondamentalement imputée à Trotsky, en tant que complice passif et ultérieurement actif de Staline :

"L’évidence des documents prouve que Trotsky a eu une ligne de collaboration avec Staline dans la constitution de la pyramide bureaucratique en Russie"... (ibid, page 18).

Tout se passe, dans cette théorie, comme si la "construction de la pyramide bureaucratique", c’est-à-dire l’installation d’une nouvelle couche d’exploiteurs, pouvait se traiter en termes judiciaires, c’est-à-dire en termes d’imputation individuelle, à la façon du procès de Nuremberg sur les "responsables de la guerre". L’histoire critique devient dès lors une controverse sur les responsabilités des évènements historiques. Ou plutôt l’histoire, reste cela, qu’elle n’a jamais cessé d’être depuis la légende de Rémus et Romulus "fondateurs" de Rome jusqu’aux premières tentatives d’histoire scientifique (19ème siècle, par exemple, "matérialisme historique" de Marx). Il est avéré que la notion même de cause ne s’est dégagée que très partiellement et très récemment de la conception même de responsabilité au sens judiciaire ("qui est l’auteur ?"). La caractéristique de ce "juridisme" théorique pour la WL est donnée par le fait qu’elle ne semble accuser Trotsky que pour excuser Lénine. Son excommunication n’est que l’envers d’une canonisation. Non pas que l’idolâtrie de Lénine chez la WL soit spécialement grossière. Ni la capacité d’analyse ni la documentation ne manquent à la WL. Et c’est ainsi qu’elle donne à l’occasion une bonne critique de la persistance du parlementarisme chez Lénine en 1917 (maintient nullement "tactique", mais longtemps inconscient du but et du mot d’ordre : assemblée constituante). Mais la canonisation se marque en ce que, pour la période "initiale" de la "dégénérescence" russe, Lénine a toujours un alibi. Par exemple, il est absent de telle séance de Congrès de l’Internationale Communiste où Trotsky fait passer une Résolution lourde de conséquences et, finalement, alibi à tout faire des léninistes... Lénine est mort physiquement. (Cet alibi n’est évidemment pas aussi péremptoire qu’il en a l’air.)

Cela ne tient qu’à la thèse fondamentale de la Workers League, thèse en effet non spécifiquement trotskyste, mais marxiste-bolchevik :

"Tout ce que le terme "Etat ouvrier" signifie, c’est la forme des relations de propriété."

Autrement dit, toute économie étatisée est, comme telle non capitaliste et par là-même, socialiste, puisque : abolition de la propriété privée = socialisme.
Par suite, les bases des particularités politiques et sociale de la société russe ne peuvent être cherchées dans l’étatisme économiques lui-même, accentué à partir de 1917, entre autres par le facteur d’accélération bolchevik), mais dans les déformations, les "déviations", la "dégénérescence" de cet étatisme. Cette déviation n’ayant pas sa base dans la structure économique et les rapports de classes ne peut la trouver que dans les rapports individuels. La méthode individualiste et purement idéologique ("idéaliste") d’analyse historique est le produit nécessaire d’une thèse qui a pour fonction d’innocenter l’économie étatisée ou centraliste en général des vices totalitaires. (L’hypertrophie de l’esprit et de la pratique judiciaire dans le stalinisme procèdent de même source : il s’agit toujours d’attribuer tous les malheurs aux "provocateurs". La place sociale est différente. L’idéologie es la même). Il s’agit à notre tour d’admettre que ce n’est pas un "crime" d’être, d’avoir été, de rester partiellement ou inconsciemment étatiste-exploiteur. Mais c’est un fait dont il faut favoriser la conscience en vue, quant à nous, de favoriser la réaction destructive à ce fait.

Il est clair que les RKD, à l’époque même de la rédaction du Drapeau (analyse des divers courants politiques) étaient déjà contre "la défense de l’URSS" (stalinienne).
Toutefois, nous oserons dire qu’être contre "la défense de l’URSS", ce n’est encore pas grand’chose, du point de vue révolutionnaire. Lénine, qui fut contre la défense du tzarisme, ne fut tel que pour mieux inaugurer la défense agressive de l’exploitation étatiste. (C’est le contenu du fameux "défaitisme révolutionnaire".) En fait, parmi les groupuscules marxistes de gauche d’aujourd’hui, la "non-défense" de l’URSS n’est qu’un repli stratégique de la défense fondamentale de l’étatisme, du centralisme économique, politique, idéologique. Dans le cours d’un mouvement de masses, ces dernières positions sont beaucoup plus importantes que la défense ou non de l’"URSS", laquelle ne pose aucun problème spécialement révolutionnaire, mais seulement un débat entre fractions des classes dominantes (ou dupes de ces classes.
C’est ainsi qu’en 1943 et jusqu’à ces derniers temps, les RKdistes ont continué à se réclamer du bolchevisme, bolchevik-léninisme ("bolchevisme de Lénine") jusqu’à la fin de 1945, bolchevisme de gauche ultérieurement (le bolchevisme de gauche de la période de Brest-Litovsk : 1918).
Dans le dernier numéro du Prolétaire (n°9, octobre 1946), ils croient utile et possible, a) de se réclamer des théories caractéristiques du socialisme autoritaire, b) tout en accusant le groupe de la Fraction française de la Gauche Communiste d’"autoritarisme" dans la conception d’une "dictature politique et autoritaire" (y aurait-il des dictatures non autoritaires et non politiques ?), c) tout en raillant "un camarade qui rappelle les prévisions de Bakounine d’il y a 50 ans", [3] c’est-à-dire le socialisme libertaire, anti-étatique, que Bakounine a développé de 1868 à 1876, date de sa mort, (il y a 70 ans). C’est même plus récent que votre Marx-Engels-Lénine, dont l’étatisme remonte au Manifeste Communiste, avec un programme de militarisation économique inspiré de Louis Blanc.
Ces inconséquences récentes (malgré certains propos sporadiques des textes RKdistes) permettent de comprendre pourquoi le Drapeau (1943) fondait son analyse du trotskysme sur :

a) la continuité de la personnalité centriste de Trotsky avant 17 et après 1923 ; (ceci n’est autre chose que la thèse stalinienne des antécédents de Léon Trotsky) ;

b) la trahison de Trotsky à l’égard du Léninisme y compris la "trahison personnelle à Lénine" dans la soustraction de son "testament" (trait relevé identiquement comme acte grave pour The Bulletin) ;

c) la différenciation entre bolchevisme et trotskysme fondée sur une histoire d’intention apologétique du bolchevisme de Lénine, (ignorance de la non-rupture des bolcheviks et des mencheviks, de la thèse léniniste de la défense nationale démocratique, de l’Etat ouvrier national, de la Révolution démocratique-bourgeoise, de la nationalisation de la production pour le redressement de l’économie, toutes thèses épisodiques ou permanentes) ;

d) l’ignorance de la caractéristique fondamentale du trotskysme, non pas à la différence du marxisme-léninisme-stalinisme, mais à leur ressemblance : la tendance - vers ou la défense — de l’étatisation économique [4].

Cette dernière lacune est la racine des caractéristiques de la méthodologie RKdiste dans l’analyse des courants idéologiques phraséologiquement révolutionnaires et dans leurs rapports avec eux.
La racine économique du trotskysme étant négligée (parce qu’elle est finalement commune aux critiques et aux critiqués), la critique se porte sur les aspects politiques du trotskysme, c’est-à-dire sur sa phraséologie et sa pratique dans la question du pouvoir. Dans ce domaine, les questions de personnalités deviennent prépondérantes, et le "Testament de Lénine", avec ses appréciations typiquement gouvernementales sur les dauphins éventuels, joue le rôle des tables de la loi.
Le problème central de la politique, qui est la lutte pour le pouvoir, est toujours la sélection des chefs, partis ou personnages.

Il ne faut donc pas s’étonner de quelques faits instructifs :

1) Aujourd’hui les RKdistes n’ont pas compris la nécessité d’abandonner le terrain de la lutte pour le pouvoir "ouvrier", d’abandonner, par conséquent, toute lutte politique, qui oppose à la lutte de classes anarchiste-communiste la lutte de classes étatistes, à travers les luttes de cliques. Ils n’ont pas suffisamment compris qu’ils ont appartenu jusqu’ici, avec nous tous, aux résidus du révolutionnarisme politiques des années 1917..., résidus en décomposition, et dont l’élément viable ne peut être sauvé que par une mutation théorique et pratique radicale, une rupture radicale de continuité.

2) C’est pourquoi ils apprécient comme "extraordinairement exactes" les analyses du trotskysme faites par la Workers League, équipe de polémistes fins et brillants, mais dont le bolchevisme est si aigu que, pour eux, la guerre de 1939-45 a été une "sham-war", une "fausse-guerre", en fait dirigée par le capitalisme contre l’URSS. Ces analyses ne sont qu’extraordinairement psychologistes et superficielles, surestimant prodigieusement le facteur politique de l’histoire, et cela en liaison avec un étatisme économiques sommaire mais radical. De plus, ces analyses sont extraordinairement analogues à celles des RKD sur le même thème, parce que les RKD partaient aussi d’un bolchevisme orthodoxe et radical [5].

3) C’est pourquoi aussi les RKdistes continuent à appliquer de façon forcenée les formes théoriques et pratiques de leur méthodologie politicienne :

a) Ils continuent à appliquer l’analyse essentiellement individualiste aux courants existants.
C’est ainsi qu’ils ont fondé leur critique de la Fraction française de la Gauche Communiste et du Parti Communiste Internationaliste d’Italie (bordighistes) essentiellement sur la démonstration de la "trahison" personnelle de Vercesi, leader bordighiste, - trahison, surtout, de son attitude non-antifasciste dans l’affaire d’Espagne (1936). Il me semble évident que l’important n’est pas l’"antifascisme" de Vercesi. S’y appesantir est une véritable diversion inconsciente. La caractéristique du bordighisme, comme courant, c’est de développer, avec la phraséologie marxiste, l’antidémocratisme bolchevik (thèses de Lénine au 1er Congrès de l’Internationale Communiste). Cette position va de pair avec la substitution du Parti politique à la classe économique comme facteur de la Révolution dite Communiste. Ce qui est donc caractéristique du bordighisme en général, c’est bien moins son antifascisme éventuel ou épisodique que le développement systématique des stigmates théoriques fascistes du léninisme dans la conception de l’idéologie et de son rôle historique moteur. Comme avec le trotskysme, leur méthode bolchevik conduit les RKdistes à rater l’essentiel du bordighisme (l’adaptation idéologique partielle au fascisme, pour une lutte indistincte conter la démocratie parlementaire et l’anarchie-révolutionnaire.)
De même, les RKdistes ont fondé leur rupture avec l’COR non pas par une discussion idéologique, à laquelle ils se sont entièrement soustraits jusqu’à ce jour, mais sur une critique essentiellement personnelle des membres de notre groupe (les thèmes idéologiques ne sont jamais intervenus de leur part qu’à titre de mentions douteuses).

b) Corrélativement, ils sont contraints par ces conceptions à continuer de substituer à l’effort de compréhension de la réalité et d’adaptation pratique exemplaire à cette réalité, la diffusion d’une idéologie marxiste nuisible ou démentie par les faits, et qui, au moment actuel, est une véritable parodie du marxisme classique. Il semble bien que la "propagande" soit l’activité propre de ceux qui se figurent, clairement ou non, à tort u à raison, de voir injecter leurs opinions au prolétariat. (Cf. Lénine : Que Faire ? et Kautsky.) Ce n’est pas un hasard qu’aujourd’hui, chaque Etat ait son ministère de la Propagande dans le cadre d’une organisation politique de type fasciste. Le prima du souci de diffuser sur le souci d’analyser est le signe d’une tendance à gagner l’INFLUENCE sur les masses, c’est-à-dire à les grouper sous sa direction, sans attention spéciale à l’idéologie qui sert à cet usage.
A l’indifférentisme idéologique relatif des propagandistes marqué par leur négligence théorique, il me semble que les révolutionnaires doivent opposer le scrupule idéologique le plus minutieux, marquant le souci de contribuer à l’élaboration idéologique spontanée des exploités, au lieu d’étouffer cette élaboration par un supplément de propagande.
Si les RKdistes et leurs semblables comprenaient cela, ils ne seraient pas si soucieux de répandre, eux aussi, un programme. Ils perdraient l’ambition totalitaire et exclusive (qui leur fait mettre les autres CR entre guillemets). Ils sauraient qu’un groupe seul ne peut avoir "le bon programme" en tous points. (C’est là une idée prérogative mythique des rois et de Joseph Staline.)
Et quant aux rapports pratique, nous pourrions enfin considérer que les gens qui se disent communistes ne sont pas ceux, précisément, avec lesquels une cohabitation dans la société communiste (anarchiste) nous paraîtrait la moins plausible et même des moins supportables.
Le communisme, pour les antiétatistes, c’est avant tout, la coopération libre dans toutes les formes d’activités. Nos groupuscules divers auront su analyser critiquement leur expérience vivante de groupuscules lorsqu’ils seront arrivés à réaliser une libre coopération entre eux. Et c’est aussi pourquoi je tiens à critiquer méthodiquement cette expérience, microcosme, entre autres, de l’avenir.
Sur le coopératisme anarchique lui-même qui peut être l’antidote économique et social de la politique, reflet de l’exploitation, nous tâcherons de fournir quelques précisions.

Rodion

28 Novembre 1946

Notes :

[1Il serait souhaitable que la correspondance de cette nature soit publiée.

[2Revolutionary Workers League (USA).

[3Ce camarade était moi. Je ne déplore évidemment pas la désinvolture à mon égard, mais à l’égard de Bakounine, y compris sa biographie, ce qui serait encore bénin, s’il n’y avait, à la même page, de la propagande pour "Marx-Engels-Lénine".

[4C’est ce que je désignais, de façon imprécise, par l’idée que le trotskysme était essentiellement capitaliste d’Etat, et l’un parmi les courants capitalistes d’Etats. (Congrès du PCI, novembre 1944. Cf. Communisme, octobre 1945.

[5Aujourd’hui, les RKD sont peut-être d’accord avec nous pour rejeter leur critique fondamentalement superficielle et erronée du trotskysme. Mais que ne le disent-ils à leurs correspondants et à leur public !




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