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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lumpen prolétariat et révolution
{Matin d’un Blues}, N°2, s.d., p. 35-40.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 17 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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DELINQUANCE ET SUBVERSION

Devant le recul toujours plus grand d’une certaine problématique révolutionnaire le repérage des pôles subversifs devient l’enjeu d’analyses de plus en plus nombreuses, parfois divergentes, parfois convergentes. Il n’est plus aujourd’hui nécessaire de démontrer en quoi le discours sur/de la classe ouvrière, comme sujet historique révolutionnaire, n’est plus crédible. C’est sans doute pour cela que le lumpen-prolétariat tant nié prend de nos jours sa véritable importance et son analyse comme ensemble subversif se fait au niveau de son infractionnalité.
Ces couches dangereuses de la société sont actuellement à partir d’un regard historique, l’objet de réflexions théoriques, d’études et de discours le plus souvent traversés de la plus grande nullité [1].
Dans ces ensembles dangereux, les délinquants comme groupes "organisés" occupent là la première place. C’est ainsi qu’il est dit d’eux qu’ils sont utiles, contrôlés ou maîtrisés. La délinquance devient ainsi le lieu d’un discours d’amalgame où les nuances et différences disparaissent et où les confusions se créent. Il est cependant parfaitement vrai et évident de dire que dans un de ces stades de développement (celui de la sédentarisation) la délinquance devient une partie du système mais dans ce temps du discours, ce qui est absolument obscène, c’est l’occultation faite alors de cette délinquance qui elle, n’en fait pas partie et qui est l’endroit d’une charge subversive permanente et réelle. La démarche la plus courante est de conditionner l’opinion à travers des enquêtes où il est toujours mis en avant les relations étroites qu’entretiennent le pouvoir et le monde des affaires avec le milieu, mais où il est dissimulé que la montée d’une délinquance sauvage pose aujourd’hui autant de problèmes au pouvoir qu’au milieu traditionnel. N’oublions pas trop vite qu’il y a quelques années l’un des exemples les plus frappants de cette collusion est apparu clairement aux Pays-Bas où police et milieu s’étaient alliés tacitement contre les révoltés d’Amsterdam.
Le danger réel de ces analyses est donc bien là dans cet amalgame discursif qui permet à certains d’affirmer que la délinquance c’est encore le pouvoir. Cette généralisation interdit un repérage sérieux de ces pôles subversifs, car il n’est pas possible de soutenir que la délinquance ne crée pas de courts-circuits réels dans l’ordre du pouvoir.
C’est ce type même de sabotage de la machine capitaliste qui est intolérable pour la bourgeoisie et qui explique vraiment les raisons pour lesquelles elle dut au cours des décennies mettre en place un système de contrôle général. La nature même de ces détournements relevait de l’inadmissible. C’est ainsi que l’isolation de la délinquance comme illégalité utile ou à contrôler dans son rapport à un illégalisme posé parfois abstraitement n’est pas vrai. Dans la pratique de l’illégalité il n’y a pas de séparation possible. L’illégalité comme pratique est un ensemble dans lequel on peut ici et là trouver des utilités et des maîtrises - les indicateurs - de surveillance et de contrôle mais en aucun cas général. L’illégalisme implique le jeu du renseignement, il le contient dans son tissu même, seule brèche réelle par laquelle la bourgeoisie a toujours tenté de la pénétrer soit en saisissant les occasions, soit en les créant, mais jamais et encore plus aujourd’hui elle n’a réussi par ce moyen à contrôler le monde de la délinquance, car personne ne le contrôle et ne pourra jamais le maîtriser. Il n’y a pas de mesure de l’irrationnel et du mystère.
Pour la loi bourgeoise il n’existe pas de compromis, il y a le code, le sien, que l’on doit accepter inconditionnellement et jamais outrepasser. Le viol de la loi dans son passage à la pratique est pour la bourgeoisie d’une telle intensité que le court-circuit de la machine qui s’opère à ce moment, entraîne un phénomène de paranoïa collective qui s’empare d’elle et où il n’est plus alors question que de subversion (se référer aux récentes déclarations du sieur Poniatowski). Devant cette charge subversive, la bourgeoisie dans sa panique ne peut qu’appeler au renforcement de sa police.
Ce n’est donc pas la délinquance en tant que telle qui justifie l’appareil policier mais bien le danger de la subversion de la machine capitaliste par la délinquance dans sa radicalisation et sa montée. Le risque de destruction, le sabotage constant, le courtcircuitage permanent, le détournement général, le gaspillage de l’argent et des marchandises, la dérision de la valeur et de la machine économique, le mauvais exemple (imaginons un instant ce que pourrait être le phénomène d’une pratique délinquantielle généralisée et de ses effets sur l’ordre économique et militaire du pouvoir) sont les éléments d’analyse les seuls sérieux pour démontrer une fois pour toutes qu’il n’y a pas de contrôle absolu de la délinquance et qu’elle reste dans son investissement du champ social une pratique presque toujours subversive.
La susceptibilité, l’orgueil, la force de la bourgeoisie sont tels qu’ils ne lui permettent pas de passer des compromis d’ensemble avec ces forces qui la violent et veulent sa perte. C’est bien cette peur de la délinquance qui la conduit à se renforcer pour mieux se protéger.

LUMPEN-PROLETARIAT ET ROLE

A propos du lumpen-prolétariat, Marx disait : "Des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni [2] des pikpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d’orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, toute cette masse confuse, décomposée, flottante" [3] ; il ajoutait : "Le lumpen-prolétariat, cette lie d’individus corrompus de toutes les classes, qui a son quartier général dans ces grandes villes, est de tous les alliés le pire. Cette espèce est absolument vénale et impudente » [4], et Engels : "Pépinières de voleurs, de criminels de toutes espèces vivant des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans lieu et sans feu" [5]. C’est assez ! Marx et Engels dans leurs fausses prophéties s’étaient une fois de plus ridiculisés et trompés. Ces déclassés de la société, comme ils disaient, n’étaient pas réductibles à des ensembles sociaux définis par des rapports de production précis.
Ces irréductibles se déplaçant dans le jeu social ne pouvaient qu’être gênants dans une analyse de type économique, ils brouillaient tout, il fallait donc les exclure, les marginaliser puisque tel était leur choix et leur désir, ce qui fut fait dans les conditions que l’on sait.
Parfaitement d’accord la bourgeoisie et son allié s’unirent dans un même souffle pour rejeter les forces sociales parasitaires et improductives aux confins du système. Dans leur mouvement nomade, ces para-prolétaires devenaient parfois des "maîtres" et le plus souvent rejoignaient le camp des "esclaves". De là un certain discours sur ces couches dangereuses de la société dans leur aptitude profonde à être "récupérées". Cette "récupération" se faisait d’ailleurs dans les deux camps (18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et Commune de Paris).
Selon l’habitude consacrée on ne parlait jamais que d’un seul type de récupération, celui censé être nuisîble au développement des forces révolutionnaires.
Dans la récupération par la bourgeoisie des éléments lumpen, nous n’avons affaire le plus souvent qu’à des cas particuliers (Alain Delon) et à des ralliements non sincères quant à l’essentiel, je nomme le fond idéologique. Dans l’autre cas, ce sont des ralliements massifs et toujours authentiques. Mais les questions naissent. Qu’est-ce que la récupération ? Qui sont les esclaves ? Qui se soumet ? Qui se révolte ? Qui commande ? Qui collabore ? Dans ce jeu social, ceux qui acceptent et collaborent sont les travailleurs et les patrons, ceux qui se cabrent et refusent sont les déserteurs. L’esclave dans sa soumission au maître entre dans un jeu duquel il ne lui sera plus possible de sortir, il ne pourra que perdre. Ce n’est pas dans une lutte sur le terrain même du capital que le salariat en tant que tel pourra un jour être aboli mais dans la lutte hors-jeu là où le capital ne peut plus poursuivre son entreprise de codage systématique et d’axiomatisation.
Ces déclassés sociaux que l’on retrouve maîtres ou esclaves ne seraient-ils pas autres ?
Des individus qui se placeraient hors-code, ceux du grand refus. Des irréductibles qui ne collaboreraient pas et ne participeraient jamais et qui feraient toujours semblant de et comme si, des gens que rejetteraient tous les compromis, les insoumis viscéraux qui n’accepteraient pas les ententes que passent entre elles, dans le cadre d’une collaboration sociale dont le nom les fait frémir, les forces sociales productives, des marginaux sans nul doute, mais aussi des nomades, des voyageurs. L’affirmation du refus sédentaire est si forte, si puissante, si active dans sa volonté que la récupération de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants est impossible. D’où le rejet bourgeois et marxiste de ces couches dangereuses incontrôlées parce qu’incontrôlables.
Il n’existe pas de rencontre possible entre ces deux conceptions de l’univers entre le désir de liberté et le désir de surveillance.
L’une procède de la pensée judéo-chrétienne et de sa négation, capitalisme et socialisme (monothéiste) maintien de la structure despotique et de son pouvoir, l’autre du paganisme et de son affirmation an-archique (polythéiste) destruction de la figure du pouvoir. Dans un dépassement libre les irréductibles ne sont ni maîtres, ni esclaves, ils sont BARBARES.
Le lumpen-prolétariat et les marginaux n’ont pas de rôle. En parler n’est pas en faire la théorie, il n’y a pas en effet de possibilités théoriques à leur encontre. L’erreur de beaucoup est de vouloir faire des marginaux les sujets historiques, les nouveaux prophètes ou messies de la révolution à faire et à venir. Investir le lumpen-prolétariat en disant les marginaux d’aujourd’hui sont les prolétaires d’hier, c’est s’enfermer de nouveau et encore dans une logique dialectique du ressentiment et d’une conceptualisation du désir de révolution [6].
Toutes tentatives. de codage, d’axiomatisation ou de théorisation de la marginalité sont donc vouées par avance à l’échec car il n’y a pas de région révolutionnaire. La critique du discours théorique sur/de la dasse ouvrière passe immanquablement et nécessairement par le rejet de toute forme de messianisme révolutionnaire et des concepts de sujet et de rôle historique privilégiés. Cette même critique ne peut alors pas affirmer que les marginaux sont aujourd’hui devenus ces agents de l’histoire et de sa transformation. La marginalité n’est pas récupérable parce qu’elle n’existe pas dans l’ordre du discours mais de la pratique.

NAISSANCE

Dans notre décadence, nous assistons à la fin d’une pensée, celle de la mauvaise conscience, des révolutions classiques et religieuses. Dans leur souffle libérateur, la barbarie et le paganisme reviennent enfin compris. La critique des valeurs qui fondait la pensée religieuse est finie. Notre désir aujourd’hui est de dégager une pensée nouvelle et d’en forger ses valeurs. Dans le choix marginal, une nouvelle pratique sociale est née, celle du refus du code et de ses normes. Une redistribution se fait, celle des rapports et des rencontres. Rapport à l’autre dans le désir de le sentir, rapport au travail dans le refus de s’y soumettre.
Ce temps arrivé sera celui de la désertion sociale générale. L’insoumission ici, et maintenant et toujours sera ce règne tant attendu, celui des déserteurs sociaux.
Notre actualité n’est encore que virtuelle mais les signes annonciateurs de cette désertion sont déjà dans ces révoltes de jeunes, de prostituées, de militaires, de prisonniers, d’immigrés, de chômeurs, de psychiatrisés, de délinquants, d’homosexuels, de lycéens, d’étudiants, etc. qui luttent pour que change la vie. Difficile à définir est la potentialité tactique et stratégique de ce mouvement face à la gigantesque machine . répressive d’une part et à l’inertie générale de l’autre. Ce qu’il faut faire n’est pas simple à formuler et personne ne le sait, ce qu’il ne faut pas re-faire est connu, il est donc possible de partir de ces prémices. C’est ainsi que cette volonté de lutter contre l’isolement qui se manifeste doit être aussi la volonté de lutter contre une dispersion qui ne peut que nous affaiblir. C’est dénoncer par exemple le mysticisme de l’îlot car ce n’est pas dans la création d’une société autre et qui se voudrait parallèle que la réponse à nos questions se trouve. La création artificielle de tels îlots conduit de nouveau et encore à l’isolement et à la séparation que nous subissons et connaissons déjà. Il y a dans cette proposition une nouvelle aberration qui est déjà le retour à la construction territoriale avec sa configuration despotique. L’îlot ou société parallèle, outre le fait qu’ils ne peuvent fonctionner dans le cadre de ce système, ne sont les produits que des fantasmagories des petits-chefs toujours bien vivants et qui n’attendent que le moment de leur retour. L’îlot n’existe pas et ne peut exister car il n’y a pas d’extériorité ou d’intériorité du corps social, il est déjà une conception de l’État, le tout petit État. Notre lutte passe aujourd’hui dans la naissance d’un ensemble subversif non formel ou Dispositif composé d’une multitude de communautés et de groupes coordonnés. Ce stade est celui de l’association et non plus de l’organisation.

Gérald Dittmar

Notes :

[1Nous n’incluons pas dans ces pseudo-réflexions théoriques le livre de Michel Foucault "Surveiller et punir" avec lequel nous ne sommes cependant pas toujours d’accord et en particulier pour ce qui concerne le chapitre "Illégalisme et délinquance".

[2Lazzaroni : déclassés, lumpen prolétariat italien.

[3Marx : Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte.

[4Marx : Les luttes de classe en France (1848-1850).

[5Engels : Préface à la Guerre des paysans.

[6Baudrillard et ses disciples. Utopie numéro 6




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