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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Allons-nous continuer la recherche scientifique ?
Survivre... et vivre n°10 - Octobre-Novembre 1971
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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DÉVELOPPEMENT ET FINALITÉS "DES SCIENCES EXACTES"

Depuis ses débuts au 16ème siècle, les sciences exactes se sont dans une large mesure développées indépendamment de nos besoins essentiels. Par contre, leur développement a évidemment été fortement conditionné par des présupposés et des buts économiques et idéologiques antérieurs ; ceux-ci à leur tour ont été largement influencés par la science dans des voies étrangères à la vie. Cette influence s’est fait sentir non seulement par les conséquences des progrès techniques que la science a rendus possibles, mais également dans la justification que les façons de penser dites "scientifiques" fournissent de plus en plus aux conditions de vie prévalant aujourd’hui et à l’idéologie dominante qui les sous-tend. Particulièrement significative à cet égard est la sur-spécialisation dont nous sommes tous victimes, dans tous les domaines d’activité (manuelles aussi bien qu’intellectuelles), et la stratification de la société suivant des critères dits "objectifs" de subordination des diverses spécialités les unes aux autres, ou de compétence individuelle (ou de mérite) à l’intérieur de chaque spécialité.

L’IDÉOLOGIE SCIENTISTE

Au 16ème siècle en Occident le mode de pensée scientifique a franchi une étape importante pour devenir à notre époque le mode de connaissance dominant. Ce mode de connaissance se prétend universel et de plus il se veut le seul vrai. Vrai parce que lui seul "rend compte de la réalité" : c’est-à-dire que seul l’usage de la méthode expérimentale-déductive permet d’accéder à des connaissances valables.

De progressiste à une époque, la science, par sa tendance impérialiste, est devenue un des outils de destruction les plus puissants d’autres modes de connaissance.

- destruction de cultures non technico-industrielles ;

- dans nos pays, incarnée par la technocratie, elle ne tolère de désirs et de vérités chez les gens que par référence à elle.

Le scientisme est devenu aujourd’hui l’idéologie dominante de tous les pays du globe (avec des réserves pour la Chine seulement). Selon elle, seul l’expert serait habilité à se prononcer sur des questions qui sont du ressort de sa spécialité. Ce mythe du scientisme pose le fondement du pouvoir collectif de la technocratie et de ses privilèges. Ainsi le scientisme est aussi l’idéologie de la technocratie, qui à son tour, est un instrument docile dans les mains de la classe dominante, formée des grands patrons politiques, industriels, financiers et militaires.

LA SCIENCE ACTUELLE COMME PRINCIPALE FORCE NÉGATIVE

La science telle que nous la connaissons aujourd’hui est une des principales forces négatives dans le développement de la société. On ne peut la critiquer sans remettre en cause en même temps ceux qui la définissent par leur pratique même : les scientifiques, qui forment les couches supérieures de la technocratie. Ces aspects négatifs s’expriment par :

1°) Indépendamment des motivations des chercheurs individuels, la science met entre les mains d’une minorité de "chefs" une puissance immense et potentiellement destructrice, alors que dans l’état actuel des choses il est fatal qu’un tel pouvoir sera utilisé de mille façons destructrices, mettant ainsi en péril notre survie même, pour la première fois dans l’histoire de notre espèce.
2°) Le conservatisme de la caste scientifique, et les mythes prétendument "scientifiques" du scientisme, servent à justifier les conditions dominantes de la société présente et la tendance auto-destructive (baptisée "progrès") de la civilisation industrielle vers une croissance illimitée de la production industrielle, de la consommation, de la science présente et des techniques qui l’accompagnent — croissance conçue comme un but en soi, sans souci de nos besoins et de nos désirs ni des exigences d’humanité et de justice.
3°) La méthode des sciences, dans leur pratique actuelle, engendre des relations aliénantes (compétition, hiérarchie, népotisme,...) parmi les chercheurs, les scientifiques, et une forte tendance vers l’élitisme et l’ésotérisme. Ces tendances se reflètent fidèlement dans des tendances identiques de la société globale.
4°) Dans la grande majorité des cas, la motivation de la recherche scientifique n’est, ni le bonheur de l’humanité, ni le besoin de créativité du chercheur, mais réside dans une forte contrainte sociale, puisque la publication de résultats est devenue la condition de la promotion sociale, voire de la simple "survie" sociale pour garder son emploi ou pour en trouver un. Ainsi la recherche scientifique, tout comme les études et comme l’argent, est devenue une fin en soi ; pour la société, un simple moyen de sélection sociale, et pour la personne une arme dans la lutte pour sa place au soleil. Ceci se reflète encore dans des conditions analogues dans l’ensemble de la société : avec de rares exceptions, l’activité professionnelle de tout à chacun de nous est aliénante, châtrante. Elle remplit donc parfaitement sa fonction de nous faire nous insérer docilement dans une civilisation globalement incohérente, marquée par la compétition, par l’expansion aveugle, par la répression que nous subissons tous dès notre naissance, par l’exploitation et par la dépossession de chacun de nous sans exception de tout pouvoir sur notre vie.

VERS UNE NOUVELLE CULTURE

La civilisation industrielle telle que nous la connaissons entraîne de telles catastrophes qu’elle nous paraît condamnée à l’écroulement au cours des prochaines décennies. Cet écroulement ne pourra être évité par des amendements ou même des bouleversements purement techniques ; il est temps au contraire de mettre au premier plan les désirs et les besoins des gens. C’est ainsi que pourraient naître des civilisations et cultures nouvelles, qui représenteront une nouvelle étape dans l’évolution de la vie. Des germes d’une telle Culture Nouvelle existent dès aujourd’hui, et dès aujourd’hui nous pouvons nous associer à leur croissance. Comme puissants catalyseurs dans une telle évolution, nous pouvons prévoir la montée de vagues successives de révolutions culturelles dans divers pays de l’Est et de l’Ouest, comme celle qui a eu lieu en Chine, et (à une échelle plus modeste) en France, en Mai 1968, déclenchées par la prise de conscience progressive par les masses de l’aliénation de chacun de nous, et de l’incohérence globale de notre type de civilisation.

VERS UNE NOUVELLE SCIENCE

Ces bouleversements iront de pair avec la naissance et la progression d’une nouvelle science, c’est-à-dire d’une nouvelle pratique scientifique, qui seront celles de nos besoins et de nos désirs. Celle-ci se distinguera de la pratique actuelle :

1°) Dans le choix des buts, qui seront toujours subordonnés aux besoins et aux désirs de tous les hommes. Le principal effort de la recherche se portera sur des tâches comme l’agriculture, l’élevage et la pisciculture, la production d’énergie décentralisée pour de petites communautés, la "médecine populaire", le développement des technologies "légères" utilisant peu ou pas de matériaux non renouvelables comme les métaux, tout ceci dans un esprit "écologique", constamment soucieux du maintien des équilibres naturels.
2°) Dans la méthode, qui ne s’en tiendra plus à une séparation artificielle entre les facultés purement rationnelles avec d’autres moyens puissants de la connaissance, comme notre intuition, la sensibilité, le sens du beau et de l’harmonie, le sens de l’unité dans la nature et avec la nature. Disparition du type du "spécialiste", la recherche de chacun étant étroitement l’idée avec sa vie de tous les jours et la satisfaction des besoins de lui-même, de sa famille, de sa communauté ou de son peuple. Réunion des activités corporelle et mentale, en contact constant avec le milieu naturel.
3°) Dans les relations humaines promues par le travail scientifique : disparition des rapports hiérarchiques entre spécialistes, notamment de la subordination de métiers "manuels" à des métiers "intellectuels". Chacun (qu’il soit principalement fermier, jardinier, berger, pisciculteur, médecin, technicien...) est potentiellement dans son activité principale un "scientifique" un chercheur. Disparition du centralisme scientifique comme de tout autre centralisme ; le centre de gravité de la recherche est déplacé du laboratoire vers les champs, les étangs, les ateliers, les chantiers, les lits de malade..., avec un déploiement des forces créatrices du peuple dans sa totalité. Des approches intéressantes vers une telle Nouvelle Science sont en train de se développer en Chine, et à une plus petite échelle, en Amérique, sous l’influence d’un groupe de scientifiques, les Nouveaux Alchimistes, qui se sont fixés comme but de développer dès à présent et de mettre en application certaines techniques préfigurant celles de l’ère post-industrielle, par les efforts combinés de milliers de fermiers, de jardiniers et de bricoleurs de tous les coins du pays.

LA SCIENCE COMME JEU

Le premier but, et le plus urgent, de la Nouvelle Science sera de nous permettre d’assumer nos besoins matériels essentiels (nourriture, vêtements, logis), sans en être les esclaves par un travail épuisant et sans attrait. Elle n’y parviendra que dans la mesure où une large partie de la population s’associe créativement à son développement, en devenant chercheur, dans sa pratique quotidienne. C’est ainsi que notre travail, rendu à sa fonction première de moyen pour la satisfaction de nos besoins matériels, pourra en même temps, se transformer en une "praxis", une activité créatrice complète, se rapprochant de plus en plus du jeu, qui est à lui-même sa propre fin. A mesure que nous arriverons à mieux satisfaire nos besoins matériels, cet aspect de jeu prendra une place prépondérante dans toutes nos activités, y compris dans le développement de la Nouvelle Science. Il est possible que dans une étape ultérieure, la Nouvelle Science reprendra dans un esprit nouveau quelques uns des principaux thèmes de la science d’aujourd’hui dont la plupart sinon tous seront sans doute tombés en une désuétude mérite au cours de révolution culturelles successives.

LA NOUVELLE SCIENCE PARTICIPE AU PROCESSUS DE PASSAGE À UNE CIVILISATION NOUVELLE

Par sa nature même, la nouvelle science sera un agent de transformation radicale de la société actuelle. Sa pratique présuppose qu’elle soit faite par la libre initiative de tous, et non réservée à des élites ou avant-gardes d’initiés. Elle est un des moyens pour dépasser radicalement la simple critique et réaliser notre désir de construire une autre vie, et pour détruire les bases mêmes des rapports de puissance et d’exploitation.
La Nouvelle Science peut se définir comme la science du Peuple et non pas la Science pour le Peuple. Une telle transformation n’est manifestement possible qu’en changeant profondément à la fois le contenu de la science actuelle, et sa méthode qui sera définie par la pratique journalière du peuple. Ce n’est qu’ainsi que la science ne pourra plus être un outil dans les mains de quelques uns pour asseoir leur domination.

A. Grothendieck et D. Guedj




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