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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Il y a 70 ans naissait La Révolution Prolétarienne
Jean-Louis Panné - Gavroche n° 84 -Novembre-Décembre 1995
Article mis en ligne le 31 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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En janvier 1925 paraissait une "revue mensuelle syndicaliste communiste" : La Révolution prolétarienne. Son sous-titre définit les deux champs d’intervention essentiels - mais non exclusifs - qu’ont choisi ses fondateurs. Gavroche tenait à revenir sur les circonstances de cette naissance, en guise d’hommage pour un 70ème anniversaire qui risque de passer inaperçu.

Fin novembre 1924, Pierre Monatte, Alfred Rosmer et Victor Delagarde publient leur Lettre aux membres du Parti communiste - ce qui leur vaut d’être exclus - Dans cette lettre on peut lire à propos de l’état du P.C. :

"Il est beaucoup question d’homogénéité, d’alignement, de discipline. Du haut en bas du Parti, on établit une cascade de mots d’ordre auxquels on doit obéir sans comprendre et surtout sans murmurer autre chose que le sacramentel : Capitaine, vous avez raison ! [allusion à Albert Treint, secrétaire général du P.C., ancien capitaine] Une mentalité de chambrée se crée et les mœurs de sous-off s’installent. Il n’est question que d’appareil à faire fonctionner, de permanence à instituer. Bientôt la bureaucratie fera la pige à celle de l’État français.

On dit que le parti doit être une cohorte de fer. En réalité, quiconque fait preuve de caractère doit être brisé. (...) Il faut s’incliner, non devant des idées ou des décisions prises par l’organisation, mais devant des hommes. Par ce moyen, ce ne sont pas des cadres solides que l’on prépare, ce n’est pas une cohorte de fer que l’on forme, mais un régiment de limaces."

Bientôt s’organise autour d’eux un petit groupe, un "noyau", qui se réunit à peu près quotidiennement pour examiner les moyens nécessaires à la relance de la réflexion, condition première de l’action. Leur démarche est présentée dans le premier numéro de la nouvelle revue :

"Ce que nous pouvons faire ? Donner au mouvement révolutionnaire français la revue ouvrière qui lui manque. Le quotidien, l’hebdomadaire ont leur tâche. Une revue a la sienne, qui n’est pas négligeable. Elle consiste à étudier les grandes questions théoriques et pratiques, à dégager les leçons des événements qui se produisent, à ramasser les informations et les documents dont les militants ont besoin. Nous sommes à un moment où ce travail est plus que jamais indispensable.
Nous voulons étudier les problèmes de la révolution, soulevés par l’expérience russe, et travailler à la reconstitution de l’unité syndicale, nationale et internationale. Nous le ferons en serrant de près les difficultés et non en les fuyants.
Pour les uns nous sommes trop syndicalistes. Pour d’autres, nous sommes trop communistes. Ceux qui ont besoin que d’un catéchisme, quel qu’il soit, ne trouveront probablement pas leur compte ici. Mais tous ceux qui font un effort pour s’informer honnêtement, pour se former une opinion en connaissance de cause ne perdront pas leur temps en nous lisant."

Le projet de Monatte, Rosmer et Delagarde rejoints par Maurice Chambelland, Robert Louzon, Victor Garnery, Victor Godonnèche, Albin Villeval, Georges Airelle, Julien
Aufrère, D. Antonini, G. Lacoste, Ferdinand Charbit, Lucien Marzet et qui, tous ensembles, constituent le "noyau" de l’entreprise, s’inspire de La Vie ouvrière qui parut de 1909 à 1914. D’ailleurs, Monatte fera souvent explicitement référence à la fameuse "V.O." de cette époque. Ainsi en février 1926, il écrit :

"La Révolution prolétarienne est la suite de La Vie ouvrière d’avant guerre ; elle est le même effort qui se poursuit avec la plupart de ses fondateurs."

Il établit ainsi délibérément une filiation morale entre les deux revues, écartant la trompeuse continuité entre la "V.O." d’avant-guerre et le même titre devenu l’organe de la Confédération générale du travail unitaire, hebdomadaire dirigé depuis 1922 par Gaston Monmousseau, rallié au thèses du Komintern sur les relations entre syndicats et partis communistes. Bien entendu, les communistes tenteront de s’approprier l’héritage de la toute première Vie ouvrière. Mais qui mieux que Monatte pouvait juger du respect de la tradition du syndicalisme révolutionnaire français ?
Le premier débat entre les initiateurs de la revue eut pour objet son titre. Reprenant le témoignage de Maurice Chambelland, Alexandre Croix (1909-1976) devait le raconter ainsi :

"Il y avait divergence ; quelques membres du "noyau" toujours dans cette hantise de ne pas se "démarquer" de la révolution de 1917, qui avaient porté le summum de leurs espérances, inclinaient à choisir le titre Octobre, à quoi Monatte, "cuisinier" désigné du nouvel organe, avait fait obstacle avec véhémence, menaçant même de se retirer si l’on persistait dans cette voie. Il objectait légitimement que c’était peut-être encore une manifestation inconsciente d’allégeance aux gens de Moscou, en tout cas que c’était excessif de souligner l’aspect "coup d’État" et prise de pouvoir de la révolution russe que le mot "Octobre" entraînait fatalement. Monatte montrait par là une prescience obscure des dégénérescences prochaines, sinon des monstruosités de l’ère stalinienne, encore inconcevables mêmes aux plus pessimistes, et qui viendraient immanquablement ternir tout ce qui prétendrait se rattacher à l’origine, celle-ci eût-elle été saluée dans le premier moment comme l’aube d’une authentique ère nouvelle, d’une pareille tyrannie. C’était voir juste et loin.
Octobre refusé, comme on n’arrivait pas à se dépouiller complètement du fétichisme soviétique, et toujours pour n’avoir pas l’air de couper complètement le cordon ombilical avec le parti de la veille, on se rabattit sur le titre La Révolution prolétarienne, celui-ci pouvant apparaître comme un héritage de Lénine, en raison de son fameux ouvrage : La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.
C’est Godonnèche qui, toujours selon Chambelland, las des atermoiements, aurait emporté le morceau, en ponctuant une controverse interminable par le propos suivant : "Vous nous emm ... Prenons notre titre chez Lénine : La Révolution prolétarienne ... et n’en parlons plus !"

(La Révolution prolétarienne, n° 608, novembre-décembre 1974).

La naissance de la R.P. est donc l’une des conséquences indirectes de la politique du Komintern qui initia courant 1924 la "bolchevisation", Celle-ci devait permettre d’organiser le P.C. sur la base des cellules d’usines mais en réalité elle recouvre la mise au pas des différentes sections de la IIIe Internationale, sur fond de lutte de succession entre les disciples de Lénine, mort au début de l’année.
Instituteur au Bourget, Roger Hagnauer (1901-1986) devait rejoindre l’équipe de la R.P. quelque temps après son lancement. En 1978-1979, il entreprit de retracer l’histoire de la revue. Une fois travaillés à nouveau ces articles parus dans la R.P. de l’époque, devaient être rassemblés en un ouvrage qui ne trouva pas d’éditeur. Ce regard rétrospectif est en lui-même un document. Voici quelques extraits des pages inédites et inachevées qu’il consacre aux premières années de la R.P. qui parut de 1925 à 1939 puis de 1947 à 1980.

"Ils étaient nombreux ceux qui en janvier 1925 reçurent La révolution prolétarienne comme la suite de la lettre aux membres du Parti (...) manifestation de l’opposition à la bolchévisation, groupant les "frontaliers" ... les uns déjà au delà de la frontière du Parti, les autres encore en deçà ... pas pour longtemps. D’ailleurs le 1er numéro contenait une 2ème lettre des exclus, soulignant l’arbitraire, l’injustice et l’odieuse absurdité de la décision qui les frappait, prise par une conférence extraordinaire, à quelques semaines d’un congrès régulier. Rosmer y avait lu une déclaration - dont le style était plus celui d’un réquisitoire contre la direction du Parti que celui d’une plaidoirie - dont la conclusion invitait formellement les opposants éventuels à demeurer dans le Parti qui "deviendra un jour un véritable Parti communiste". Mais les commentaires de l’exclusion formulaient les raisons profondes du désaccord ... Les bolchévisateurs qui prétendaient proches les réalisations révolutionnaires s’ils étaient sincères, s’ils ne bluffaient pas, menaient le Parti vers un putschisme catastrophique. Et fatalement dans toutes les cellules, sections et fédérations, l’esprit ouvrier était brimé par l’esprit politicien, une sorte de blanquisme dégénéré. (...).

La R.P. pouvait offrir une tribune aux hérétiques de France et de l’Internationale. Sa véritable mission se situait dans un contexte beaucoup plus large. Monatte avait refusé pour la revue le titre d’Octobre, proposé par certains. C’est qu’il entendait mener la R.P. sous le double signe de l’éclectisme et de l’empirisme. L’éclectisme permettait d’entendre des voix divergentes, d’exprimer sur les grands problèmes des idées contestataires, hors de toute orthodoxie. L’empirisme en appelait, hors du rigorisme doctrinal, des monographies assez denses sur les expériences pratiquées par la classe ouvrière elle-même ou subies par elle (...).
Cependant, mensuelle pendant deux ans, la R.P. devient bi-mensuelle en janvier 1927 pendant ces deux premières années, notre revue prolongeait sans doute la bataille menée par les trois exclus contre la direction du Parti communiste français, mais en l’élargissant et en l’approfondissant. Il ne s’agissait plus d’un conflit interne, domestique, d’une réaction contre les politiciens, des bureaucrates et des agitateurs qui réduisaient le Parti à une masse condamnée aux tâches "pratiques" et à l’exécution de consignes dont l’élaboration s’opérait dans des officines closes et inaccessibles.
La critique dans la R.P. s’exerçait contre toute l’action publique du Parti et d’abord contre la colonisation des syndicats unitaires. Mais elle engageait par delà les dociles exécutants de Paris la responsabilité de Moscou et de l’internationale. (...!..)
S’il est indéniable que la R.P. est née de la crise du Parti communiste - et de l’Internationale Communiste - s’il est évident aujourd’hui [1] (...) que la seule opposition à la bolchevisation n’explique pas une telle pérennité, on peut se demander si la situation en 1925, le contexte politique et social, en France et dans le monde pouvait justifier une telle initiative. (.../...)
Le contexte historique de la fondation de la R.P., c’était en France l’agonie du Cartel des gauches (...). Ce fut aussi en 1924, le constat de faillite de Poincaré qui prétendait imposer à l’Allemagne vaincue et à l’Europe le règlement par la force du problème des réparations. (...!...)
Dès son troisième numéro, la R.P. avait ouvert une première enquête sur l’unité syndicale et sur les moyens d’y aboutir. La controverse s’engageait sur le Front unique, c’est-à-dire sur des accords circonstanciels entres les syndicats locaux ou départementaux d’une même corporation ou de la même industrie. Les confédérés de la vieille C.G.T. y étaient hostiles par principe, parce qu’ils se méfiaient des manœuvres communistes et aussi - argument qui n’était pas négligeable - parce que cette pratique apparaissait comme la consolidation et la consécration de la scission.
Nous avions au contraire toujours soutenu que c’étaient le meilleur moyen d’apaiser les polémiques et les conflits nés de la compétition entre les syndicats parallèles et de prouver aux travailleurs que " ce qui les unit doit l’emporter sur ce qui les divise". (.../...)
En 1925, la C.G.T.U. avait proposé la tenue d’un congrès de fusion évidemment refusée par l’unanimité du congrès confédéral, mais qui se tint quand même avec quelques figurants soigneusement choisis parmi les adhérents de la vieille C.G.T. Mais ce qu’il fallait aux dirigeants du P.C. c’étaient des manifestations spectaculaires, dont on pouvait garnir les communiqués adressés à Moscou, dispensateur de subventions énormes et camouflées. Le mot d’ordre ce fut de ramasser des "inorganisés" à qui on ne demandait qu’une présence physique et fugitive, sans aucune obligation, à qui on distribuait même gratuitement des cartes confédérales. On constitua ainsi des "comités d’unité prolétarienne" qui, dans l’esprit de quelques zélateurs un peu trop surchauffés devaient remplacer les syndicats où, malgré la bolchevisation des sommets, la base pouvait encore réagir, en vertu des expériences accumulées. Enfin on lança la grande opération des "congrès ouvriers". Quelques travailleurs d’une entreprise se réunissaient clandestinement dans l’arrière salle d’un bistrot et leurs "décisions unanimes" étaient attribuées à la collectivité ouvrière de l’entreprise. Ainsi quatre à cinq encellulés, souvent non-syndiqués, représentaient des milliers de tra-vailleurs. On eut le front de réunir sur une telle base un congrès national fort de l’adhésion ... "virtuelle" de plusieurs millions d’ouvriers ! Le vaudeville qui n’amusait même pas inspira des manchettes remplissant sur toute la justification la première page de L’Humanité. "(.../...)

Jean-Louis Panné

Quelques livres de référence :

  • Les Archives Pierre Monatte 1914-1924, présentation de Colette Chambelland et Jean Maitron, F. Maspero, 1971.
  • Christian Gras, Alfred Rosmer et le mouvement révolutionnaire international, F. Maspero, 1968.
  • Colette Chambelland, "La naissance de la Révolution Prolétarienne", Communisme, n° 5, 1984.
  • Colette Chambelland, Pierre Monatte, une autre voix syndicaliste, Paris, Editions de l’Atelier, 1999.
Notes :

[1en 1980, n.d.l.r.




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