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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Quand l’écologie rencontre la liberté
Survivre... et vivre n°10 - Octobre-Novembre 1971
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Va faire un tour du côté de Renault, sur la rive de Meudon. Tu tiendras là presque toutes les données de nos problèmes, et leurs symboles. Le bras merdeux de la Seine où glissent les détritus. Cette usine laide où des milliers d’hommes sont chaque jour cadenassés à leur tâche de reproduction élargie de la laideur et de l’isolement. Cette usine, symbole tout à la fois de l’objet fétiche, de la technique, de la spécialisation, et de la lutte de classes. Monte un peu sur la colline, entre les HLM noirâtres et tu verras se déployer, par-delà les toits de l’usine, la ville grise à quoi l’on n’échappe qu’une fois l’an, mosaïque de beaux quartiers et d’immeubles locatifs. Ton regard embrasse là toute une série de phénomènes, la pollution, la concentration industrielle et urbaine, la religion de la production, la hiérarchie des classes sociales et l’inégalité, la séparation des travaux et des hommes entre eux... Ce qui est d’évidence lié dans le champ de notre regard, inextricable, comme se fait-il que nous n’arrivions pas à en saisir les rapports, quand nous parlons, quand nous agissons, et que nous redevenions trop souvent les spécialistes de la lutte antipollution ou de la lutte des classes ?
Post Scarcity Anarchism [1] livre récent d’un auteur anarchiste américain, Peter Bookchin, étonne parce qu’il rassemble de façon cohérente les divers éléments d’une critique radicale de notre société. Politique, Bookchin ouvre pourtant son livre par un article, écrit dès 1965, sur l’Ecologie. Il s’interroge ensuite sur les possibilités d’une technologie libératrice. Il montre par ailleurs qu’aucune démocratie n’est possible dans des unités de production et dans des villes gigantesques, que les solutions traditionnellement proposées (dictature centralisée du prolétariat, soviets, conseils ouvrière même) ne conduisent les hommes à aucune maîtrise de leur vie s’ils ne vivant pas, et ne travaillent pas dans des communautés de dimension suffisamment restreinte pour que puisse y régner une démocratie directe d’égaux. Dans un autre texte assez connu Listen Marxist (Ecoute Marxiste) Bookchin énonce les grandes lignes d’une critique très pertinente du marxisme, qui domine encore la pensée révolutionnaire, même gauchiste en Europe occidentale.
Il ne s’agit pas là de synthèses théoriques artificielles. Nous entendons tous les jours des professeurs de marxisme prodiguer leurs explications politiques réductrices : "La pollution, c’est la faute aux monopoles, ou au mode de production capitaliste, ou au pouvoir de la bourgeoisie". Marxiste de formation, je me suis peu à peu rendu compte de ce que ces explications — partiellement justes — pouvaient avoir de dangereux. Je me trouvais un jour devant la porte des usines Fiat à Turin, une des plus gigantesques concentrations industrielles d’Europe. Un ouvrier interpellait un étudiant gauchiste : "La révolution, oui d’accord. Mais dis-moi, après ta Révolution est-ce que je passerai encore huit heures derrière ces grilles à faire des bagnoles ?" C’était un ouvrier calabrais. Il parlait de son village, d’une sorte de tentative communautaire qui y avait démarré avant son départ pour Turin. L’étudiant ne savait quoi répondre, ça n’entrait visiblement pas dans ses schémas politiques. Je restais songeur. Comment veux-tu qu’un mec soit libre dans une unité de production où travaillent 120.000 personnes ? Quel sens peuvent avoir des mots comme démocratie ouvrière ? Nul ne domine le processus de production, il faut nécessairement une hiérarchie de représentants, d’atelier en départements, de départements en secteurs. Immense et complexe, l’usine impose sa loi aux hommes, quels que soient leurs représentants. Quel pouvoir y auront jamais les 120 types d’un atelier où ne s’effectue qu’une infime parcelle de la tâche ? Tout juste celui de baisser les bras ou de saboter le travail.
Ce problème n’est pas celui d’un intellectuel en mal d’utopie. Voilà cent ans que les révolutionnaires tentent d’enflammer le peuple en lui promettant le pouvoir. Si le peuple ne répond pas à ces appels, c’est parce qu’il sait confusément qu’il n’est pas véritablement concerné par ce qu’on lui propose, que le jeu qu’on lui offre n’en vaut pas la chandelle. Pourquoi prendre des risques pour mettre en place les Staline et les Brejnev qui prétendront gouverner au nom du peuple, privant le peuple du droit à sa parole ?
Cette question, à nouveau, s’est imposée à moi à Cuba. Pays poignant parce que sa survie même est menacée, parce qu’une révolution commence dans l’enthousiasme s’est égarée sur une fausse route, celle qui conduit à la reproduction forcée, à quelques variantes près, de notre ordre social dans ce qu’il a de plus profond. Un modèle de développement fondé sur l’industrialisation et la spécialisation laisse le pouvoir aux experts. Des régions entières de monoculture industrielle, cela veut dire peut-être de graves déséquilibres écologiques demain, cela implique à coup sûr dès aujourd’hui la spécialisation des travaux, une armée de main d’œuvre subalterne à faire courir d’un bout à l’autre du pays, pour la zafra [2], pour la récolte du café, celle des bananes, celle des agrumes, des brigades d’hommes sans femmes, occupés à des travaux sans qualification, répétitifs, sur des terres qui ne seront jamais leur, au sens où ils n’auront jamais aucun pouvoir sur elles. Qu’ils sont creux ces slogans : peuple, le pays, l’usine t’appartiennent, travaille ! Qu’est-ce que ce pouvoir du peuple où le peuple n’a de pouvoir sur rien, pas même sur sa vie puisque nul ne peut voyager, se réunir en dehors de ce qui est prévu par ceux dont c’est la tâche de prévoir pour les autres ? Comment s’étonner alors que baisse l’enthousiasme, que se réinstalle la passivité à un pôle et la corruption à l’autre ?
La nouvelle contestation qui se dessine ici (Survivre, Charlie-Hebdo par exemple) se voit traiter avec mépris par les spécialistes de la Révolution : ça n’est pas politique. Et les plus ouverts de dire : il faut remettre ça dans un cadre Politique (prononcer avec un P très explosif). Reproche parfois pertinent ; mais la politique c’est le problème du pouvoir. Et le problème du pouvoir ce n’est pas celui de savoir au nom de qui prétend gouverner celui qui gouverne (le peuple ou la bourgeoisie). Le problème du pouvoir c’est celui-là : sur quoi les hommes, seuls et en groupes, ont-ils pouvoir. Quel pouvoir ont-ils sur leur vie ? Rappeler ça, c’est le premier mérite du livre de Bookchin. Et le second, plus important, c’est dénoncer cette vérité d’évidence : ce n’est que si nous vivons et travaillons dans des communautés à taille humaine, si nous brisons la ville démente et le système de production concentré et spécialisé que nous abattrons les classes et gagnerons ce pouvoir sur nos vies.
Bookchin établit bien le rapport profond qui lie la pollution et la spécialisation. Dans une société où le processus de production est très complexe, un groupe social tendra à développer son activité, sans se soucier des effets et des méfaits que ce développement peut avoir ailleurs, sur les équilibres avec la nature par exemple. La spécialisation c’est l’irresponsabilité des responsables techniques, et des exécutants (cf. les revendications stupides des syndicats ouvriers de l’aéronautique : un avion volant à mach 3 (F.O.), davantage d’avions de tourisme et d’affaires (C.G.T)). Rigidité du cadre social, considéré comme une fatalité technique, qui ne dispose plus, malgré son apparente "optimalité", de la capacité de se corriger, comme en témoigne son incapacité à répondre au phénomène de la pollution (cf. le problème des détergents : détergents classiques... détergents biodégradables... eutrophisation [3]... mise au point de nouveaux détergents qui se révèlent cancérigènes... retour aux détergents phosphorés... ?). La véritable réponse à la crise écologique ne sera pas technique, ne relèvera pas de la décision d’un pouvoir politique. Elle exigera un changement total de l’équilibre homme-nature, par le retour à un habitat, à des collectivités qui puissent prendre en charge localement leur équilibre avec la nature. Devant nous, Ecologie et liberté sont aussi indissolublement liés que le sont derrière nous destruction de la nature et oppression. Les formes de vie que requiert la survie sont celles-là même qui permettront la liberté.
Mais Bookchin n’est pas un idéologue du retour au passé, du rejet de la connaissance. Il soutient même avec juste raison que c’est le développement technique qui rend pour la première fois possible, crédible un communisme libertaire (d’où le titre de son livre) ; les forces productives ont crû à un point tel que l’homme peut se libérer partiellement du travail et partager de façon égalitaire les travaux strictement indispensables. Il estime et essaye de montrer que la technologie pourrait être renversée dans un sens libérateur. Au lieu de concentrer et de spécifier toujours davantage les processus de production, ne serait-il pas possible de miniaturiser les unités de production et de concevoir des machines plus polyvalentes que les nôtres ? Bookchin prend l’exemple le plus frappant, celui qu’on aura immédiatement tendance à opposer à ceux qui rêvent de communautés relativement autonomes : l’industrie lourde et la production d’acier, qui "exigent" aujourd’hui des installations gigantesques. Bookchin montre que des solutions existent pour miniaturiser les diverses phases de la production d’acier. Il se montre relativement optimiste quant à la possibilité de dégager de nouvelles sources d’énergie non polluantes et d’automatiser de larges parts du travail nécessaire à la survie des communautés agro-artisanales qui formeraient le tissu social de cette société libertaire.
L’optimisme de Bookchin tranche avec le catastrophisme qui est souvent de mise parmi les tenants du mouvement écologique. Beaucoup d’entre nous ont une vision religieuse et masochiste de l’avenir et de leur devoir. Ils se voient privés de tout, jusqu’au fer (!), et entreprennent des expériences de survie communautaire dans des conditions très primitives et très difficiles. Il est sans doute historiquement compréhensible que ceux qui tireront les premiers les conséquences de la crise écologique, le fassent avec excès, et que dans une société aveugle, à la fois anxiogène et faussement sécurisante, ce soient des éléments inquiets, obsessionnels parfois, qui se fassent les porte-parole, avec outrance, d’un vérité que l’on veut taire. Cela ne signifie pas que l’on doive accepter les termes dans lesquels ils ont les premiers posé le problème.
Le livre de Bookchin pêche peut-être ça et là, c’est vrai, par son excès d’optimisme et de simplification (à propos des problèmes de l’impérialisme par exemple, à propos de la pratique passée du mouvement anarchiste) mais sa démarche nous indique l’essentiel : la lutte pour l’abolition des classes et de la division du travail, la lutte contre les cloisonnements (dans le travail, l’habitat, la vie affective), la reconquête d’un cadre de vie que nous puissions à la fois nous approprier et respecter, la lutte pour la survie et le désir de vivre ne sont pas dissociables. Ils ne sont pas non plus des fronts séparés, juxtaposés d’un même grand combat, que l’on pourrait confier à des mouvements différents. Par exemple et très concrètement : si l’on admet effectivement la menace d’une grave crise écologique, il devient impossible de mener la lutte contre l’exploitation et l’inégalité dans les termes de la lutte syndicale traditionnelle, qui se fonde sur la relance de l’expansion par une politique plus sociale, la création d’emplois, le meilleur partage des fruits de la croissance [4]... Organiquement liés, ces problèmes nous obligent à redéfinir profondément nos objectifs, dessinant peu à peu les contours d’un bouleversement social sans précédent dans l’Histoire.

Fait et discuté par la Communauté des Erables (4-5 décembre 71)

Notes :

[1L’anarchisme d’après la rareté. Editions Remparts. 1970.

[2Récolte de la canne à sucre. NDLR.

[3Eutrophisation : asphyxie des eaux par multiplication des algues microscopiques se nourrissant des produits biodégradables.

[4Et ceci quelle que soit la tendance politique et les justifications plus ou moins révolutionnaire du syndicat.




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