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Accident - Occident
Survivre... et vivre n°11 - Printemps 1972
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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C’est sans doute à propos des accidents de la machinerie technologique que l’on peut mesurer le fossé entre la logique dominante et la nôtre...
D’abord, les accidents, qu’est-ce que c’est ? Il y en a tous les jours, à chaque instant, ils se manifestent comme des ratés dans un mécanisme qui devrait être bien huilé : des voitures conçues "en principe" pour transporter des gens, les renversent ou les écrasent : accident de la route ; ce cargo, conçu en principe pour transporter telle marchandise, coule accidentellement et répand sa cargaison de pétrole, ou de noyés, passagers réduits à l’état de marchandises ; ou encore, comme c’est arrivé récemment dans la Manche, des barils de cyanure qui, s’ils s’ouvraient, empoisonneraient une mer entière. À l’usine, ces machines faites pour couper très vite de l’acier, ou pour fondre efficacement du métal, se mettent, par accident, à couper des bras ou à fondre des bonshommes. Il arrive aussi que ce médicament ou cette opération chirurgicale, fait pour guérir rationnellement le malade, pour le débarrasser de sa maladie, le débarrasse de lui-même : "accident"...
Notons que certains accidents du système sont si réguliers, si prévisibles, qu’à un certain niveau, ils n’ont plus rien d’accidentel. Il suffit de lire les journaux des derniers mois annoncer : il y aura au moins tant de morts et de blessés sur les routes la semaine prochaine. Bien sûr, il faut aller fouiner un peu plus du côté de la production (usines, mines, chantiers) pour apprendre par exemple qu’une tour égale dix ou quinze morts et un barrage 60 morts, etc.
On en arrive donc à ce que l’accident n’ait plus rien d’accidentel. Ce qui est accidentel c’est que ce soit Durant plutôt que Dupond qui y passe ; mais que quelques-uns, souvent pas mal, doivent y passer, c’est prévu, intégré, normalisé, programmé. Du reste, on voit que ce sont presque toujours les mêmes qui y passent.
On pourrait, si l’on voulait à toute force se boucher les yeux, mettre tout ça sur le compte de la "complexité-croissante-de-la-vie-moderne", c’est-à-dire sur le compte d’une abstraction. Cette abstraction a souvent un contenu concret : par exemple, les concentrations monstrueuses (villes, écoles, casernes, hôpitaux) accroissent les risques d’accidents ou rendent leur effet plus massif : quand on vit en série, on meurt en série.
Mais le plus important, à notre avis, c’est la façon dont les gens vivent l’accident qui leur arrive, car c’est là que se révèle le rapport vrai qu’on a à notre propre vie, à nous-mêmes. Là-dessus, l’accident d’Argenteuil nous a ouvert les yeux une fois de plus. On a su que dans la ZUP [1] d’Argenteuil, une tour d’une vingtaine d’étages avait été soufflée par une explosion de gaz : quatorze morts, des dizaines de blessés et de mutilés. En fait, on en est à vingt morts aujourd’hui. Cet accident, atroce en lui-même puisqu’il atteint les gens dans leur ultime refuge, "chez eux", comment a-t-il été traité par l’idéologie dominante ? Eh bien, on lui a cherché des causes, du genre : le robinet de gaz était pas bien fichu, les contrôles insuffisants, etc. Une enquête en règle est chargée de déterminer méthodiquement les responsables. Dans certains accidents du bâtiment, on les trouve parfois, c’est tel ou tel entrepreneur ou bureaucrate qui a vendu ou accepté des matériaux de mauvaise qualité, donc de prix moindre, pour emporter le marché. À l’usine, c’est une augmentation de cadence dans le travail.
C’est de toutes façons très intéressant de chercher la cause ou le responsable de tel accident, on aboutit dans bien des cas à une négligence significative, à une combine véreuse et lucrative, où les notables de tous ordres sont compromis jusqu’au cou...
Mais cette démarche (trouver la cause dont l’accident est l’effet) porte les germes de graves illusions, car elle délimite l’accident, elle en fait un objet isolé, indépendant de ce que pourraient en dire les accidentés eux-mêmes, qui n’en sont plus que les objets, les déchets. L’accident et sa cause, ainsi localisés dans leur enchaînement mécanique et aveugle, sont livrés au traitement des experts, qui fignolent à qui mieux mieux sur les circonstances techniques. Les bons experts, après enquête et dans le meilleur des cas, sermonnent ou punissent les mauvais experts qui se sont montrés négligents, et l’accident se trouve du même coup protégé par un écran de fumée compétente, protégé de l’instruction possible des gens qui risquent de s’interroger à partir de leur propre vie, dont l’accident n’est que le produit concentré.
C’est un peu ce qu’on a pu vérifier en allant, Grothendieck et moi, deux jours après l’accident d’Argenteuil, discuter dans la cité de la ZUP. On s’est trouvés devant des personnes atterrées, désarmées par la fatalité du drame. Puis, quelqu’un nous a dit : "Pour l’instant on ne peut rien dire, l’enquête révélera les responsabilités, il faut attendre les experts pour affirmer quoi que ce soit." Or, même si une telle enquête menée "impartialement" (??) aboutissait à désigner tel responsable ou tel règlement particulier comme le fauteur, "les causes" qu’elle découvrirait resteraient en dehors de la vie dite "normale" de la cité d’Argenteuil : les habitants de la cité se trouvent dépossédés de leur vie. Quand nous sommes arrivés à la ZUP, la seule vue de la cité bétonnée nous a fait entrevoir que la cause radicale de l’accident, c’était cette cité elle-même, entassement anonyme où la plupart s’ignorent et où personne n’a pouvoir sur la vie qu’il y mène, ni la moindre prise sur l’espace qu’il occupe : espace aménagé confortablement (?), c’est-à-dire par rapport à des normes techniques considérées comme « valables » et modernes par les spécialistes en la matière, le reste des conditions de vie étant pris en charge par d’autres groupes "responsables" et "compétents", où les locataires peuvent même envoyer leurs représentants. Pour l’idéologie dominante qui met au premier plan l’aspect technique des problèmes, l’accident a des causes dont il est l’effet, mais il n’a pas de signification humaine, individuelle, ou sociale.
Nous disons que les accidents dont notre vie est ponctuée ont toujours une signification, et que la pensée causaliste, ou la pure logique déductive qui intègre l’accident dans une chaîne de déductions logiques, ne met en évidence qu’un enchaînement d’effets. Elle peut toujours le faire sans que l’accident prenne sa signification. La pensée causaliste, "cause toujours" [2] : elle peut toujours trouver des causes, et il lui faut beaucoup de baratin pour ça. Mais le sens, la signification, lui échappe, car ce sens est en fait inséparable de la parole des gens, et c’est cette parole autonome que l’on cherche à faire taire. L’accident d’Argenteuil, au-delà des combines et des combinards qu’on ne manquera pas, j’espère, de démasquer, révèle que dans les cités modèles et modernes, on ne vit pas, on est logé comme des objets déposés dans des cases plus ou moins aménagées par d’autres, et pas comme des hommes et des femmes qui tissent eux-mêmes la trame de leur vie. Ce qui nous a le plus réconfortés à Argenteuil, c’est que dans la discussion, les gens se révélèrent tout à fait disponibles et prêts à une critique radicale du mode de non-vie qui est le nôtre. Nous, on leur disait pourquoi on était là : parce qu’on en a assez qu’on suspende, qu’on détourne la parole des gens vers le fauteur qu’on leur exhibera victorieusement, comme si sans ce fauteur TOUT ALLAIT BIEN, comme si eux n’avaient pas qualité pour s’emparer de leur vie.
On entend dire souvent : "Cet ouvrier de chantier n’aurait jamais eu le crâne brisé s’il avait mis son casque, d’ailleurs, messieurs, le port du casque est obligatoire, c’est dans le règlement. Ah, si les gens étaient plus consciencieux, ils auraient moins d’accidents, etc." Mais justement tout est là : pourquoi ne le sont-ils pas ? Peut-être même que leur inconscience est une question sur le sens de ce qu’on leur fait faire ? De fait, quand on regarde les choses de plus près, on voit qu’il y a dans les conditions de travail -et de survie-une telle misère humaine, une telle perte de soi, que "l’oubli" des précautions élémentaires - comme on dit - prend une signification écrasante" [3].
Pour que la signification de l’accident apparaisse au grand jour, pour qu’il devienne intelligible, il faut qu’il soit dit, parlé, approprié par ceux qui le vivent et qui vivent les conditions qui produisent l’accident : alors, au lieu d’être le raté de la machine, l’accident exprime la vérité inconsciente, essentielle, des mécanismes où nous sommes pris. L’accident (du travail, de la circulation, de la médecine) finit par étaler au grand jour ce que les autorités et l’habitude s’efforcent de cacher. Regardez le chantier de la tour Montparnasse : en temps normal, un regard neutre, c’est-à-dire neutralisé, ne remarque pas grand-chose : ça travaille, un point c’est tout. Vous n’entendez pas ce que les gens qui travaillent là-dedans ruminent dans leur tête, par exemple que ce travail est "tuant", insensé, absurde. Or, survienne un accident : un mort. Cet accident et ce mort vous font entendre tout ce qui en temps normal était inaudible dans le ronron quotidien, à savoir que c’est la vie normale qui est rendue absurde, parce que ceux qui la vivent ne peuvent rien en dire ni en faire ; l’accident ne fait que déchirer le décor, et en ce sens il est un appel, une tentation de vérité, ou un cri de vérité. De même que dans le baratin ennuyeux par lequel on cherche à faire écran ou à meubler la conversation, un lapsus, un accident du langage, vous fait trébucher et fait dans votre façade une petite trouée par laquelle s’échappe la vérité que le baratin voulait cacher.
L’accident, c’est le lapsus dans le baratin que représente le fonctionnement normal de la machine à exclure les masses et leur désir, à les anéantir politiquement. En ce sens, un accident, même mortel, comporte un aspect autre : c’est la protestation d’un désir de vivre, cri spectaculaire, comme si en temps normal, cette vérité parlait trop bas pour qu’on l’entende, ou comme si en temps normal, on était assourdis par le ronron.
C’est pourquoi, face à tout accident, nous proposons une attitude pratique radicalement différente de celle qui nous est proposée par l’idéologie dominante. Au lieu d’emboucher la trompette de l’indignation ("où est le responsable, qu’on le trouve, qu’on le chasse, pour qu’enfin tout redevienne normal"), au lieu d’entamer le lamento de la fatalité et du découragement face au non-sens, au lieu de l’habituel "ouf" de soulagement poussé dans la solitude ("dire que ça aurait pu être moi"), nous proposons :

a) Que les gens concernés et leurs amis se réunissent, tiennent assemblée publique pour faire l’évocation collective de l’accident. Qu’on parle et qu’on voit de quoi il est le signe (ce qui n’exclut pas, au contraire, l’enquête active menée par les intéressés eux-mêmes). Que signifie par rapport à lui notre vie dite normale ? Bref, lui donner, par notre parole individuelle et collective, sa signification individuelle et politique.

b) Une telle réunion d’évocation "libre" et "populaire" ne pourra pas, de par son propre sens, se limiter à quelques gestes de solidarité, par lesquels chacun paie la « chance » de n’avoir pas été la victime. Elle aurait la fonction dans chaque cas précis d’explorer un pan de notre vie et donc de révéler des mesures pratiques possibles pour refuser ensemble de "marcher" dans un système qui nous anéantit, ou mieux encore, pour assurer la construction de notre propre vie, et de ne pas laisser à d’autres le soin de la rendre insignifiante.

Évocation : ça semble assez dur à assimiler pour des esprits cartésiens et "méthodiques". C’est vague, pas sérieux. C’est à l’opposé du discours de l’expert. Un accident, ça parle, ça en dit long et pas nécessairement dans un ordre linéaire et déductif. Évocation, ça suppose de prendre le temps de vivre, de se parler et de s’écouter. Or, il y a toute une fonction de parole qui est littéralement effacée au profit du baratin" [4].
C’est très important que les gens de la ZUP d’Argenteuil, les ouvriers d’un atelier, mènent eux-mêmes l’enquête sur l’accident qui leur arrive ; mais ce qui importe encore plus, c’est la nature des questions qu’ils cherchent à résoudre : est-ce que ce sont les leurs ou celles de la raison technique ? Dans ce dernier cas, à quoi nous servirait que les opprimés fassent le travail des oppresseurs ?

Daniel Sibony

Notes :

[1Zone d’urbanisation prioritaire.

[2Selon l’expression de Lacan.

[3Quelque chose dans le genre : "Pour travailler et vivre dans de telles conditions il faut s’être complètement oublié"

[4Comme par hasard, cet effacement s’est trouvé privilégié dans le mode de pensée dominant de la civilisation occidentale scientifique.




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