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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pollution et anti-pollution
Survivre... et vivre n°12 - Juin 1972
Article mis en ligne le 15 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Lorsque des capsules spatiales ont pris des photos de la Terre, la seule trace d’activité humaine que l’on y a vu était l’énorme masse de fumée dégagée par la toute nouvelle centrale thermique de Four Cerners dans le sud-ouest des USA : 300 tonnes de fumée par jour, formant un nuage de 250 km de long. Les journaux américains du 31 mars 1972 annonçaient que, malgré l’installation pour 24 millions de dollars de dispositifs antipollution, elle continuait à émettre un énorme nuage de fumée jaunâtre sous l’oeil consterné des officiels et des parlementaires locaux.
Pourtant, les fumées d’usine posent un problème de pollution qui paraît soluble en théorie : des combustions complètes éliminant l’oxyde de carbone, des dépoussiéreurs absorbant les particules solides de fumée, des dispositifs pour condenser leurs particules liquides, une action chimique pour agir sur leurs gaz autres que le gaz carbonique et la vapeur d’eau, tout cela devrait être à la portée de notre technique. Il paraît que non. Et beaucoup d’autres pollutions posent des problèmes bien pires que les fumées, comme on le verra.
Il faut se rendre compte que la pollution n’est pas une invention de sybarites, ni que l’unique but de la lutte contre elle soit de respirer un air pur et de disposer d’eau propre pour boire, se laver et se baigner (exigences parfaitement légitimes d’ailleurs). Il s’agit aussi de ressources et de santé publiques. L’eau est une denrée rare, que les agglomérations vont chercher très loin, et une eau polluée comme celle de la Seine en aval de Paris est inutilisable, même pour l’industrie. Une eau qui a reçu trop de sels est impropre à l’irrigation ; les eaux "eutrophisées" par les détritus et les détergents deviennent impropres à toute forme supérieure de vie, ce qui restreint nos sources de nourriture. Dans un livre récente, le biologiste Barry Commoner pense que des catastrophes sanitaires de grande envergure viendront des modifications de la composition chimique et biologique des eaux douces créées par la pollution : au lieu d’être des barrières pour les microbes, elles fournissent un support idéal à la propagation des épidémies. La pollution de l’air asphyxie des végétations inutiles. Les nappes d’hydrocarbures répandues sur la mer par les pétroliers empêchent le plancton de transformer le gaz carbonique en oxygène. On peut continuer l’énumération pendant des pages, mais je m’arrête afin d’examiner ce qu’on peut faire contre la pollution. Barry Commoner a mis en évidence quelques principes écologiques fondamentaux, dont les trois suivants :

Toute chose doit aller quelque part,
tout est lié à tout ,
la nature sait mieux.

Voyons l’exemple des détergents, qui est tout à fait typique. Nos pères employaient le savon, un produit très proche des produits naturels. Une eau savonneuse, à condition de l’être en quantité raisonnable, trouvait toujours dans les rivières et les lacs les enzymes et bactéries capables de la décomposer, et les produits de cette décomposition s’intégraient facilement dans les cycles naturels. Aujourd’hui, les chimistes ont dépensé beaucoup d’astuce pour fabriquer des détergents variés, composés artificiels obtenus en accrochant à des chaînes d’atomes de carbone des radicaux divers, les uns destinés à dissoudre les graisses, d’autres à résoudre le problème des eaux calcaires, d’autres encore à parfumer, etc., bref des "enzymes gloutons » et des "tornades blanches ». Mais ces composés artificiels perturbent gravement les cycles biochimiques naturels des eaux douces : en général phosphatés, les détergents servent d’aliment à diverses algues microscopiques qui se mettent à pulluler et à consommer tout l’oxygène disponible en solution dans l’eau, au grand dam des autres espèces végétales et animales : c’est ce que l’on appelle "l’eutrophisation », la mort des lacs. L’industrie chimique s’est alors mise à rechercher des solutions techniques, et à trouver de nouveaux détergents moins phosphatés, dits "biodégradables", à base d’acide nitrilotriacétique. Or cet aimable produit s’est révélé cancérigène, spécialement en présence de mercure et de cadmium, éléments que l’industrie rejette en quantité notable dans les eaux. Le remède est donc aussi mauvais que le mal.
Il y a gros à parier que si l’on s’obstine à chercher très loin des produits naturels, les détergents qu’on trouvera continueront à perturber gravement les cycles naturels : la nature "qui sait mieux", a mis des milliards d’années d’évolution par sélection pour établir des cycles biologiques très complexes et très stables, et, malgré leur habileté, nos savants ne trouveront pas en quelques années comment les remplacer par des cycles très différents, et tout aussi stables et équilibrés. Il serait bien plus intelligent d’améliorer la fabrication du bon vieux savon, et de faire l’inventaire des autres produits naturels utilisables pour le lavage.
Mais en passant du savon au détergent, l’industrie a vu son profit croître. Les détergents lavant plus blanc, la société contemporaine a cultivé le mythe "du blanc", la crainte de la saleté (qui engendre d’ailleurs une saleté pire car "toute chose doit aller quelque part"). Cela s’insère dans le contexte plus général de l’horreur de la nature, de la recherche du stérilisé et de l’artificiel, contexte qui a un aspect sexuel, de sorte que le mouvement écologique rejoint celui pour la libération des femmes. Ainsi le problème de la pollution par détergent N’EST PAS SOLUBLE PAR LE BIAIS TECHNIQUE. Sa solution passe par de profondes modifications de L’ÉCONOMIE et de la PSYCHOLOGIE SOCIALE.
Néanmoins, il s’est créé récemment une industrie de l’antipollution, souvent issue de firmes existantes, qui cherche à prendre le relais des lucratives productions militaires, aériennes, spatiales et automobiles. En France, au premier Salon de la protection de la nature (Rouen, fin octobre 1971), les stands de l’industrie antipollution donnaient une telle impression de foire commerciale que Le Monde du 21 octobre 1971, pourtant pas ennemi acharné de l’industrie, titrait : "Croisade ou marché". Non seulement il est immoral que des criminels crient "au voleur", mais l’antipollution telle que la conçoit l’industrie est un leurre. Sans changement d’esprit, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Sur le plan pratique, l’idée de ces industriels est, en gros, d’adjoindre à un dispositif polluant un autre dispositif qui avale sa pollution. Mais où ira la saleté récupérée, puisque "toute chose doit aller quelque part" ? Faudra-t-il inventer un troisième dispositif pour corriger les méfaits du second, un quatrième et ainsi de suite ? Tout cela sous le signe du cycle infernal, signe que notre société industrielle paraît affectionner, et qui revient constamment lorsque l’on cherche des solutions purement techniques à des problèmes dont les sources sont économiques et politiques.
Un autre exemple est celui des récipients en matière plastique qui parsèment désagréablement plages et forêts. On a d’abord trouvé la solution de les brûler sur place, ce qui dégage de notables quantités d’acide chlorhydrique, produit excellent pour les bronches et les monuments... Sensibilisés, dans une mauvaise direction, sur la pollution, beaucoup de gens se sont effrayés de ce que ces matières plastiques sont quasiment indestructibles par les agents naturels, et Le Monde du 18 septembre 1971 a été tout heureux d’annoncer qu’une firme suédoise avait mis au point un plastique qui se décompose en quelques semaines sous l’action du vent, du soleil et de la pluie. Il se décompose en quoi ? À coup sûr en des produits qui vont gravement perturber les cycles naturels. Les très inertes matières plastiques classiques sont beaucoup moins dangereuses. Et on peut éviter les désagréments esthétiques et les pertes de ressources causées par leur accumulation : renoncer aux excès de l’emballage, utiliser des récipients consignés et repris, ramasser, recycler. Solutions qui n’ont rien de technique.
Un dernier exemple, celui des produits pétroliers répandus sur la mer. En cas de marée noire, on a d’abord pensé à répandre de la sciure de bois ou de la paille, absorbants peu efficaces, mais inoffensifs. Puis, en progrès, on a trouvé des détergents qui entrent en réaction chimique avec les produits pétroliers, mais les produits obtenus sont encore plus néfastes à la vie aquatique que le simple pétrole ; ils empoisonnent mieux. Tout récemment, la société Shell a annoncé que ses laboratoires ont trouvé des bactéries qui se nourrissent de produits pétroliers ; mais on ignore comment elles s’intégreront dans les cycles de la vie marine ; on ne sait si, comme les algues des eaux douces sous l’influence des déchets phosphatés, elles se mettront à pulluler et à asphyxier toute autre forme de vie. Le remplacement "technique" d’un déséquilibre par un autre est un cycle sans fin.

Pierre Samuel




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