Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Pour de nouvelles cultures
Survivre... et vivre n°10 - Octobre-Novembre 1971
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

On commence à beaucoup parler de pollution de l’environnement. Le gouvernement, sentant que le problème devient délicat et soucieux de le récupérer, a créé un ministère de l’Environnement. Au "Salon sur la protection de la nature" (Protecna), qui s’est tenu récemment à Rouen sous la direction des experts du ministère, les grands patrons des trusts chimiques et autres ont trouvé un nouveau filon qu’ils vont exploiter à loisir : la fabrication d’antipolluants (produits nouveaux, mais aussi machines à dépolluer, voire usines de traitement) pour "protéger la nature et l’homme".
Voilà qui semble rentable, à première vue, et qui ne fera qu’accentuer le mal dont souffrent les hommes dans notre société. En effet leurs usines polluent suffisamment pour que le besoin de nouvelles usines, antipolluantes cette fois, se fasse sentir. Et ces messieurs se paieront même le luxe d’apparaître comme les sauveurs.
Vous ne pouvez plus respirer ?
On vous installe des régénérateurs d’air à Ledru-Rollin, et vous serez contents ! Le comble, c’est que ces poumons sont si bruyants qu’il va falloir les retirer quelques semaines après leur pose !
Ne cherchons pas de ce côté-là, les grands patrons en quête de profit ne feront qu’inventer de nouvelles machines à tuer l’homme.
À ce congrès de Protecna, une petite voix s’est fait entendre : celle des partisans d’une agriculture biologique. Cette voix détonnait un peu parmi les rapaces du fric et de la science. Les agriculteurs biologiques ont fait le procès de l’agriculture industrielle, qu’on pourrait appeler plus simplement "agriculture chimique".
Sur quelle logique fonctionne l’agriculture chimique ?
L’utilisation des engrais est fondée sur le principe suivant : on restitue au sol les éléments minéraux (azote, phosphate et potassium) que les plantes ont puisés. À la longue, le sol tend à n’être plus qu’un support physique des cultures, l’ensemble des éléments chimiques nécessaires à la vie étant apporté extérieurement par le cultivateur. Conséquence : l’utilisation massive d’engrais. Or ceux-ci détruisent les sols en détruisant les micro-organismes qui renouvellent les constituants chimiques et organiques, bouleversent le réseau hydrographique et donc accentuent l’érosion des sols. On peut se poser la question : "Sont-ils fous pour abîmer ainsi la terre ? »
Le premier impératif qui gouverne cette pratique, c’est la rentabilité des sols, car la terre n’est plus qu’un instrument du système économique. On sait bien que les chercheurs de profit ont la vue courte. Qu’importe si tel engrais, à la longue, rend la terre inutilisable du moment que maintenant ils en tirent du fric. Et les petits paysans, pour tenir la concurrence, se voient forcés, souvent malgré eux, d’utiliser les mêmes méthodes, mais le paysan n’est pas si fou ! Il se réserve toujours un petit coin de jardin où il n’introduit aucun engrais. "Nous, on mange les pommes de terre de notre jardin, celles des champs, c’est pour les Parisiens et les commerçants. »
D’autres y trouvent leur compte ; ce sont, par exemple, les grands trusts chimiques Pechiney, Saint-Gobain, fabricants d’engrais qui se frottent les mains et poussent à leur utilisation.
Enfin l’armada d’experts et d’agronomes est là pour justifier cette pratique, la parer de la rigueur scientifique et la faire apparaître comme seule possible.
Monsieur François, directeur de recherche à l’INRA : "... l’évolution des techniques agricoles et de la technologie alimentaire est inéluctable... Cette évolution est due à de nouvelles caractéristiques du mode de vie au sein de la société actuelle."
C’est assez vague pour clore le bec à tout contestataire des pratiques actuelles ; et puis, ça sort de la bouche d’un homme qui sait de quoi il parle.
Certains reprochent à ces scientifiques de l’agriculture chimique de ne pas comprendre le fonctionnement de la nature, d’avoir une conduite aberrante, une vue courte. En réalité, si l’on admet que leur point de vue d’ensemble est de servir la rentabilité capitaliste, les méthodes qu’ils utilisent sont tout à fait logiques et rationnelles. La terre et, plus généralement, la nature, est considérée comme un objet extérieur à l’homme et celui-ci lui applique sa technique pour en devenir le possesseur.
Les partisans de l’agrobiologie rejettent cette destruction systématique de l’équilibre naturel. Ils rejettent l’utilisation massive d’engrais chimiques directement assimilables par les plantes. Ils préfèrent suivre le cycle normal de la nature en apportant à la terre des engrais organiques, assimilés par les micro-organismes du sol, qui, eux, fourniront aux plantes les composés minéraux nécessaires. Deux avantages : les plantes ainsi cultivées sont plus vigoureuses, moins malades et non toxiques ; le sol conserve sa composition naturelle et se dégrade moins facilement.
Les partisans de l’agrobiologie rejettent l’utilisation de pesticides, toxiques pour l’homme et pour les animaux. L’utilisation de pesticides est un cercle vicieux, car elle favorise la sélection de nouveaux parasites plus destructeurs et résistants à tous les pesticides. Pour faire disparaître les parasites, les agrobiologistes préfèrent deux méthodes : renforcer les capacités de défense des plantes et importer des animaux qui tuent ces parasites.
Un autre aspect de l’agrobiologie, c’est de mettre en avant les pratiques traditionnelles des paysans, comme par exemple la polyculture ; le respect de certaines dates bien précises dans l’année pour semer ou moissonner. Cette tendance nouvelle resserre aussi les liens entre l’homme et la nature.
Par des pratiques moins artificielles et une moindre utilisation des machines, elle permet au paysan de reprendre possession de son travail. Face aux experts de l’agriculture chimique, il se sent au contraire expulsé de son savoir-faire, il ne peut même plus faire appel à son expérience.
L’agrobiologie met en cause, dans une certaine mesure, le savoir de ces experts ; elle met en avant non pas la technique, mais une certaine logique, une sagesse qui s’appuie sur l’amour et la connaissance de la terre.
Un autre aspect positif, c’est que les agrobiologistes rejettent l’agriculture sur de grandes surfaces (en monoculture) et prônent le regroupement en coopératives qui s’inscrivent en marge du système commercial global. Ces coopératives peuvent aussi fonctionner comme point de vente direct du producteur au consommateur, ce qui a deux avantages : on supprime ainsi tous les intermédiaires qui ont coutume de se remplir les poches au passage ; on fait sauter les barrières entre citadins et paysans.
La nouvelle tendance agrobiologique est en train de faire de nombreux adeptes parmi les petits paysans et les scientifiques agricoles.
Cependant certains partisans de l’agriculture biologique, tout en affirmant très justement que l’agriculture s’apprend aux champs, tendent à faire de l’agrobiologie une nouvelle science. On monte en épingle de nouveaux spécialistes, comme un certain Raoul Lemaire, véritable sommité académique, et qui a trouvé un filon pour se faire un renom. On instaure de nouvelles lois qui, cette fois, sont fondées sur le "naturel", mais qui aliènent tout autant la pratique agricole que les lois de l’agriculture industrielle. Il y a, en effet, une différence entre l’agronome qui va sur le terrain recueillir l’avis des paysans et qui retourne dans son labo pour en tirer parti, et la synthèse faite sur place par les agriculteurs eux-mêmes, sur la base de leur expérience directe et indirecte.
D’autre part, l’agrobiologie, tout en essayant de se situer en marge du circuit commercial, est une proie tentante pour des capitalistes d’avant-garde. Ce même R. Lemaire dirige une société capitaliste spécialisée en agrobiologie : vente de semences sélectionnées en amont de la production, et commercialisation en aval, dans des boutiques spécialisées en diététique.
Pour nous, l’homme fait partie intégrante de la nature ; ses rapports avec elle ont été totalement falsifiés par le système socio-économique actuel. C’est pourquoi l’alternative n’est pas technique mais bien plus profonde. Nous pensons qu’en ce qui concerne le travail de la terre, comme en ce qui concerne la pollution,

- Nous devons dénoncer, faits à l’appui, la nocivité des méthodes purement techniques, que ce soit pour la nature, pour les hommes, ou pour leur liaison réciproque.

- Mais on ne peut pas s’en tenir là : dénoncer le délire technologique ne peut se faire en s’installant dans un nouveau cadre technologique, puisque le délire en question c’est précisément de s’en tenir à des questions techniques.

- Nous voulons remettre au premier plan l’initiative et le désir des individus, un nouveau type de liaison avec la nature qui ne soit ni esquintée ni adorée mais vécue, individuellement et socialement.

- Nous voulons développer l’expérience sociale et communautaire, comme source de nouvelles méthodes plus viables pour ceux qui les appliquent. Par exemple, il est probable que l’opinion des paysans traditionnels sera une source inépuisable pour des méthodes de culture plus saines ; source plus riche que bien des stages techniques, et qui a l’avantage d’impliquer la vie des hommes dans toute sa réalité.

Mireille Tabare




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53