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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nous sommes tous des malades limites
Survivre... et vivre n°10 - Octobre-Novembre 1971
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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La bonne santé apparaît comme un état d’arriération profond et pré-technologique si l’on en croit le projet du vie Plan en matière de santé et de recherche médicale. Les experts de ce Plan ont, en effet, décidé de développer la prévention des maladies.
Les maladies qui les préoccupent particulièrement sont celles à forte influence sur la santé publique et la mortalité : les affections du cœur, le diabète, l’obésité, les troubles mentaux et aussi le cancer. Ces affections, responsables d’environ quatre décès sur cinq, sont en expansion dans les pays fortement industrialisés, ce qui semble bien être lié aux conditions de vie imposées par l’emprise de la technologie.
À première vue, faire de la prévention paraît être la meilleure option que l’on puisse avoir en matière de santé publique. Mais voyons de quelle prévention il s’agit.
Les maladies, jusqu’à une époque assez récente, étaient définies par des "qualités" : les symptômes dont se plaignaient les malades et les signes observés par le médecin. Avec le développement de la technologie, chacune des maladies a pu être explorée de façon instrumentale : dosage des différents constituants du sang, de l’urine, mesures physiques, etc., ce qui a permis d’essayer de définir chaque maladie par un ou plusieurs troubles quantitatifs. Ainsi, le diabète a été redéfini à l’aide du taux de sucre dans le sang : au-dessus d’un certain taux, on a le diabète, au-dessous on ne l’a pas. Ceci conduit à assimiler la maladie aux troubles quantitatifs détectés et à la réduire en grande partie à cela.
Malheureusement, la limite est difficile à fixer, car deux personnes présentant exactement les mêmes signes peuvent avoir des taux assez différents, et inversement. On constate, de plus, que pour un taux donné, certains présentent des signes, d’autres non. Bien sûr, plus le taux est élevé, plus la maladie est certaine, mais plus bas existe une zone intermédiaire floue, entre le normal et le pathologique, zone où la maladie n’est que probable, ou possible, et qui a été appelée zone limite.
Tournant la difficulté engendrée par cette zone, les médecins ont appelé "malades limites" les personnes présentant ces taux limites.
Ainsi, alors qu’il y a en France 2 % de la population qui présente des signes de diabète, 10 à 20% de la population, suivant les critères reconnus, peuvent être assimilés à des "diabétiques limites", parce qu’ils présentent des taux intermédiaires entre la normale et la maladie. Ces gens sont donc étiquetés "malades" par les experts du diabète, et le but de la prévention en ce domaine est de les traiter, préventivement, comme tels, c’est-à-dire de leur administrer pendant des années les mêmes drogues (mais à doses légèrement moindres) que s’ils étaient vraiment diabétiques.
La généralisation d’une telle démarche amène à étendre énormément la fréquence des maladies dans la population. En effet, si l’on songe que pour 2% de diabétiques on peut découvrir 10 à 20% de diabétiques limites, et que pour chaque maladie on peut désigner des malades limites, on imagine aisément que nul n’échappera à au moins une de ces maladies : la bonne santé n’a pas de définition technique.
Or, actuellement, qui dit maladie dit traitement. Nous allons donc être traités.
Le premier pas est déjà franchi et des systèmes de dépistage des maladies limites, véritable quadrillage sanitaire systématique de la population, sont mis en place. Les gens examinés subissent un certain nombre de dosages dont les résultats parviennent à un groupe de médecins qui décident de la réalité de l’état de santé des intéressés : c’est le fameux "check-up"qui fonctionne déjà.
Qui va ainsi subir ces examens ? Pour une grande part, les gens envoyés par la médecine du travail, ainsi que ceux informés par la presse et la télévision des bienfaits du traitement précoce des maladies.
Que leur arrive-t-il, aujourd’hui, s’ils entrent dans la catégorie "malades limites" ?
Un expert juge de leur état en toute rationalité et neutralité, leur expose l’objectivité de leur trouble, de ses conséquences, et les met devant le choix d’accepter ou de refuser le traitement qu’il leur propose. Dès lors, pour l’expertisé, l’alternative est simple : ou bien il se rend à la Raison, celle de l’expert, pas la sienne, et accepte le traitement rationnel du trouble qu’il ne ressent pas, ou bien il refuse cette logique, mais alors son refus prend une teinte individuelle, et pour tout dire antiscientifique, dans le genre : "je sais qu’il vaudrait mieux pour ma santé, mais je refuse..." Position toujours combattue par l’expert.
Ainsi, le malade est désormais un individu techniquement défini comme tel, ou encore un individu pour lequel un traitement, fruit d’un certain type de connaissance et de technique, peut agir.
À la suite de l’expertise, il va rentrer chez lui avec des médicaments doués de pouvoirs incompréhensibles pour lui, à prendre pendant des mois. Ces médicaments, ce sont ceux de la maladie qu’il pourrait avoir, donnés à des doses légèrement inférieures : à mini-maladie, mini-traitement, comme si le chemin entre la santé et la maladie était continu et que, parcourant cet axe, on pouvait donner des doses croissantes du médicament, de l’individu franchement sain à l’individu franchement malade. Bientôt il sera asservi à cette drogue, ainsi qu’à ceux qui la lui donnent comme étant le seul moyen de guérir son trouble, trouble qu’il n’a jamais vécu, et dont, ainsi, il ne pourra jamais ressentir la disparition. De cette personne, peut-être tout à fait saine, sûrement pas franchement malade, on aura fait un malade, dérouté par lui-même, méfiant vis-à-vis de son propre corps, et livré pour sa survie à la technique.
Cela implique-t-il que nous récusions la prévention en tant que telle et que nous invoquions une médecine préventive instrumentale, pré-technologique, en somme une vieille médecine naturelle ? Non ! Ce qui est en cause, c’est l’abord strictement instrumental et technique de la prévention, abord qui réduit la maladie à la perturbation de quelques taux quantitatifs et qui prétend expliquer comment l’organisme sain devient malade en décrivant la dégradation progressive de ces taux. Ce point de vue sur la prévention des maladies n’est que le prolongement de l’idéologie médicale actuellequi réduit la maladie à des perturbations objectives bien définies, dans un ou plusieurs organes, isolables par la pensée du reste de l’organisme, et qui, en désignant de façon technique la pièce défectueuse de la machine coupe la maladie de la réalitévécue.
Dans cette idéologie, le malade perd son histoire, oublie le caractère unique de la transformation qui fait de lui un malade, et devient la matière sans conscience d’un Savoir objectif mais hors du temps, hors de la vie.
Il n’est pas possible d’envisager dans le détail ce que sera la prévention des maladies tant qu’un retournement complet du point de vue médical aujourd’hui dominant n’aura pas été effectué.
Il nous semble néanmoins possible de s’appuyer sur deux idées forces pour opérer ce retournement : 1°) il n’y a rien à attendre de la technologie pharmaceutique (ou autre) pour résoudre radicalement des problèmes aggravés de toute évidence par notre civilisation industrielle. En effet, si les maladies du cœur, le diabète, et d’autres, sont largement déterminées par les stress, les frustrations et les conditionnements de toute nature, que peut-on attendre des méthodes qui constituent en elles-mêmes de nouveaux stress, frustrations et conditionnements ? 2°) tenter de barrer la route à la maladie et à la mort par n’importe quel procédé technique est le reflet d’une attitude de domination de l’homme sur la nature. Le vivant doit se plier à la logique de la science.
Après quelques résultats spectaculaires (maladies infectieuses), cette attitude voit se multiplier ses échecs (maladies dégénératives et malignes). Il convient de lui substituer un point de vue nouveau, qui, au lieu de s’opposer aux forces de mort (redresser les déviations pathologiques), cherche à mobiliser les forces de vie (susciter la victoire du malade sur sa maladie).
Pour ce faire, il faut que le médecin change radicalement sa pratique, car s’il a des réticences à un contact profond avec son patient, il s’ensuit que celui-ci renforce ses résistances vis-à-vis de sa rencontre avec lui-même et de son désir de VIVRE.

Ségolène et Jean-Pierre Aboulker




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