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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Dissidence : Marginalité et débordements quotidiens en URSS
{Matin d’un Blues}, n°2, s.d., p. 29-33.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Il ne veut pas qu’on dise son nom. On comprend d’ailleurs pourquoi : il est exilé politique russe juif, anarchiste, ex-délinquant/dealer/trafiquant/drogué/marginal et tout proche encore de son séjour dans un camp.
Il nous parle d’une dissidence qui n’a rien à voir avec la version tragique des nouveaux philosophes. Ce n’est pas un intellectuel, il n’a pas eu de comité de soutien pour échapper au flic et à la répression. Il raconte la résistance quotidienne, la marginalité et les flambées de colère ...

W - Qui es-tu et comment es-tu arrivé en France ?
X - Je suis ici comme immigrant politique parce que, n’étant pas d’accord avec ce qui se passait en URSS, il m’était impossible, non seulement de réaliser mes projets, mais aussi de devenir moi-même. Là-bas j’étais dévoré par le système et n’arrivais pas à vivre en fonction de mes désirs profonds.

W - De quelle couche sociale es-tu issu ?
X - Mes parents étaient ouvriers.

W - En URSS, devais-tu devenir ouvrier toi-même ?É:tais-tu préparé à devenir cadre ou intellectuel ?
X - J’étais étudiant aux Beaux arts et dans un institut théâtral.

W - Est-il facile en URSS de choisir ce genre de métier ?
X - A l’époque, je n’avais aucune divergence avec l’idéologie dominante. N’étant pas fiché, j’ai eu la possibilité de choisir sans trop de problèmes.

W - A quel moment de ta vie s’est créée la rupture faisant de toi un dissident ?
X - J’avais dix-sept ans. J’ai travaillé trois ans comme ouvrier avant d’aller à l’université. C’est là que j’ai pris conscience des obligations idéologiques auxquelles me soumettait le Parti ; je ne me suis pas fait remarquer, ce qui explique que l’université m’ait été ouverte.

W - Quel a été ton premier acte de rupture claire avec le système ?
X - En mettant de côté le fait que, gosse parmi tant d’autres, je fauchais dans les magasins, mes premiers ennuis sont nés de l’idée que j’ai eue de créer un groupe de discussions et réflexions à Léningrad.

W - L’idée de ce groupe est née comment ?
X - Ce genre de désir traversait à l’époque beaucoup de couches dans la population russe. Pour ce qui est de notre groupe, l’idée est venue simultanément de plusieurs personnes.

W - La rencontre avec ces gens a eu lieu comment ?
X - Dans chaque ville d’URSS, des lieux existent où des gens mal à l’aise dans leur vie se retrouvent. Il s’agit souvent de cinémas, de bibliothèques.

W - La police est-elle au courant ?
X - En général oui. Alors elle introduit dès le départ des agents ou des indics chargés de surveiller l’évolution de ces gens.

W - Qu’est-il advenu de votre groupe de réflexion ?
X - En 1957, en pleine période de déstalinisation, notre groupe, comme beaucoup d’autres, pensait que le pouvoir, face à cette sorte de Printemps de Prague, n’oserait pas intervenir. Il n’y avait pas, à l’époque, de remise en cause proprement dite du communisme, mais plutôt une attirance vers une démocratisation à la yougoslave. Nous étions des gens de tendance communiste-Iibertaire ne remettant en cause que l’aveuglement de l’Ëtat totalitaire et prônions une plus grande autonomie de l’individu dans notre société. Certains d’entre nous remettaient en cause l’État et se réclamaient de l’anarchie. Il y avait aussi dans tous ces groupes des gens qui se réclamaient d’un nationalisme dur.

W - Vous est-il arrivé, à la suite de discussions, de passer à l’acte et comment ?
X - Pour nous, la politique a cessé d’être de la politique au sens traditionnel du terme, mais plutôt de la création débouchant sur une expression théâtrale critique improvisée. Dans le contexte de l’époque, c’était déjà un acte délictueux qui finissait souvent par l’intervention de la milice, et pour certains d’entre nous par des stages en hôpitaux psychiatriques.

W - As-tu eu des ennuis personnellement à l’époque ?
X - Oui, ils ont attendu que des gens que je connaissais détournent un avion en 1958 pour m’arrêter et m’interroger. Refusant de reconnaître quelque participation que ce soit à l’affaire, j’ai fini par être relâché mais inscrit sur la liste des gens à surveiller. J’ai été renvoyé à la faculté et j’ai travaillé comme monteurdécorateur dans un théâtre. J’ai tout de même pu m’inscrire à des cours du soir en 1960. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai compris que faire bouger les choses d’une manière traditionnelle et légaliste en URSS était impossible. Je me suis alors intéressé à l’ésotérisme et j’ai commencé à me droguer. A l’époque, je me croyais en fuite ; aujourd’hui je sais que c’était le début de ma propre libération, donc un acte politique.

W - Est-ce le cheminement d’une partie de la jeunesse ?
X - Oui, une majorité de la jeunesse s’est tournée et se tourne vers la défonce et les combines. Il est vrai aussi que de nouvelles divisions sont apparues au sein de cette marginalité suivant le niveau de désespoir que prenaient les formes de vie. (Drogues dures, drogues douces).

W - Tous ces gens qui quittent le champ social russe, le pouvoir veut-il et peut-il les réabsorber ?
X - L’action répressive du pouvoir tend en fait à marginaliser toute une partie de la population et à créer des ghettos.

W - Les ennuis avec le pouvoir ont-ils repris du fait de ta nouvelle vie ?
X - En 1967, j’aidais un des leader de la dissidence, Galanskhof, poète et personnage politique de l’opposition en URSS, à écouler des devises étrangères. Il se réclamait du marxisme pacifiste et est mort après dans un camp. Arrêté, j’ai été mis en détention préventive dans une prison pendant une année avant d’être jugé, condamné à deux ans, et envoyé finir ma peine dans un camp de travail.

W - Qu’est-ce qu’est une prison en URSS ?
X - Il y en a de deux sortes : prisons et camp de travail. En prison, deux modes d’enfermement : l’isolement à quatre dans une cellule sans fenêtre, ou alors la prison commune à cent par dortoir.

W - Quelle était l’histoire moyenne de tes compagnons de cellule ?
X - En URSS, 90 % de la population pénale sont enfermés pour des choses qui, ici, se régleraient par une amende ou de la prison avec sursis.

W - Après la prison, tu as donc été envoyé dans un camp. Combien y-a-t-il de gens dans les camps ?
X - Dix millions, je pense.

W - Mais pourquoi une telle sévérité ?
X - Le pays a besoin d’une main-d’œuvre gratuite pour les travaux pénibles. Mon camp s’occupait de la construction d’un pipe-line dans le nord.

W - y a-t-il une ségrégation dans les camps entre politiques et droits communs ?
X - Dans certains cas, oui. Dans le mien et dans celui de beaucoup d’autres, nous sommes considérés comme des droits communs ainsi que les types pris lors des manifestations violentes.

W - Il y a des manifestations en URSS ?
X - De temps en temps pour des choses graves. La tradition est alors de brûler un commissariat.

W - Y a-t-il beaucoup de délinquance en URSS ?
X - J’ai fréquenté plusieurs milieux et je peux dire que 80 % de la jeunesse pratiquent des choses interdites. Il n’y a pas de bandes et de gangs comme ici du fait de la répression, mais beaucoup d’actes isolés, genre cambriolage ou autre.

W - Dans les camps, existe-t-il une rééducation idéologique ?
X - Trois fois fois par semaine nous avons des cours de formation civique.

W - La bonne tenue peut-elle entraîner une remise de peine ?
X - Bien se tenir, c’est collaborer à la répression, c’est-à-dire d’abord devenir indic, ensuite il est possible de devenir surveillant, porter un brassard et surveiller ses ex-codétenus, au risque d’ailleurs de se faire démolir.

W - Les situations explosent-elles parfois ?
X - J’ai assisté à une révolte dans un camp où j’étais. Nous avons commencé par casser la gueule à ces fameux gardiens, brûler leurs baraques d’habitation ainsi que celles de la propagande. Les gardiens se sont réfugiés sur les miradors, derrière les barbelés, et ont tiré par-dessus les têtes. Ils nous ont demandé par hauts-parleurs de rentrer dans nos baraques car ils allaient abaisser le tir : nous sommes rentrés ...
La répression s’est ensuite abattue plus ou moins par hasard sur soixante d’entre nous qui ont reçu quelques années supplémentaires et qui ont été mutés dans d’autres camps pour des travaux beaucoup plus durs et plus malsains.

W - Y a-t-il beaucoup de soulèvements dans les prisons et dans les camps ?
X - D’après ce qui se dit de bouche à oreille, il y aurait des révoltes sporadiques assez dures.

W - A ta sortie de prison, que t’est-il arrivé ?
X - Liberté surveillée pendant six mois avec pointage au commissariat.

W - Te trouvent-ils ou t’aident-ils à trouver du travail à ta sortie de prison ?
X - Non, mais au bout de six mois de surveillance, tu dois quitter la ville si tu n’as pas trouvé de travail.

W - Comment vivre sans travail ?
X - Pour survivre, à ma sortie, il a fallu que je trouve un travail au noir dans le bâtiment.

W - Par qui étais-tu employé ?
X - C’est difficile à expliquer. Des amis ont pu me faire travailler sans me déclarer. Les secteurs de travail sont très cloisonnés. Les travaux au noir sont les plus durs, mal rémunérés, et personne ne veut les faire. En fait, le travail au noir en URSS, est comparable à la main-d’œuvre algérienne en France et arrange le pouvoir qui ferme les yeux.

W - Quel est le rapport entre la population et les sortant de prison ?
X - Chaque habitant a été dans un camp ou connaît quelqu’un de sa famille qui y a été. Il s’est donc créé une complicité à ce niveau-là.

W - Tout le monde sait donc qu’il peut se retrouver un jour dans un camp ?
X - Dans ma classe à l’école, à part les filles, tous les types ont été plus ou moins longtemps prison, en hôpital psychiatrique ou en camp. Là-bas quinze jours de prison ne sont même plus considérés comme une chose importante.

W - Que représentent quinze jours de taule ?
X - Une cuite publique ou une engueulade avec un supérieur.

W - Je me suis laissé dire que la population russe consommait plus d’alcool que la population française pourtant recordman en Europe.
X - C’est vrai, presque tout le monde boit un demi-litre de vodka par jour.

W - Combien coûte un demi-litre ?
X - Cinq roubles.

W - Combien gagne un ouvrier mensuellement ?
X - Deux cents roubles, ce qui fait qu’un ouvrier dépense plus de la moitié de son salaire envodka.

W - Comment est-ce possible ?
X - D’abord la femme travaille aussi et puis tout le monde fauche plus ou moins à son travail ou ailleurs, ou bien encore travaille au noir en-dehors de son travail normal.

W - Les gens boivent chez eux ?
X - Ils boivent à plusieurs dans les vestibules d’immeubles. Lorsque quelqu’un veut boire sans payer cinq roubles, il se met devant le magasin d’alcool, fait signe avec ses doigts du nombre de gens qu’il voudrait avec lui. Quelqu’un sort alors de la queue et ils achètent la bouteille ensemble. Il n’est pas rare qu’ils la boivent en sortant du magasin.

W - J’ai lu quelque part que l’ouvrier russe serait un des plus mauvais. d’Europe.
X - Ce ne sont pas de mauvais ouvriers, mais ils n’ont aucun droit, sont mal payés et arrivent très vite à se foutre d’un travail qui leur échappe.

W - Comment as-tu évolué à ta sortie de prison ? N’as-tu pas eu peur d’y retourner très vite ?
X - On n’a peur que de ce qu’on ne connaÎt pas. En URSS, la prison ne fait plus peur, elle est entrée dans le quotidien.

W - Tout à l’heure, tu parlais défonce. Quand as-tu commencé ?
X - J’avais vingt ans, c’était en 1961 et je n’ai jamais arrêté depuis, sauf en prison, bien sûr.

W - Quelles drogues circulent ?
X - L’herbe et le H qui poussent dans les montagnes, le chanvre aussi. Le vrai problème, pour se défoncer, c’est l’argent. Malgré cela, aujourd’hui, toute la jeunesse ouvrière fume.

W - Et les drogues dures ?
X - Les lois sont très sévères et la poudre est très chère. Ceux qui le font sont soit des délinquants (voleurs, trafiquants), soit dans le milieu artistique.

W - Les junkies (accrochés) existent-ils en URSS ?
X - Je l’ai été moi-même. Je transportais de l’herbe pour pouvoir financer ma défonce.

W - Comment le pouvoir entend-il ré· soudre le problème de la défonce ?
X - Le H, avant une loi récente, c’était la prison, la poudre l’hôpital spécial puis ensuite la prison. Toujours la rééducation par le travail.

W - Existe-t-il des gens qui remettent le travail en cause en tant que valeur, en URSS ?
X - Oui, dans les villes l’Ëtat est obligé de fermer les yeux car il n’y a pas assez de travail pour tout le monde. Mais ce phénomène n’est pas théorisé.

W - As-tu eu des ennuis avec la justice pour ta défonce ?
X - A une époque, je prenais beaucoup de speed et j’ai eu des problèmes de relations avec mon patron, puis très vite avec la police. J’ai préféré me rendre de moi-même dans un hôpital psychiatrique où je suis resté deux mois. Il faut dire que cela n’est pas trop grave dans un pays où l’usage des médicaments grandit rapidement.

W - Comment as-tu quitté l’URSS alors que tu étais fiché ?
X - Tous les gens qui partent le sont. Nous sommes dans une période où il est assez facile d’obtenir ce droit, pas toujours bien sûr.

W - Que veux-tu faire maintenant ?
X - Je n’ai pas de projet particulier. J’ai le désir de vivre comme j’en ai envie et de me réaliser dans mon quotidien.

Interview de Walter Jones
Interprète Philippe Struve




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