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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Projet de résolution sur le problème des liaisons internationales
{Bilan} n°22 - Août-Septembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017

par ArchivesAutonomies
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Il est très facile, surtout actuellement, d’opposer au travail des fractions la convocation de vastes concentrations internationales, groupant pêle-mêle anarchistes, socialistes de gauche, syndicalistes, trotskistes, communistes, et se donnant pour tâche celle de mobiliser le prolétariat contre la guerre, le fascisme ou contre les déclarations de Staline au sujet de l’Union Sacrée. Seulement, le problème ne réside pas dans le choix du chemin le plus facile mais bien dans la détermination de l’endroit historique où peut se retrouver le prolétariat, dans la définition des positions politiques autour desquelles les masses peuvent se regrouper en tant que classe, pour les batailles d’aujourd’hui et de demain. À ce sujet, il convient de proclamer qu’en aucun cas toutes les entreprises de confusion qui entendent se substituer au travail des fractions, ne peuvent mener vers la constitution des organismes d’avant-garde qui répondront aux exigences des révolutions de demain.
Les partis se construisent sur le front des luttes de classes, représentent la conscience la plus élevée que le prolétariat ait pu acquérir sous leur aiguillon. Par conséquent, il faut être un opportuniste avéré pour oser affirmer que des conférences, qui groupent des tendances opposées, des personnalités bénévoles, qui lancent des résolutions équivoques, puissent représenter l’endroit historique où se retrouve le prolétariat ; une digue contre les événements qui se déchaînent, ou même une garantie pour l’avenir. Les partis ne se construisent pas en dehors des luttes de classe, mais en sont une conséquence. Or, qui pourrait affirmer que le prolétariat international n’est pas écarté, pour un laps de temps donné, de la scène historique par la victoire mondiale du capitalisme ; que la cause de cette défaite ne réside pas dans son incapacité de garder en son sein l’I.C. et l’État prolétarien, de bâtir des partis communistes capables de lutter contre le pouvoir ? Précisément ceux qui organisent toutes ces conférences pour des Quatrièmes Internationales ou pour des nouveaux Zimmerwald. Pour ces Messieurs, les partis de la révolution ne se construisent pas sur le front où le prolétariat s’est fait battre, ne jaillissent pas de la résorption du reflux révolutionnaire, mais on les "invente", on les "proclame" après constatation de leur nécessité. Que l’expérience historique nous apprenne qu’un parti résulte du renouveau des luttes de classe se croisant avec un courant marxiste ayant retiré des défaites du passé les armes nouvelles de la victoire, les partisans des Conférences le nient, en attribuant démagogiquement aux masses la faculté de créer spontanément leur programme sous le fouet des événements : notre rôle serait uniquement celui de réveiller les ouvriers à coup de manifestes, leur montrant l’horreur de ce que leur réserve le capitalisme. Mais les événements d’Autriche, d’Espagne, de la France, prouvent qu’il faut un guide aux révoltes ouvrières, sous peine d’échec irrémédiable. Plus encore : tous les Schutzbund, les Alliances Ouvrières, ne peuvent sauver le prolétariat qui, au feu des événements, luttera héroïquement sans parvenir à se donner un programme (ce qui d’ailleurs permettra aux traîtres de tout acabit de se coller à ses luttes). Il faut donc un parti, mais il ne suffit pas de dire que parce que les situations dépasseraient le travail des fractions, il faudrait transformer immédiatement celles-ci en partis, participer dans ce but aux conférences internationales qui ont cet objectif, ou des objectifs plus limités. En changeant de nom, il faudrait aussi changer la substance actuelle des événements : concentrer les ouvriers autour des positions de la révolution, alors qu’ils suivent le capitalisme.
Le front international où se construisent les partis ne passe pas par ces conférences qui nient le fait que le prolétariat est jeté dans la guerre parce qu’il n’a sur donner des guides à ses révoltes, élaborer le programme de la révolution communiste mondiale. Ces Conférences se situent en dehors des luttes de classe, sont l’illustration pornographique des défaites ouvrières et nous nous mettrions à leur niveau si nous substituons au travail méthodique de formation des cadres, d’élaboration programmatique, la course vers notre transformation en parti : ce qui, d’ailleurs, ne ferait pas avancer d’un dixième de millimètre le cours des situations. En effet, la lutte des classes s’achemine aujourd’hui, grâce à la social-démocratie et au centrisme, vers le dénouement de la guerre impérialiste. Il ne dépend d’aucune volonté de changer ce fait : seule la dislocation du rapport entre les classes, au profit du prolétariat pourrait le changer, mais cela est impossible car tout a été fait pour pulvériser ce dernier. C’est donc dans les catastrophes de la guerre que les ouvriers se retrouveront et chercheront leur drapeau. Par conséquent, la liaison réelle avec les luttes de classes, avec le front où se construit le parti, se manifeste seulement là où on oeuvre pour donner des solutions politiques aux explosions de demain : dans les fractions de gauche qui savent parfaitement que l’on ne crée pas le parti de classe sur des sursauts désespérés de prolétaires, mais qui interprètent ces sursauts - écrasés par la réaction victorieuse - comme l’expression même de leur nécessité, de l’utilité historique de leur travail : l’établissement d’un bilan délimitant principiellement les problèmes qui ont brouillé le cerveau du prolétaire, bilan mettant en évidence les enseignements issus de l’immaturité idéologique du prolétariat qui permit au capitalisme de tuer l’I.C., de faire de la Russie l’arme de la contre-révolution.
En affirmant donc que seules les fractions se relient au processus des luttes de classe, qu’elles seules se trouvent sur le front où se construisent les partis, en subordonnant notre participation à des initiatives internationales, à la possibilité de ne pas compromettre notre travail ; la création de fractions dans tous les pays, nous faisions preuve non de "sectarisme" ou de "schématisme", mais bien de compréhension des tâches historiques du prolétariat.
En premier lieu, nous supposons non résolus les problèmes qui ont porté au triomphe du centrisme dans l’I.C. et en Russie et affirmons que les nouveaux partis, s’ils seront le fruit des batailles de demain, devront néanmoins réaliser la capacité de faire face aux problèmes devant lesquels ont failli les P.C., devront donc représenter une étape progressive, supérieur aux formations antérieures.
En répondant à tous les opportunistes par notre volonté d’oeuvrer à l’échelle internationale pour la constitution de fractions, nous marquons également l’impossibilité d’un travail commun, autour de problèmes essentiels à la vie du prolétariat, avec tous les courant liquidés par la révolution russe : la social-démocratie, soit de gauche, soit indépendante ; nous repoussons au même titre les courants centristes qui, depuis les événements d’Allemagne, ont évolué vers les camp capitaliste et qui, avec la déclaration de Staline, sont entrés dans le giron des forces nationales des pays démocratiques ; et enfin les courants apparentés à Trotski, qui ont sombré dans la IIe Internationale ou envisagent la formation des partis de demain comme leur croisement avec la social-démocratie de gauche. En outre, nous affichons aussi organiquement la nécessité d’un effort idéologique pour armer les luttes de demain de principes : pour créer de véritables P.C., quand le flot révolutionnaire rejaillira à nouveau des contrastes issus du capitalisme. Comme nous l’avons prouvé maintes fois dans "Bilan", ce chemin fut celui de Marx-Engels et ensuite de Lénine : jusqu’ici personne n’a encore essayé d’opposer à notre interprétation des positions de nos maîtres concernant la fondation de la Ligue Communiste, de la Ière Internationale, du parti bolchevik, de la IIIe Internationale, un autre système d’idées ; nous persistons donc à croire que notre interprétation est juste.
Dans le projet de constitution d’un bureau international d’information, élaboré par notre fraction en mai 1933 (publié dans le n°1 de "Bilan"), il est mi en évidence que "tout parti peut être fondé seulement sur des considérations internationales" bien qu’il se fonde sur "la notion de la lutte ouvrière contre et pour la destruction d’un État capitaliste". Il est vrai que nous pourrions ajouter "dans la mesure où il peut lutter contre et pour la destruction d’un État capitaliste", car sous peine de devenir la proie de l’opportunisme, un parti ne peut vivre que sous l’aiguillon de situations mûrissant la poussée révolutionnaire des masses. Ces deux notions, qui ne sont pas contradictoires - comme nous le verrons plus loin - doivent nous guider non seulement dans notre travail de fraction, mais aussi dans la considération de nos tâches internationales.
En effet, l’expérience dont les fractions de gauche héritent se relie à la révolution russe qui fut une explosion révolutionnaire du prolétariat mondial ne pouvant subsister et s’épanouir qu’au travers des luttes de la classe ouvrière internationale. Mais idéologiquement, la construction de l’I.C. revint uniquement au P.C.R., alors que les partis des autres pays n’apportèrent pas une contribution à ce travail, et à la solution des problèmes que la Russie dût aborder avec et après la Nep. La fraction actuelle, base du parti de demain, doit donc contenir une solution aux problèmes des rapports d’un État prolétarien avec le mouvement international autre que celle qui a fait de la Russie un instrument contre-révolutionnaire. Mais cette solution elle ne peut l’entrevoir que parallèlement aux problèmes propres à la lutte des classes du pays où elle agit et qui la porteront à briser le mécanisme de la domination capitaliste. La faculté d’entrevoir une solution aux problèmes internationaux posés par l’érection de l’État prolétarien ne peut se concevoir qu’en fonction du mécanisme même de la lutte des classes portant à la lutte contre l’État capitaliste.
On peut donc poser le problème ainsi : notre fraction ne peut vivre, se développer que si elle réalise la capacité de répondre aux problèmes internationaux qui conditionnent son existence. Le fait que nous soyons presque seuls aujourd’hui à examiner des problèmes colossaux peut préjuger des résultats, mais non de la nécessité d’une solution. En tout cas, seulement une confrontation entre prolétariats de différents pays pourrait donner de sérieux résultats et permettre non seulement le développement des fractions, mais aussi des conditions avantageuses pour la révolution de demain. En effet, si le centrisme a pu triompher si aisément dans l’I.C., en Russie, c’est bien parce que les bolcheviks abandonnés idéologiquement à eux-mêmes, succombèrent devant les difficultés, alors qu’en Italie excepté, partout ailleurs les directions des partis communistes vivaient en parasites de la révolution russe. La confrontation internationale peut donc donner une consistance organique aux fractions, donner à l’Internationale future des bases véritables. Mais puisque la fondation d’une Internationale ne peut se faire que sur la base de solutions aux problèmes de la révolution communiste mondiale, solutions que ni l’I.C., ni la Russie n’ont donné soit avec les quatre premiers Congrès, soit avec Rapallo (Traité commercial Russo-Allemand) ; puisque l’Internationale ne se fonde pas sur la considération d’un État capitaliste mondial, mas sur celle d’États capitalistes opposés, donc sur la base de données qui embrassent le monde capitaliste dans son ensemble, une confrontation internationale doit s’effectuer entre des groupes communistes reliés au mécanisme de la lutte des classes, confrontation portant sur les problèmes posés par cette lutte, afin que puisse se vérifier en même temps que la capacité d’agir contre un État capitaliste, l’autre capacité de donner à l’État prolétarien une assiette internationale, une direction aboutissant à la révolution mondiale.
À ce sujet, l’on peut affirmer que Trotski a repris, en l’aggravant principiellement, l’erreur - d’ailleurs compréhensible - de Lénine, poussant à la fondation de P.C. avec des courants socialistes "ralliés" au communisme. Après la révolution russe, Lénine rejetait, au nom de la nécessité de développer rapidement des partis pouvant venir en aide à la révolution russe, en renversant leur propre bourgeoisie, sept années de lutte impitoyable contre le menchevisme pour constituer le parti bolchevik. Le parti de Lénine a pu se relier au mécanisme de la lutte des classes en Russie parce qu’il a combattu avec acharnement toute entente avec des courants opportunistes, parce qu’il a préservé ses bases mêmes de tout alliage, parce qu’il a résolu la lutte internationale menées par les gauches de la IIe Internationale contre l’opportunisme sur le terrain russe en établissant une continuité entre les luttes révolutionnaires menées antérieurement par des ouvriers russes (Narodnia Volia) et la nouvelle phase de l’impérialisme : en somme, en réalisant la plus haute capacité d’intervention d’une classe opprimée contre des classes exploiteuses.
La valeur de toute confrontation internationale doit donc résider dans la possibilité de vérifier la liaison des divers groupes au mécanisme des luttes de classes des différents pays, c’est-à-dire dans la possibilité de confronter des expériences de prolétariats différents, de programmes de groupes différents. À notre avis, seule une fraction de gauche rejetant tout alliage avec des forces liquidées historiquement, peut atteindre assez de cohésion, de continuité, de cristallisation idéologique pour réaliser sa liaison avec la lutte de classes. Mais le fait que l’I.C. a résolu négativement le problème, en s’inspirant de considérations tactiques revenant à permettre à des formations socialistes de "rejoindre" le communisme - Trotski dira collaborer au programme communiste du nouveau parti et par là il rompt avec Lénine - nous oblige à poser comme premier élément essentiel - surtout après l’expérience concluante de l’Allemagne (fusion des Spartakistes et des Indépendants) - de toute discussion internationale les conditions historiques que doit réaliser un groupe communiste pour se rattacher au mécanisme de la lutte des classes, répondre aux problèmes posés par celle-ci, en somme, apporter au prolétariat international la contribution des ouvriers d’un secteur capitaliste donné. Dans le document sur la constitution d’un bureau international d’information, déjà cité par nous, il était dit ouvertement que notre fraction n’envisageait pas le travail international comme l’imposition à des groupes de la plate-forme d’autres groupes, ou comme une possibilité de créer une "Internationale" à la trotskiste, mais bien comme un échange d’expériences, une aide idéologique réciproque, aboutissant à l’élaboration de plusieurs plate-formes qui serviraient de matériel pour une conférence internationale. Malheureusement, personne ne daigna répondre à notre projet.
Toute entreprise de confrontation internationale, la moindre possibilité de liaison avec d’autres groupes communistes est donc préjugée par le degré de liaison avec le processus même de la lutte des classes des noyaux marxistes, par la tendance à réaliser cet objectif. Il n’y a là aucune contradiction avec l’assiette internationale sur laquelle peut seulement se fonder un groupe communiste, mais une condition essentielle pour résoudre les problèmes internationaux. D’ailleurs il existe deux expériences probantes qui vérifient la substance foncièrement internationaliste de notre conception. En premier lieu, le problème même des partis de l’I.C. Ensuite, l’expérience du Secrétariat international de Trotski. Pour l’Internationale Communiste, il est prouvé que c’est en Allemagne et en Italie où le P.C. jaillit d’un ébranlement du mécanisme de la lutte des classes, évolua dans une direction où devait se poser le problème du pouvoir, qu’apparurent les premières tentatives d’aider le prolétariat russe par l’apport idéologique des prolétariats de ces pays. Il faut considérer le programme de Gorter comme une tentative de venir en aide à la révolution russe. De même en Italie, les thèses de Rome, combattues immédiatement par l’I.C. - où se trouvait encore Lénine - furent un appel aux prolétariats des autres pays, afin de les déterminer à résoudre le problème de la fondation du parti, c’est-à-dire les problèmes quant à sa nature de classe, sa structure, son programme. C’est parce que le P.C.I., fondé à Livourne, par la gauche de Bordiga, réalisa grâce à la maturité des situations historiques la capacité de poser le problème de l’État, qu’il put non seulement envisager un travail international conséquent, mais opposer au centrisme une réaction profonde ; en Allemagne, c’est la pression de la Russie, après la Nep, qui empêcha un parti fécondé par les luttes des gauches marxistes, dirigées par Luxemburg et les révoltes de 1919-20, de donner le jour, avant et après 1923, à des courants pouvant reprendre à leur compte les véritables tâches de la révolution allemande. Contre la fraction abstentionniste de Bordiga, voulant créer un P.C. épuré de l’opportunisme, apte à agir contre le capitalisme italien, s’opposèrent Turatti, les maximalistes de Serrati, voulant maintenir l’unité du P.S. sur la base de l’adhésion unanime à la révolution russe. Par là il est prouvé que l’internationalisme conséquent ne se conçoit pas en dehors d’attaches avec le mécanisme même des luttes de classes.
Ces considérations ne signifient pas qu’après la révolution russe, par exemple, il fut prématuré de créer des partis communistes là où les conditions d’une maturité hautement révolutionnaire ne s’étaient préalablement manifestées. En effet, Octobre 1917 représentait une gigantesque explosion révolutionnaire du prolétariat mondial, se retrouvant dans le secteur russe et ouvrant la phase de la révolution communiste internationale : le monde capitaliste dans son ensemble, en tant que système, étant au bout de son rouleau. C’est en cela que se trouvait la justification de la fondation des P.C. dans tous les pays, métropoles ou colonies, pays avancés ou arriérés. La fondation de la IIIe Internationale fut la base mondiale donnée à tous les partis, trouvant dans l’idéologie avancée de la révolution russe la possibilité, pour tous, de se mettre au diapason ; aux prolétariats arriérés de faire un bond leur permettant d’assimiler l’expérience des ouvriers des pays avancés. Mais le poids spécifique des P.C. dans le mécanisme de la lutte des classes ne découlait pas mécaniquement de la position internationaliste que leur donna la révolution russe, mais de l’éclosion même des luttes révolutionnaires, de la capacité des P.C. de s’assimiler celles-ci : de féconder une contribution idéologique au patrimoine du prolétariat mondial. Ce qui ne signifiait évidemment pas que pour nous - ainsi que Trotski nous le reprocha superficiellement - l’Internationale devait être "la somme arithmétique" de ses sections : ce qui est une conception typiquement social-démocrate, mais cela signifiait que si l’Internationale peut fort bien se fonder sur l’apport d’un prolétariat luttant dans un milieu de classe avancé, que si même l’apport de certains prolétariats sera plus considérable que d’autres du fait de conditions sociales différentes et plus favorables, l’Internationale vit dans la mesure où elle permet à chaque parti de réaliser sa capacité de lutter contre l’État auquel il s’oppose, donc si elle se retrouve dans chaque parti en même temps que chaque parti peut se retrouver en elle.
La divergence qui nous opposa à Lénine, au sujet du processus de formation des P.C. Porta au fond sur ce problème : la nécessité de permettre des liaisons profondes des P.C. avec les luttes de classes, par la cristallisation de courants communistes non faussés dans leur nature et leur fonction par des alliages avec des forces historiquement liquidées passant à l’I.C., où le parti dominant n’aurait pas étouffé la contribution des P.C. ni imposé ses solutions.
Une divergence bien plus profonde se produisit avec Trotski, en 1930, lors de la fondation de l’Opposition Internationale de gauche, mais ici elle aboutit à la désagrégation rapide des groupes oppositionnels et à leur chute dans la IIe Internationale. Aujourd’hui, il apparaît clairement que Trotski n’a jamais compris le problème complexe du parti, que toute la lutte de Lénine pour fonder le parti bolchevik lui est restée étrangère alors qu’il a seulement retenu les positions contingentes appliquées après la création de l’I.C. pour apporter une aide immédiate à la révolution russe. Il est certain que Trotski falsifie Lénine - autant que Staline - lorsqu’il rattache le chef d’Octobre 1917 à la culbute [qui a assi]milé les tronçons socialistes grâce à l’expérience des bolcheviks russes dirigeant l’Internationale, grâce à la maturation révolutionnaire. Mais il ne s’agissait pas de créer avec des confusionnistes un programme commun. L’expérience prouve clairement que Lénine s’est trompé à ce sujet et que ce sont les enseignements propres à la fondation du parti bolchevik qui sont définitifs. En 1930, nous espérions que Trotski aurait compris la nécessité de revoir, à ce sujet, l’expérience de l’I.C., mais il n’en fut rien : il s’agissait non de créer des fractions mais des groupes de propagandistes des opinions de l’opposition russe, étouffant plus impitoyablement que l’I.C. toute tentative d’expression propre des différents groupes, effectuant des scissions, afin d’imposer mécaniquement des solutions proclamées infaillibles et régulièrement démenties par les événements - comme se fut le cas en Allemagne, en Belgique - substituant à l’effort pour encadrer chaque organisation communiste par une plate-forme résultant d’une révision des événements passés, d’une analyse de la phase nouvelle, la manoeuvre politique basée sur la lutte de clans se réclamant de Trotski créant des "oppositions" détachées de la réalité de la lutte des classes. Dès 1930, notre fraction dégagea ses responsabilités et dans une série de lettre publiées dans "La lutte des classes", engageait la bataille en disant qu’avant tout il important de voir établir "avec quelles tâches, sur quel programme de base, avec quel système d’organisation" pouvait se constituer un bureau international oeuvrant pour l’unification des groupes d’opposition de gauche. "D’une conception fausse de la politique de faillite du centrisme", disions-nous, "ou d’une façon fausse de poser les problèmes nationaux et internationaux des fractions de gauche" peut découler la faillite des groupes communistes survivants. Ni Trotski, ni ses partisans aveugles, ne voulurent tenir compte que si à cette époque les conditions pour une liaison internationale des groupes oppositionnels existaient, il n’existait pas encore de véritables formations de gauche dans tous les pays pouvant assumer l’action efficace d’un centre international. Et sans parler de se conception fausse du centrisme, dite du "redressement des P.C.", la base même du Secrétariat International de Trotski fut faussée parce que l’ingestion forcée de conceptions politiques fut substituée à la confrontation dont le S.I. aurait dû jeter les fondements en poussant chaque groupe à élaborer ses documents, en se donnant pour unique tâche l’élaboration d’une déclaration générale de principes internationaux : point de ralliement posant des limites historiques et donnant une direction aux discussions devant aboutir à réaliser une plate-forme mondiale, arme décisive d’une fraction de gauche internationale.
L’avènement du fascisme en Allemagne, en mars 1933, n’a pas seulement entraîné la mort définitive de l’I.C. et opposé victorieusement à l’alternative de la révolution, celle désormais inévitable de la guerre, mais il a aussi entraîné la banqueroute de l’Opposition Internationale de gauche, qui avait tout résolu et allait créer rapidement la IVe Internationale. Dans la résolution donnée par notre fraction à ce sujet (voir n°1 de "Bilan") "Vers l’Internationale deux et trois quart", nous disions que le devoir des ouvriers organisés dans les groupes dits "trotskistes" était de se constituer en fractions pour autant que la création de nouveaux partis avec la social-démocratie n’était qu’une perspective, de quitter ces groupements pour autant qu’il s’agissait d’une tendance réelle. Aujourd’hui que partout ces groupes ont capitulé et sont devenus l’aile extrême-gauche de la social-démocratie, notre fraction entend ne pas admettre des liaisons internationales avec ceux-ci, aussi bien qu’elle n’en a jamais admises avec d’autres formations opportunistes. On sait qu’à nouveau un certain Secrétariat International "trotskiste" vient de lancer un appel pour une Conférence en vue de constituer - à bref ou lointaine échéance, peu importe - la IVe Internationale. Notre fraction ne participe jamais à des comédies théâtrale de ce type, d’autant plus que cela devient un véritable sport chez ces gens qui, tous les trois mois, découvrent une nouvelle internationale, entrent dans la Deuxième, en sortent, créent, recréent et finalement ridiculisent aux yeux des ouvriers avancés le travail de l’avant-garde. Que ces Messieurs trouvent ici la réponse nette et catégorique à leur travail de confusion : entre eux et nous les pont sont définitivement coupés et aucun travail international n’est désormais possible entre les fractions de gauche oeuvrant pour les partis de demain, l’Internationale de la révolution et des forces sociales passées à l’ennemi de classe. Dans ces conditions, comment devons-nous et pouvons-nous poser le problème du travail international indispensable à notre fraction, d’autant plus que nous avons été saisis de propositions de la "Communist League of Struggle" d’Amérique en vue de la convocation d’une Conférence Internationale. Ces camarades soumettent cinq conditions préalables - qui restent à discuter - aux participants :

1)Reconnaître la permanence de la crise du capitalisme et la situation objectivement mûre pour le socialisme ;
2)La nécessité de la dictature du prolétariat comme étape transitoire dûe à l’inévitabilité de la guerre civile ;
3)La nécessité de détruire la machine de l’État bourgeois et d’y substituer les Soviets ;
4)La nécessité de rompre nettement avec la IIIe Internationale, avec la IIe Internationale, avec le groupe des partis et formations socialistes de gauche (Bureau de Londres-Amsterdam), avec Trotski ; admettre la nécessité de créer un nouveau centre international ;
5)Acceptation des principes du centralisme démocratique comme fondamentaux à l’échelle nationale et internationale.

Il est évident que nous jugeons indispensable une délimitation préjudicielle portant non seulement sur les forces sociales qui pourraient participer à des discussions internationales, mais aussi quant aux bases principielles définitivement acquises et qui doivent servir de point de départ. Dans notre projet de bureau international de 1933, nous disions qu’une confrontation devait se faire entre le groupes issus de la dégénérescence centriste et se réclamant du 2ème Congrès de l’I.C., ce qui excluait toutes les forces liquidées par la révolution russe. Ce bureau aurait eu pour objectif de permettre l’élaboration de quelques documents fondamentaux de groupes. Aujourd’hui que la crise du mouvement révolutionnaire s’est profondément accentuée, que la plupart des groupes qui avaient participé à l’aventure trotskiste de la IVe Internationale s’effondrent lamentablement, payant ainsi le prix de leur incapacité d’aborder les problèmes spécifiques aux fractions (la révision des expériences passées et l’élaboration de nouvelles données programmatiques), nous estimons que la limite préjudicielle de l’acceptation des thèses du 2ème Congrès ne peut se rapporter qu’aux questions programmatiques et non aux solutions contingentes et de tactique données par le 2ème Congrès. Ainsi, nous sommes d’avis que toute confrontation internationale, pour répondre à la désagrégation actuelle du mouvement prolétarien, doit examiner le fond des événements historiques qui ont porté au triomphe du centrisme dans l’I.C. et en Russie. Pour cela même, il serait erroné d’exclure des courants communistes antiparlementaires, sous prétexte que le 2ème Congrès a résolu ce problème, alors qu’il a seulement affirmé la nécessité de faire du parlement une arme révolutionnaire sans cependant prouver que cela est possible dans les pays occidentaux de vieille démocratie. Le 2ème Congrès a posé comme tâche aux prolétariats des pays démocratiques de briser par la violence tout l’appareil fallacieux de l’État démocratique, pour instituer la dictature du prolétariat : ici se trouve la notion de principe et non dans l’utilisation du parlement dont on pourrait parfaitement prouver l’impossibilité. Il en est de même au sujet de la lutte des peuples opprimés, des luttes révolutionnaires nationales, dont on ne pourrait affirmer trouver dans le 2ème Congrès une solution définitive : ici aussi, l’élément essentiel n’est pas dans l’utilisation obligatoire des mouvements nationaux dans les colonies par le prolétariat - ce qui d’ailleurs s’est avéré impossible (expérience chinoise !) - mais dans une lutte solidaire des métropoles, dans les colonies pour le renversement de toute domination de classe. En outre, nous estimons que le 2ème Congrès, une fois ces précisions faites, ne contient pas l’exclusion des communistes internationalistes de Hollande (tendance Gorter) et des éléments du K.A.P.D. Il faut considérer que ces courants représentèrent le premier écho aux difficultés pour l’État russe, première expérience de gestion prolétarienne, de se lier au prolétariat mondial par un système de principes érigés par l’Internationale ; que leur exclusion ne comporta pas la solution à ces problèmes.
Les thèses essentielles du 2ème Congrès nous paraissent donc répondre aux conditions posées par les camarades américains. Mais nous pensons que leur point quatre doit être pris en considération, non formellement, mais principiellement. Ce qui ne nous paraît pas être le cas pour ces camarades, du moins s’il faut en juger par les déclarations de leur délégué. Malgré le point quatre, ils n’excluent pas la participation de groupes issus de la social-démocratie ou trotskistes, non reconnus par Trotski, à leur Conférence Internationale. Cette contradiction résulte des objectifs mêmes qu’ils assignent à une réunion internationale : il s’agit de créer un centre de communisme internationaliste quand en réalité il n’existe pas des groupes pouvant le forger. S’il s’agissait de constituer un bureau d’information, de liaison, ayant pour objectif de faciliter la confrontation, l’étude des expériences des différents prolétariats, le point quatre signifierait une condition fondamentale pour permettre aux communistes internationalistes de répondre à leurs tâches d’aboutir à l’élaboration de documents de base dans chaque pays, pouvant servir à la préparation d’une Conférence Internationale. Mais puisque ce n’est pas le cas, les camarades américains convoqueraient donc une Conférence où il suffirait de simples déclarations pour accréditer des courants confusionnistes et où l’on aborderait immédiatement un ordre du jour propre à une Internationale. D’autre part, le point cinq érige en principe le critère de l’organisation intérieure des P.C., basé sur le centralisme démocratique, sans supposer qu’il soit possible d’élaborer un centralisme qui puisse dépasser celui basé sur les approximations démocratiques et aboutir à un centralisme organique résultant de la mise en valeur des énergies du parti au travers d’une hiérarchie de fonctions politiques : ce qui suppose évidemment un programme, des principes orientés vers la révolution mondiale.
En conclusion, nous pensons que la proposition des camarades américains de créer un centre de communisme internationaliste est prématurée. Notre fraction, qui a tout fait pour nouer des relations internationales, pour aider à constituer des centres de liaison, doit constater que tout a été fait, malgré ses propositions positives, pour rendre tout travail organique à l’échelle internationale impossible. Ce fut d’abord Trotski et son S.I. qui galvaudèrent les énergies révolutionnaires, puis les noyaux survivants se désagrégèrent devant leur incapacité d’aborder les problèmes actuels du communisme, alors que cette incapacité s’excusait par le prétexte de se "rattacher" aux masses. Notre fraction n’est parvenue à réaliser une communauté de travail qu’avec la Ligue des Communistes internationalistes de Belgique qui est le seul groupement qui se soit dirigé vers sa délimitation programmatique en vue de donner au prolétariat belge son parti de classe. Dans tous les autres pays, ces bases indispensables pour une véritable communauté de travail rejetant les exclusives, les excommunications n’existent pas encore et nous ignorons même ce que représente la "League of Communist Struggle" et comment elle envisage son travail. Actuellement, dans l’état de désagrégation avancée du mouvement prolétarien mondial, notre fraction ne voit donc pas la possibilité de nouer des liaisons organiques avec d’autres groupements. Pour constituer aujourd’hui, ne fut-ce qu’un Bureau international d’information, il faudrait se reporter en 1933, alors que les conditions très réduites de cette époque n’existent plus : la dissolution des groupes existants s’étant développée à un rythme accéléré. Mais notre fraction contribuera de toutes ses forces au travail de formation des différents groupes qui se disposent dans une direction communiste conséquente.

JACOBS




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