Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Petite contribution à l’écologie du fric et du canon
Survivre... et vivre n°12 - Juin 1972
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Avant que le "complexe industriel" de Fos ne soit achevé, l’arrière-pays bénéficie des premières retombées économiques.
Ville créée de toutes pièces dans l’un des sites les plus inhospitaliers de France (entre la Crau déserte, l’étang de Berre tué par la pollution et un golfe qui ne vaut guère mieux), Fos est de ces indispensables carottes que la société impérialiste-technocratique s’attache devant le nez pour entretenir sa faim de puissance.
Simple prétexte à des remuements profitables de capitaux, à des regroupements ultra-planifiés de main-d’œuvre (il est prévu un million d’habitants en l’an 2000), tête de pont des investissements américains en France, l’entreprise est tout entière conduite par les impératifs de la stratégie économique. Son intérêt humain s’exprime en termes d’emplois et de salaires. Il n’est pas question de se demander à quoi ça sert en vérité, ni de chiffrer l’opération par son coût réel de liberté. À Fos comme ailleurs, ce seront toujours les mêmes qui feront les frais de la politique d’après-nous-le-déluge.
Il paraît que, dans cette ville sainte de la sidérurgie et de la pétrochimie, la technologie moderne va donner la preuve de son souci de l’environnement : de gros investissements sont prévus dans l’antipollution. Avant le 1er janvier 1973, on aura fixé le niveau maximum des émissions totales d’oxyde de soufre (mesures Poujade-Ortoli, novembre 1971). C’est beau, l’écologie appliquée. Jérôme Monod, grand aménageur du territoire, a déclaré : " Il existe des techniques satisfaisantes pour limiter (les) pollutions à un taux acceptable. Fos sera un test pour notre politique. Il est indispensable que nous menions cette opération à bien." Un spécialiste, M. Terel, a fait chorus : " Le problème est relativement facile à résoudre : pour l’atmosphère, il y a des techniques nouvelles ; pour l’eau, les méthodes sont déjà expérimentées" (Le Provençal, 9 octobre 1971, p. 20). Taux acceptables, techniques, méthodes : tout est dans l’ordre habituel. Pas question de parler des hommes. Il faut être prophète de malheur comme Fanny Deschamps pour raconter des histoires de pétroliers qui se brisent en arrivant au port de Fos ou de supertankers qui explosent devant la ville . À Fos, il n’y aura pas d’accident : les ordinateurs refusent catégoriquement les hypothèses de cet ordre.
Bon. Laissons Fos monter ses laminoirs à bougnouls, ses tours de "cracking", ses cités-jardins (en pleine gueule du mistral) et polir la Crau pour les futurs envols de Concorde (il y aura trois aérodromes capables d’accueillir ce bel oiseau ; les décibels resteront évidemment à un niveau acceptable).
Un saut de 100 kilomètres vers le nord-est, en haute Provence, à l’extrémité septentrionale du Lubéron, montagne qui s’étire de Cavaillon à Manosque, sur la rive droite de la Durance. Belles collines presque désertes, couvertes de chênes et de pins. Des vallons " encore sauvages". Une forêt domaniale de noble allure (celle de Pélicier, commune de Manosque), presque entièrement constituée de pins noirs d’Autriche, arbre à tout faire du reboiseur méridional.
Là, en 1967, sur les communes de Saint-Martin-les-Eaux et de Manosque, on vit s’installer les derricks. Il ne s’agissait pas, comme on le crut d’abord, de recherches pétrolières. Des prospections géologiques avaient révélé l’existence, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, d’une énorme couche de sel gemme. C’est ce sel qui intéressait les foreurs, non pour lui-même mais pour ce qu’il allait permettre. Depuis plusieurs années, les Américains constituaient des dépôts d’hydrocarbures dans le sel en y creusant des cavités par injection d’eau sous pression. Les sociétés pétrolières exploitant le marché français étaient très intéressées par cette méthode de stockage : à la suite de Suez, des guerres du Proche-Orient et des incidences de ces conflits sur le commerce de pétrole, le gouvernement leur impose de tenir en réserve un volume de carburants correspondant à trois mois de consommation française totale. Les entrepôts de surface coûtent cher. Il faut trouver de vastes terrains suffisamment éloignés des lieux habités (comme Feyzin par exemple...). Et, en cas de guerre, de sabotages, etc., c’est vulnérable, les citernes à tous vents.
Le Lubéron offrait d’immenses possibilités : une couche de sel épaisse par endroits de plusieurs centaines de mètres, à grande profondeur, dans un lieu " désert" à 100 kilomètres de Fos-Etang de Berre, des raffineries, de Shell et consorts. Et le sous-sol appartenait à l’État. Le rêve.

Shell vous aime

En 1967 donc, première tranche de travaux. Multiples forages. Construction de plusieurs grands bassins de décantation de la saumure remontée des puits. Station de pompage. Pipeline direct Passaire (c’est le nom donné au site des premiers forages)-étang de Berre. Astucieux, ce pipeline : il déverse dans l’étang de Berre la saumure à saturation qui provient de la dissolution du sel de gemme ; quand il a fini sa tâche, il sert à transporter en sens inverse les produits à stocker (la quantité de sel dissous pendant la première phase des travaux aurait fait monter le taux de sel de l’étang de Berre d’un gramme par litre ; dixitun géologue impliqué dans l’affaire).
Malgré l’hostilité du maire de Saint-Martin-les-Eaux (commune très peu peuplée), les premiers forages sont menés à bien. Une vingtaine de cavités sont creusées, et remplies. Le site est foutu, mais on n’y venait guère. Un ruisseau joue un temps au bras de mer. Il passe des mini-marées noires dans les rivières. Et puis ça se tasse. Chacun se rendort.
À ce stade, l’affaire est banale. Le bruit des derricks, des bulldozers et des camions envolés, l’herbe repoussant sur les saignées des pipelines, on laissait les " pétroliers" dans leur coin perdu (encore que la station de pompage futuriste servît de but de promenade dominicale pour les Manosquins).
Et puis, en 1970, les sociétés pétrolières décident de doubler la capacité des stockages, de passer de 5.000.000 m3 à 10.000.000 m3. Des derricks s’élèvent de nouveau çà et là dans les collines, d’abord plus ou moins hors de vue, et puis, un beau jour, l’automne dernier, en pleine figure des passants, au bord de la route départementale D5 qui va de Dauphin à Manosque. Des prés et des bois sont éventrés sur plusieurs hectares. Un marais (non sans importance pour l’alimentation du réseau hydrographique local) est entièrement comblé (pour des prunes : à cet endroit, la couche de sel se révèle trop mince et le site est abandonné). La forêt domaniale de Pélicier est tranchée en plusieurs endroits (qui l’autorise ? Depuis un siècle, le domaine forestier de l’État est officiellement inaliénable). Un bassin de réception des boues huileuses de forage est construit à 30 m au-dessus de la source qui alimente Dauphin (ce bassin, mare mal colmatée de plastique, est une concession aux " environnementalistes" : auparavant, on se contentait de creuser une fosse sans aucun souci d’étanchéité et on la comblait au bull après les travaux ; cette fois, les boues seront pompées et rejetées discrètement quelque part ; ça s’appelle de l’antipollution).
Ce coup-ci, les gens commencent à s’inquiéter. Ils ont déjà vu passer du pétrole dans la rivière. Ils n’ont pas envie d’en retrouver dans leur soupe. Tout, évidemment, a été fait derrière leur dos : aucune enquête publique au préalable ; installation des derricks avant même que l’acte de vente des terrains privés ne soit signé (certains, sur Dauphin, appartenaient à un potentat local qui a sans doute flairé la bonne affaire). Alors que tout le monde dans le pays connaît l’emplacement de la source communale, un " expert" en hydrogéologie de Grenoble, le Pr. Miche, a, dans son rapport, déclaré " qu’il n’existait à sa connaissance aucun captage gravitaire d’eau potable pour l’alimentation de collectivités à l’aval hydrogéologique des canalisations projetées". Ce langage fleuri est bien celui du savoir définitif. Le scandale des forages Dauphin-Manosque illustre ici la règle quasi générale qui veut que les gens ne réagissent que lorsqu’ils sont directement concernés : on avait à peu près accepté les premiers travaux effectués dans une zone inhabitée. On s’émeut devant ceux qu’on peut toucher du doigt. Le fond de l’affaire n’a pourtant pas changé. Les pollutions et la dégradation des sites n’en sont que des séquelles mineures. Hier comme aujourd’hui, il s’agit avant tout de stratégie économico-militaro-technicienne, c’est-à-dire de pollution par l’argent et la volonté de puissance.
Outre l’économie très importante que constitue en soi le stockage profond des hydrocarbures (certains doivent aussi parler d’atteinte mineure à l’environnement), l’opération a des visées plus larges. Comme on l’a vu, elle permet de faire face pendant un temps relativement long (bientôt six mois) à un blocus de l’approvisionnement en pétrole. Mais l’énorme volume emmagasiné tient aussi lieu de réserve à caractère spéculatif. Les pétroliers de Berre (doublés bientôt par ceux de Fos), grâce à leurs magasins souterrains, peuvent continuer de faire tourner en été (période de moindre consommation de fuel) les navires qui devaient auparavant rester en cale sèche faute d’entrepôts vacants. Et comme les avatars actuels des marchés font monter constamment les cours des hydrocarbures, ces magasins tiennent aussi lieu de caisse d’épargne. Ces derniers mois, le fuel domestique a augmenté de plusieurs centimes par litre. On comprend que les compagnies aient choisi de doubler -pour leur propre compte cette fois- leur capacité de stockage.
Dernier avantage, et non le moindre : les réservoirs souterrains de carburants (il s’agit de produits transformés, du moins en partie) sont théoriquement invulnérables aux bombes, celles de la panoplie nucléaire comprises. On suppose que, en cas de conflit et même de destruction du potentiel industriel, les reliquats de l’armée pourraient trouver à Passaire de quoi abreuver le matériel survivant. Un copain du pays, qui a eu l’occasion de visiter, à Apt, le " foyer" des officiers responsables des missiles du plateau d’Albion (ce foyer, bâtiment d’un luxe et d’une laideur incroyables, aurait coûté un milliard d’anciens francs), y a vu une carte de la Haute-Provence où les principaux centres d’intérêt stratégique étaient cerclés de rouge : la zone des missiles, l’usine atomique de Cadarache sur la Durance (on y fabrique les réacteurs du "Redoutable", entre autres), et les forages du Lubéron, distants de 30 km seulement à vol d’oiseau du plateau d’Albion.
Où l’on en arrive à considérer un véritable écosystème du fric et de la mort, c’est quand il est question du parc naturel du Lubéron. Ce parc, en cours d’étude, englobe la quasi-totalité du massif. La zone des stockages en fait partie. Mieux, la forêt domaniale de Pélicier, déjà rognée par les bulldozers, doit devenir le " périmètre de loisir" de Manosque (ça veut dire qu’on va la ceinturer de parkings et l’aménager façon bois de Boulogne ; les petites plaques d’identité sur les arbres n’étant pas oubliées : on est culturel ou on ne l’est pas). La zone comprise entre Dauphin et la forêt (environ 2 km) serait vouée à des types de délassement moins édifiants que la contemplation en forêt : parc d’attraction, etc.
On reparlera une autre fois en détail de ce qui sous-tend le mythe des parcs naturels, " nature" officiellement désignée (bien distincte de la campagne triviale, vouée à l’aménagement sans scrupule) où doivent désormais se cristalliser les désirs d’ensauvagement des citadins. Dans le cas présent, le parc apparaît comme une réserve d’espace pour les futurs concentrationnaires de Marseille-Fos (six millions d’habitants en l’an 2000, d’après les prévisions optimistes ; une " bretelle » de l’autoroute Marseille-les Alpes doit assurer la desserte du Lubéron), réserve de verdure, d’air non pollué et de silence (?) pour tous, assure-t-on, mais aussi réserve de terrains à bâtir pour les privilégiés. À l’entour des zones théoriquement interdites à la construction, il est prévu de vastes espaces à urbaniser " légèrement", oit les parcelles ne devraient pas être inférieures à cinq hectares. On voit qui pourra se rendre acquéreur de telles superficies quand, dans dix ou vingt ans, la ferme à restaurer sera devenue introuvable, la possession tangible d’un bout de " nature" le critère de base du standing des cadres. Le lotissement est un excellent appât pour gagner l’adhésion de certaines communes au projet de parc : le maire de Lauris aurait déclaré publiquement qu’il espérait bien voir un jour 10.000 pavillons sur les flancs sud du Lubéron, à la place d’une poignée de paysans non rentables.
On dit que les pétroliers se dépêchent d’abattre la seconde tranche des travaux avant que la charte du parc ne soit approuvée en haut lieu. Il semble pour le moins qu’on leur facilite la tâche. Non qu’il y ait collusion effective entre les gens directement occupés par l’organisation du parc, les trusts et ceux qui les parrainent : la commission du parc, et particulièrement l’équipe chargée de l’inventaire des richesses naturelles et de l’étude écologique, renferme des gens manifestement sincères et préoccupés avant tout - parfois avec l’énergie du désespoir - de contribuer à la sauvegarde des zones d’intérêt biologique et des plus beaux sites. Mais au niveau de certaines communes impliquées dans l’affaire, comme sur le plan préfectoral, la politique du silence complice est manifeste : ce sont les mêmes instances qui patronnent l’aménagement et la mise à sac des milieux naturels, dans les deux cas au mépris des gens. Le ministère de l’Environnement ne fait-il pas bon ménage, sous la même houlette, avec celui des Armées et sa mort nucléaire, avec celui de l’Équipement et son urbanisation inhumaine ? Au niveau local, on reste fidèle aux grands exemples.
Les premiers à réagir aux atteintes immédiates des pétroliers (destruction des sites, pollution des cours d’eau, risques de destruction des sources et des nappes phréatiques alimentant un village de 200 habitants) furent des amis qui s’occupent d’un centre d’accueil de jeunes, dit " les Deux-Moulins", situé exactement entre l’ancienne aire de forage et la nouvelle. Ils ont commencé par mettre en branle toute la batterie des recours à l’administration : constat par huissiers, lettre au préfet de Digne (obtenant deux ou trois mois après une réponse extrêmement vague parlant de contre-expertise), réunion de plusieurs conseils municipaux de communes riveraines de la rivière polluée, etc.
Mais le poisson leur file entre les doigts. Le maire (et conseiller général) de Manosque, commune la plus concernée par les travaux actuels mais située sur le versant opposé du Lubéron, de l’autre bord de la ligne de partage des eaux, donc à l’abri des pollutions, a adressé une lettre à ses collègues inquiets, où il est dit en substance qu’il faut prendre garde à ceux qui voudraient politiser l’affaire.
On en est là. Ceux qui veulent des détails peuvent aller consulter l’épais dossier qu’ont réuni les gars des Deux-Moulins (qui cherchent aussi à sensibiliser directement les gens du pays, mais la psychose du gauchisme est dans l’air).
Chaque jour, des bulldozers entrent plus avant dans les collines. Si jamais une pollution grave avait lieu, aucun recours n’est possible : les trusts pétroliers ont pris soin de constituer, pour la durée des forages, plusieurs microsociétés (" Géostock", " Géopipe", etc.), sociétés au capital infime qui déposeraient immédiatement leur bilan si un procès les mettait en cause pour un délit grave. En n’oeuvrant que sous couvert de prête-noms, les éléments les plus nocifs de l’empire techno-capitaliste restent insaisissables. Mais ce qui peut être saisi par tous, c’est le sens réel de leurs actes : la société de surconsommation, à Manosque comme ailleurs, continue de brouiller impunément les cartes de la vie et de la mort dans le seul souci de consolider sa puissance. Mais son jeu devient trop manifeste : les imbéciles, les exploités, les parqués apprennent à y voir clair. Merci Shell, grâce à toi on roule plus vite vers la révolution.

Pierre Lieutaghi




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53