Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Malfaiteurs ! - Pétrus
Le mouvement anarchiste n°2 - Septembre 1912
Article mis en ligne le 19 mars 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Il n’est, paraît-il, ni décent, ni convenable de parler des délinquants, criminels, et autres malfaiteurs, autrement qu’avec des réprobations indignées et de grandes protestations vertueuses.
Depuis certains événements, il a beaucoup été question de "bandits anarchistes". Ce fut, au camp de l’ordre, un beau déchaînement de haines et de fureur, la "presse morale" et l’"opinion saine", surexcitées dûment et stylées, la répression gouvernementale et policière cynique, féroce, arbitraire et imbécile. Aujourd’hui, des hommes, des femmes, arrêtés au petit bonheur, pour donner satisfaction aux vindictes bourgeoises irritées, -les poursuites intentées dans les conditions infâmes que l’on sait,- et sur les poursuivis la menace imminente du bagne et de la guillotine.
Nous pourrions comme tant d’autres, nous en désintéresser, éviter des compromissions, évidemment scabreuses, aux yeux des honnêtes gens et attendre paisiblement que M. Deibler ait accompli sa besogne.
Nous pourrions aussi, le genre est bien porté, clamer sur tous les toits, que nous n’avons rien de commun avec les misérables dont on réclame la tête. Mieux encore, profiter de l’occasion pour "flétrir" tous les "réfractaires" passés, présents et futurs.
Eh bien non, même en ce qui concerne les "coupables", nous ne nous sentons le courage, ni l’envie, de donner le moindre gage de complicité aux exigences moralistes et donner, si peu que ce soit, de la voix avec la meute ignoble des chiens policiers.

* * * * *

Nous nous refusons à partager des indignations hypocrites.
Ah ! l’on a savamment exploité les drames de la rue Ordoner et de Chantilly. L’on a assez crié à la barbarie et la sauvagerie de pareils attentats, on les a assez exploités pour justifier les pires objections de justice, de police et de parlement.
Nous n’entendons pas être dupes de toute ces déclamations.
Certes, nul plus que nous, ne rêve une société sans heurt et sans violence. Nul plus que nous n’aspire à une société d’où aura disparu tout vestige de la cruauté de nos âges, de la lutte implacable pour l’existence imposée par l’abominable organisation capitaliste.
Mais, quand les soutiens, les défenseurs et les profiteurs de cette organisation prétendent flétrir, -au nom de je ne sais quelle morale,- je ne dis pas seulement l’acte le plus extrême d’un révolté exaspéré, mais le crime le plus vulgaire, le plus antipathique, nous ne pouvons que huer leur abominable impudence.
Chaque jour, cette société épouvantable fait des victimes par milliers ; chaque jour, par milliers, des êtres succombent de misère et de maladies de la misère et de la faim. Chaque jour, hommes de l’ordre, grâce à vos lois républicaines, votre police, votre armée, protectrices de vos privilèges, des millions d’hommes sont obligés de subir, à votre bénéfice, l’exploitation la plus ignoble, de fournir les travaux les plus exténuants, -sous peine de mourir de faim, ou de pourrir dans vos geôles, ou de tomber sous les balles des tueurs que vous entretenez.
Et c’est vous, en vérité, qui nous parlez de malfaiteurs et d’assassins !
Vous avez représenté les Bonnot et les Garnier comme des êtres féroces, des fauves assoiffés de sang.
Je n’ai aucunement la prétention de les représenter comme de sentimentaux tolstoïens.
Mais ce que je sais, c’est qu’il y a des centaines de militants, dont les opinions vous paraissent subversives, que vous faites traquer par vos mouchards, et que plus d’un, privé par de tels soins de leur gagne-pain, se voit obligé de recourir aux plus désespérés moyens d’existence.
Ce que je sais aussi, c’est que nos grands établissements de crédit ne se sont pas mis beaucoup en peine de considérations sentimentales, lorsqu’ils ont fourni à votre allié le tzar, les ors nécessaires à l’extermination des révolutionnaires.
Et peut-être aussi que les miséreux à la détresse desquels insultes, provocants, l’or, les billets, étalés aux vitrines des agences bancaires, se seront sentis moins scandalisés que vous des attentats perpétrés contre la Société Générale.
Je vous vois taxer de barbares les "bandits tragiques", qui, traqués, leurs têtes mises à prix, ont essayé de tenter leur dernière et sanglante chance de salut.
Mais, dites-moi, messieurs les généraux Lyautey, d’Amade et Moinier, et tous les vaillants officiers de votre vaillante armée qui, depuis plusieurs années, civilisent le Maroc de la façon que vous savez : en bombardant les villes sans défense, égorgeant les femmes, les enfants, massacrant les prisonniers par hécatombes, ceux-là ont-ils montré un très grand souci de la vie humaine ? Et vous qui avez organisé ces carnages, vous qui sur cette terre d’Afrique, ruinée et dévastée par vos soins, vous préparez à sacrifier sans scrupules tant d’existences, et celles des indigènes que vous voulez exterminer, et celles des malheureux soldats, qui, faute de pouvoir ou d’oser se dérober par une désertion salutaire au sort qui les attend, vont aller périr là-bas par milliers.
Je sais pourtant qu’il y a une très grande différence. Les bandits tragiques, ces hors-la-loi, ces révoltés, s’attaquaient à leurs risques et périls, aux caisses d’une riche banque. Et vous autres, hommes de l’ordre, vous faites tuer, piller, massacrer, vos généraux font égorger, torturer, incendier pour le service de ces grandes banques, dont vous êtes actionnaires, et dont les intérêts ont exigé cette infâme, exécrable expédition du Maroc.
Hommes de l’ordre, hommes vertueux, c’est vous qui êtes des malfaiteurs et des assassins.

* * * * *

Et nous aussi, mes frères les opprimés, et nous aussi nous avons notre lourde complicité dans l’atrocité sociale.
Ah oui ! nous sommes des honnêtes gens, et bien, il n’y a pas de quoi se vanter. Nul de nous n’a le droit de jeter la pierre aux "délinquants".
Tous, nous nous sommes vendus, - parce qu’il faut vivre, - pour un peu de pain. Et tous, nous trempons de près ou de loin en d’abjectes besognes, depuis le typographe qui compose les journaux de police, ou le cordonnier qui prépare les bottes du flic, le maçon, édifieur de prisons, jusqu’à l’ouvrier qui fabrique les canons meurtriers ou construit les cuirassés homicides ; nous tous qui par criminelle passivité permettons à cet atroce état de choses de perdurer.
Ne nous lasserons-nous pas enfin de cette complicité stupide ? N’avons-nous pas été dupes assez ?
Mais l’absurde, l’impossible, c’est de supposer que cela puisse durer longtemps encore. Que les hommes consentent encore longtemps à souffrir et se faire souffrir pour complaire aux criminels, -nos maîtres,- ceux-là seuls contre lesquels doivent aller nos haines, nos colères et nos rancœurs.
Et comme s’évanouit au réveil un cauchemar terrifiant, ainsi verrons-nous, en l’aube du communisme triomphant, s’écrouler l’atroce et séculaire infamie : casernes et parlements, échafauds, bagnes et prisons.

PETRUS




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