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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre au camarade Rodion
Bulletin d’études révolutionnaires n°5 – 20 Juin 1946
Article mis en ligne le 2 décembre 2016
dernière modification le 15 mai 2018

par ArchivesAutonomies
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Le 2/5/46

Mon cher ami,

J’ai lu la lettre dactylographiée que m’a remise X. et l’ai communiquée à mes amis. Nous ne pouvons pour l’instant, prendre position écrite, même sommaire, à son sujet :

1°) parce que cette lettre est plutôt un plan de la révision que vous avez entreprise qu’un exposé de vos conceptions actuelles. Nous attendons la brochure plus explicite que tu nous promets.

2°) parce que nous ne nous étions pas spontanément et collectivement engagés dans cette voie.

Nous allons néanmoins organiser des discussions sur les principales questions énumérées dans cette lettre.
Je t’indique rapidement mon opinion sur quelques points.< /p>

A) concernant le bolchevisme.

A ma dernière lecture (nov. 45) de "L’impérialisme" de Lénine, j’ai été frappé :

a) par son caractère purement descriptif, par opposition à l’analyse (vraie, fausse ou insuffisante) de Luxembourg qui saute aux yeux.

b) Par l’identification entre le capitalisme dans la phase impérialiste et le "capital financier monopoleur" : cette assimilation a préparé les voies à la "lutte stalinienne contre les trusts".

c) Par le fait qu’en définitive la caractérisation léniniste de l’impérialisme convenait très mal à l’impérialisme russe contemporain, malgré les efforts du RKD (Expérience russe) et des "thèses programmatiques". On ne trouve pas en Russie de "capital financier monopoleur". Bref, je n’ai pas pour le moment de résistances à admettre, que, dans l’ensemble, cette analyse puisse être fausse.

 »D’autre part, certaines positions de Lénine concernant la question nationale ("droit des peuples") et la guerre ("Libre Belgique"), la question du parti (cf. le Staline de Souvarine et surtout ce qui est relatif au Parti dans la Maladie infantile), la DDP et les formes politico-économiques "transitoires" ("capitalisme d’Etat" sous "contrôle ouvrier"), "Etat ouvrier et paysan", Bureaucratie et syndicats sous la DDP, la "tactique" sont préstaliniennes ou prétrotskystes. Il faudrait sur ce pont voir les Principes du léninisme de Staline, les textes de Lénine où il est question du socialisme dans un seul pays ; le fait que Staline prétend faire découler le principe du "socialisme dans un seul pays" de la "loi" de "l’inégalité de développement" du capitalisme à l’époque impérialiste, selon Lénine.
Mais pour le moment, je ne peux rejeter l’ensemble du bolchevisme :

a) car je ne suis pas persuadé qu’il n’y avait pas en 1917 une révolution bourgeoise à accomplir en Russie,

b) le bolchevisme dans sa période ascendante (jusqu’en 1917) me semble avoir comporté une dualité de tendances (prolétariennes et anti prolétariennes). Les tendances prolétariennes ont prédominé dans la période de révolution. Elles ont été recouvertes par les tendances centristes puis contre-révolutionnaires dans la période ultérieure, sous la pression des facteurs objectifs. Et ce, non sans la protestation, à tous les tournants (de 1918 à 1921) de larges fractions de bolcheviks. Il ne paraît pas en définitive que dans toute cette période il y ait eu un courant idéologique plus progressif que le bolchevisme.

B) Concernant le marxisme.

a) je suis d’accord, et ceci depuis longtemps (nous avions eu une discussion à ce sujet en janvier 1945), que la phase ascendante du capitalisme dans laquelle a vécu Marx n’était pas celle de la révolution prolétarienne, ceci en dépit du caractère radical, significatif et particulièrement important au point de vue théorique de tous les mouvements révolutionnaires apparus dans cette période. La conception marxiste du parti et de la stratégie (alliance avec l’aile gauche de la bourgeoisie dans certains pays, avec des organisations petites-bourgeoises dans d’autres cas), ne représente pas "une tactique juste pour l’époque" mais le reflet d’une situation objective où le prolétariat n’était pas capable de s’ériger en classe dominante indépendante.

b) Je pense depuis longtemps qu’il faut sur beaucoup de points dissocier Engels de Marx ; il était depuis toujours (et pas seulement "dans sa vieillesse", cf. Communisme n° 8, page 23 bis, ligne 4), le plus opportuniste des deux. Bien que ce n’ait pas de répercussions immédiates en matière politique, je persiste toujours à dénoncer le "matérialisme dialectique" (j’entends par là la philosophie de la nature qu’on trouve surtout dans l’Anti-Dühring, et que les staliniens défendent farouchement), invention personnelle de Engels postérieure à l’élaboration du matérialisme historique et économique, comme une "philosophie" bourgeoise de type Schellingien, absolument rétrograde (la première formulation s’en trouve chez Héraclite) et antiscientifique.

c) Je pense qu’il faut se délimiter particulièrement de tout ce qui, dans La guerre civile en France, concerne la "guerre juste de défense" et qui est absolument indéfendable. (Les staliniens viennent de rééditer ce texte).
Tu as certainement reçu les deux exemplaires dactylographiés de notre texte sur la question du parti. Je rappelle que ce texte ne traite pas de la question du parti dans son ensemble mais précise notre position sur les principaux points mis en cause par les différentes tendances dans l’OCR depuis 1945. J’ai l’impression que sur plusieurs points il correspond à l’opinion de Paris ; mais qu’il y a peut-être divergence sur d’autres (agitation et propagande en toute période).

Par ailleurs, j’ai vu récemment ici Y. Il semble avoir joué un rôle important en Italie, en 44-46, et bien connaître notamment tout ce qui concerne les comités d’entreprise. Il n’a fait ici qu’un bref passage. Je lui ai demandé des informations et ai pris des notes, malheureusement, je n’ai pu discuter que 2 heures avec lui.
De ce qu’il m’a expliqué, il résulte :

a) qu’il n’y a pas eu "révolution" en 1943. Les "commissions internes" que les ouvriers réclamaient (et qu’ils n’ont pas formés à l’époque) n’avaient rien de commun avec les Conseils, il s’agissait de syndicats revendicatifs corporatifs : le néofascisme républicain a concédé du reste des "Commission", spontanément, quelques pois plus tard ;

b) que des Conseils sont apparus en 1945 au moment de la "libération" sous forme de comités d’entreprise "à pouvoir exécutif". Le mot d’ordre de Comités de libération d’entreprise (donné par la Résistance sur l’ordre des staliniens) s’était en plusieurs endroits, semble-t-il, transformé ainsi. Pendant toute une période, une question agitée dans tout le prolétariat italien fut la suivante : "Les comités d’entreprise doivent-ils avoir un rôle exécutif". C’est le "Parti d’Action" qui s’est le premier prononcé contre ; puis staliniens et socialistes mais, semble-t-il, jamais de façon franche officiellement. Actuellement le mot d’ordre stalinien est : Production ! Reprise de "l’initiative privée". Voici du moins ce que j’ai pu dégager, entre autres, de ses déclarations. Je communiquerai ultérieurement un compte-rendu plus détaillé sur la base de mes notes...
... Je voulais aussi dire quelques mots de nos rapports avec le RKD. Ar. est passé en janvier : nous lui avons exposé nos réticences devant ses propositions, qui pouvaient passer pour une manœuvre en vue de nous entraîner de façon opportuniste dans son sillage. Nous avons longuement discuté du "retrait" des RKD : nous lui avons expliqué que la base avouée de ce "retrait" n’avait pas de caractère politique bien défini. Les seules divergences avouées (perspectives, cloisonnement et rapports avec la GCI) ne constituaient qu’une base fractionnelle. Mais en fait, nous avons bien vu que ce "retrait" correspondait à une accentuation du cours opportuniste dans le RKD : rapprochement avec "Contre le courant", GCI, FFGC, activisme, révisionnisme concernant l’inéluctabilité objective de la Révolution prolétarienne... Nous n’avons jamais caché à Ar. que nous nous rattachions organisationnellement et idéologiquement à la fraction He.- Ro. ...

Cordialement.

R.




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