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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Discours de la méthode ou discours de la vie ?
Survivre... et vivre n°10 - Octobre-Novembre 1971
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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I - La masse des hommes se laisse mener par des impératifs techniques qui sont vécus comme parole respectable mais étrangère, dans laquelle on ne se reconnaît pas.
Cette parole se donne comme vraie et la vérité qui la garantit se trouve ailleurs, notamment dans les temples secrets de la science et de la Technique. Lorsque c’est cette parole qui domine, il en résulte un délire technologique où la vie des hommes se trouve capturée, empêtrée dans les nécessités productivistes, hiérarchiques, techniques, et dans le savoir dominant.
C’est ainsi que la vie elle-même se trouve menacée et que la nature entre les mains des experts est transformée en débris.
Et, comble de cynisme, cette même technique, aux mains des mêmes gens, se repointe à nouveau pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même posés, par son pouvoir absolu ; elle déclare même être la seule apte à "arranger les choses". Il n’y a donc pas à s’étonner qu’elle engendre alors des maux plus grands.
Que le règne et le culte des compétences techniques et scientifiques contribuent à clouer le bec aux gens qui auraient à redire, ce n’est pas à démontrer. Tous les aspects de la vie (production, consommation, éducation, soins, etc.) sont quadrillés dans une série de spécialités et de critères techniques, indépendamment de la parole des gens concernés. Même quand leur avis est sollicité, c’est dans le cadre d’une technique déjà établie et pour mieux les faire entrer dans ce cadre. Si, par exemple, un gosse est classé (rangé) à la suite d’un test psychologique, lui ou ses parents voudraient-ils se révolter contre l’absurdité du procédé et des résultats, ils sentiraient peser sur eux tout le poids de cette science d’où leur est venue la condamnation. Et pourtant, pour établir le test, on leur a posé beaucoup de questions... De même si un travailleur est révolté par les méthodes de production et de gestion de son entreprise, les maîtres et leurs experts peuvent toujours leur rétorquer : mais venez donc à notre place rationaliser le travail, ou gérer une agglomération de tant de millions d’habitants, etc. (la question du pourquoi restant toujours dans l’ombre : pourquoi de telles entreprises, de telles agglomérations, une telle manière de travailler ? Monsieur l’expert a horreur de s’embarquer dans les pourquoi, il y pressent son naufrage).

II - Face aux conséquences délirantes de la dictature techno-logique, voici qu’un piège subtil nous guette : c’est que, habitués à s’en remettre à la technique des experts, on attend d’elle qu’elle répare les dégâts qu’elle ne cesse d’accumuler. On oublie ainsi que pour "réparer" il lui faudra reproduire non seulement de nouveaux dégâts, mais les rapports sociaux où s’inscrit sa dictature. C’est là un cercle vicieux, une mauvaise folie, que trop peu dénoncent. La plupart, chez qui le mépris de soi est devenu une habitude, espèrent que de gros ordinateurs, davantage de spécialistes, des moteurs plus puissants, des tests plus complexes et plus élaborés, des médicaments plus sophistiqués, etc., résoudront le problème [1].
En somme le piège, c’est qu’au lieu de s’interroger sur la nature même du discours "technique" et de notre soumission à lui, sur nos désirs et nos lois propres, on se met à chercher désespérément une nouvelle idole, qui dicterait avec une meilleure compétence les "bonnes méthodes". Et ainsi, chaque fois qu’une crise salutaire se fait jour, chaque fois qu’une faille apparaît par laquelle on pourrait faire entendre notre voix, voilà qu’on réclame avant tout l’intervention de spécialistes adéquats.
De la sorte, on cite des chiffres (des statistiques, Monsieur) sur la pollution, d’ailleurs exacts, on s’indigne, on dit "halte ! les facteurs écologiques on été négligés" et on passe la parole aux spécialistes de l’environnement. On ne fait ainsi que se remettre sous l’emprise de la même logique qui a engendré, entre autres succès, la pollution et tout le moderne esclavage... dont la perte de la parole. Même pour y remédier, à cette perte, on trouve de nouvelles méthodes pour "faire parler" les gens, parce que (n’est-ce pas) c’est tellement mieux : on sait animer un groupe quand il refuse décidément de s’intéresser à ce qu’on lui présente comme intéressant. De même, si vous étouffez dans le cloisonnement des spécialités et des disciplines, voici venir la discipline de demain... l’interdisciplinarité.
Certes, il vaut mieux tenir compte de certains facteurs, écologiques notamment, mais cela ne touche pas au fond du problème. C’est méconnaître que, derrière le point de vue qui met la technique au premier plan, il y a toujours le pouvoir d’une classe ou d’une caste, en fait d’une aristocratie dont l’égoïsme tranquille n’a d’égal que l’étroitesse de vue, et qui veut donner à ses privilèges le caractère de la nécessité logique, universelle, contre laquelle se révolter n’est que "déraison", inadaptation en soi.
On a été habitué à croire qu’un impératif technique n’a personne d’autre derrière lui qu’un autre impératif technique : c’est même comme cela que la révolte contre la situation actuelle peut être déviée par l’idéologie dominante et présentée comme une revendication ou un supplément de progrès technique, allant dans le même sens que le précédent. Et il arrive que les plus frustrés, les plus dépossédés par les effets de ce progrès-là, sont ceux qui en redemandent le plus, innocemment, tant la méconnaissance est grande.

III - Le discours technique est avant tout un discours de la méthode qui fait abstraction de ceux qui auront à l’appliquer. Ce n’est pas par hasard si au XVII° en Occident, une des bibles de ce point de vue a été le Discours sur la méthode de Descartes ; ni par hasard si c’est dans ce discours qu’est formulée comme un mot d’ordre l’idée que l’homme doit devenir maître et possesseur de la nature, et non l’idée que l’homme fait partie de la nature et vit avec elle. D’emblée, le rapport bourgeois à la nature (maîtrise et possession) était érigé en point de vue universel, s’appuyant sur une méthode "rationnelle", c’est-à-dire indépendante de qui l’applique.
Il ne s’agit pas de dire que Descartes a eu tort, mais il serait désastreux sans doute qu’à notre époque le discours dominant reste un discours de la méthode (ou se déguise sous de simples questions de méthode).

IV - La vérité, c’est de l’ordre de ce qu’on produit, et non quelque chose qui est déjà là, bien délimité, indépendamment de qui l’a dit. Ce n’est pas en tout cas un temple auquel on accède et où on appellerait les larges masses à entrer. On comprend qu’avec une pareille conception, l’aspect technique soit mis au premier plan et que le nec plus ultra, ce soit de démocratiser cette technique, en la mettant à la portée de tous, comme si les gens ne pouvaient pas construire la technique qui leur convient. La vérité des masses dépossédées n’est pas en dehors des masses qui l’expriment.
Le problème est donc de libérer cette parole, c’est-à-dire d’en arriver à ce que nous, les masses dépossédées, parlions en notre propre nom. Or qu’arrive-t-il quand l’un d’entre nous tente de prendre la parole et d’objecter qu’on l’a exclu ? On lui rétorque en général : au nom de qui parles-tu ? Qu’est-ce qui t’autorise à remettre en cause ce spécialiste ?
Oser avoir un nom n’est pas une mince affaire dans cette société, car l’ordre dominant ne reconnaît que les noms, les titres qu’il a lui-même épinglés. Et le drame, c’est que la masse des modernes esclaves n’osent pas avoir un nom qu’ils puissent reconnaître entre eux comme le leur  ; car ils craignent de ne pas être reconnus et respectés par les maîtres ; mais depuis quand les maîtres respectent-t-ils les esclaves ?
À la faculté de Vincennes, par exemple, bien des travailleurs viennent pour avoir un diplôme qui leur permette d’être reconnus par l’autorité, de façon à pouvoir la combattre... Mais il y en a beaucoup qui tombent en chemin, devenus des étrangers à eux-mêmes.

V - Sommes-nous pour autant contre toute méthode ? Non, c’est plus profond que cela : nous disons qu’il n’y a pas de "bonne méthode" car à chaque tâche correspond une méthode étroitement liée à celui qui accomplit cette tâche. Il faut que, derrière toute méthode, on puisse désigner, voire débusquer le sujet qui l’applique. Refuser de s’en tenir à la "méthode" et chercher à éclaircir la question : de qui est-elle la méthode ? Cela nous sera utile. De même, lorsque nous disons qu’il faut subordonner la technique à "l’homme" et la méthode au sujet qui l’applique, cela signifie qu’elle est sa propre méthode lui qui la produit et qui la vit. Nous refusons qu’on fasse appliquer aux gens des méthodes et des techniques qui ne soient pas les leurs.
C’est dire que nous écartons l’illusion humaniste qui "déplore" que les techniques et méthodes modernes échappent à l’Homme. En effet, cette illusion consiste à laisser la technique suivre son petit bonhomme de chemin, à laisser les hommes frustrés s’enfoncer dans l’esclavage, puis à courir derrière la technique moderne pour la supplier : "Allons, venez vous soumettre à l’homme." Or, si cette technique reste sourde et aveugle à ces vœux pieux et impuissants, c’est parce que les maîtres qui la mettent au premier plan sont incapables de voir et d’entendre, peut-être parce qu’ils sont les maîtres... Elle exprime, pour ainsi dire, leur surdité et leur aveuglement. Allons-nous courir à sa traîne ? Non.
Tous les problèmes qu’affronte la technique dominante sont des problèmes que vit et subit la masse des individus ; et même leur aspect technique actuel est limité, voire infime. Ce n’est pas tant la technique dominante (l’agrochimie, la médecine, la pédagogie, etc.) qu’il s’agit d’humaniser, c’est la parole et l’action des masses dépossédées qu’il s’agit de faire prédominer, de libérer jusque dans ses conséquences pratiques et techniques les plus avancées. Au lieu de la technique pour le peuple, nous n’envisageons rien moins que la technique du peuple.
Il ne faut pas se cacher que ce point de vue pose des problèmes immenses ; mais son mérite serait d’articuler dans chaque cas concret les bouleversements techniques nécessaires avec le sujet (le héros) de ces bouleversements, que nous appelons "peuple" faute de mieux, et qui est aujourd’hui la masse asservie et dépossédée par la dictature "techno-scientifique". Comme par hasard, cette dictature est celle de la classe capitaliste en Occident et des castes bureaucratiques dans les pays de l’Est. Ce n’est donc pas simplement la dictature de machines solitaires qui s’emballent...

Daniel Sibony et Denis Guedj

Notes :

[1Nous ne parlons même pas ici de ceux qui croient que la machine technologique actuelle ferait merveille si elle était enfin... mise entre leurs mains




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