Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une visite à Francis Delaisi
Le mouvement anarchiste n°2 - Septembre 1912
Article mis en ligne le 19 mars 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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A la suite du départ de notre camarade Francis Delaisi de la G. S., nous sommes allés lui demander ce qu’il pensait de la future entente du P. S. U avec la C. G. T. prédite par le citoyen Gustave Hervé.
Il nous paraît inutile de présenter longuement à nos lecteurs le camarade Francis Delaisi. Tous le connaissent. Ils savent que, grâce à la valeur de sa documentation, à la clarté et à la précision de ses écrits, il a puissamment contribué à guérir les travailleurs de l’illusion parlementaire et à leur faire connaître comment on les exploite et comment on les trompe.
Convaincu que les producteurs peuvent se guider eux-mêmes sans le concours de politiciens et de pédagogues, il est un de ces intellectuels qui apportent leur effort à la libération du travail, sans aucun pédantisme ni aucun esprit de domination.
En refusant résolument de suivre La Guerre Sociale dans sa nouvelle politique, il a montré la fermeté de ses convictions.

* * * * *

— Ah ! c’est le mouvement anarchiste. J’ai reçu votre revue. C’est un travail bien présenté. Elle correspond à un réveil de l’anarchisme révolutionnaire qui se fait sentir depuis quelque temps et à un esprit nouveau dans les milieux anarchistes. Je suis content de voir une équipe de jeunes se lancer dans la mêlée et apporter leur effort à la libération du travail. Car j’aime les anarchistes pour le sentiment de révolte qui est si profond chez eux, pour leur belle ardeur dans la lutte et aussi parce qu’ils sont guéris de l’illusion parlementaire et qu’ils combattent, sans faiblesse, les politiciens.

— Je viens vous demander, pour les lecteurs du mouvement anarchiste, quelles sont vos impressions à la suite de votre départ de la G. S. et ce que vous pensez du journal auquel vous avez si brillamment collaboré.

— Ce n’est pas sans une certaine tristesse que je quitte la G. S., grâce à laquelle j’ai pu faire, de l’aveu même d’Hervé, une bonne besogne d’éducation et de combat. Il m’est particulièrement pénible de me séparer d’un vieil ami. J’aurais souhaité et compris que cette séparation se fit uniquement pour des raisons politiques, sans qu’on y mêlât des propos injurieux et blessants ; dont, pour ma part, je me suis toujours abstenu.
On a mis en doute ma bonne foi, on a voulu faire douter de la valeur de ma documentation ; après trois ans de collaboration il est au moins un peu tard pour découvrir tout cela. J’ai admiré avec quel art on a transformé les divergences d’idées en querelles personnelles.

— C’est ce qu’on appelle, à la G. S. le désarmement des haines.

— Soit ; parlons-en, de ce "Désarmement des haines". Ce n’est pas de la blague, vous savez. Il existe. Il y. a des gens avec qui on a réellement désarmé, à la G. S. Ce sont d’abord les politiciens jauressistes. On n’attaque plus Jaurès, on ne le traite plus de politicien réformiste, de vague radical. On ne crache plus sur la figure de Rouanet. Au contraire, sitôt que le groupe parlementaire fait une gaffe, comme dans la loi scélérate Millerand, la G. S., avec une belle intrépidité, nie cette faute, en dépit des coupables qui l’avouent. De ce côté on ne peut pas imaginer de désarmement plus complet.
On désarme aussi envers les guesdistes. Ça, c’est plus étonnant. Tout le monde se rappelle la haine particulièrement vive d’Hervé, pendant des années, contre Jules Guesde, qui pour lui, était un doctrinaire, un pontife, un sectaire, un esprit étroit, ignorant les réalités, un être atteint de daltonisme, etc. Bref la G. S. lui attribuait tous les défauts qu’elle nous découvre aujourd’hui. Lui aussi a obtenu du général son absolution plénière. Avec sa belle vigueur dans l’art de manier le "mea culpa", Hervé reconnait que Guesde est un grand homme, que son influence fût considérable et nécessaire, etc., etc. De ce côté aussi le désarmement des haines est bien complet.
Embrassons-nous Folleville !

— En revanche, il y a des gens avec qui on ne peut pas désarmer : les syndicalistes et les anarchistes.

— C’est la loi ordinaire. On désarme toujours contre quelqu’un. Il n’y a pas bien longtemps, ce sont les syndicalistes que l’on flattait le plus à la G. S., au temps où on espérait mettre la main sur la C. G. T. En comparaison de l’action révolutionnaire des syndicats, l’action électorale du parti ne valait pas grand chose. Aujourd’hui c’est le contraire. Hervé appelle les socialistes ses frères, dans un de ses articles ; quant aux gens de la C. G. T. ils ne sont plus que ses cousins.
Les articles de la G. S. ne sont aujourd’hui ni moins violents, ni moins pleins d’injures et d’attaques qu’ils ne l’étaient autrefois, seulement ces injures et ces attaques ont changé de direction. Autrefois on tirait sur les gens qui étaient à droite, aujourd’hui on tire sur ceux qui sont à gauche. Voilà tout.

— Ne croyez-vous pas que ces divergences entre socialistes et syndicalistes sont appelées à disparaître ?

— Ce serait souhaitable, évidemment, et il n’y a personne qui ne se réjouirait de voir les deux organisations, sinon marcher d’accord au moins ne pas se contrarier. Seulement ce sont des divergences trop profondes et qui tiennent à la nature même des deux groupements. En théorie, et pour qui ne regarde que les doctrines, le socialisme et le syndicalisme visent tous deux la destruction de la société capitaliste, mais leurs moyens sont bien différents et même opposés. Le socialisme est pratiquement un parti électoral, toute son action est réduite à l’action parlementaire. Or, à la base de la politique électorale il y a les circonscriptions. Dans les circonscriptions nous trouvons à la fois des prolétaires, militants socialistes, révolutionnaires, même syndiqués, qui aspirent à la révolution, et d’autre part des petits bourgeois radicaux ou radicaux-socialistes. Or, les candidats socialistes, pour être élus, sont obligés de faire appel aux voix de ces petits bourgeois. Il n’y a pas un seul élu socialiste qui représente exclusivement des prolétaires socialistes. Quand ils sont au Parlement ils sont obligés de tenir compte des intérêts et des idées de ces petits bourgeois qu’il ne faut pas mécontenter sous peine de ne pas être réélu, d’où cette conséquence inévitable : dans son action parlementaire, le parti est contre toutes les questions qui sont proprement révolutionnaires et doit se rabattre sur celles où peut se faire l’accord entre ses électeurs petits bourgeois et ouvriers.
C’est pourquoi nous le voyons appliquer tous ses efforts successivement à l’anticléricalisme, l’impôt sur le revenu, les retraites pour les morts, etc. Inévitablement la collaboration des classes dans les circonscriptions implique la collaboration avec les partis bourgeois dans le Parlement et, logiquement, elle devait conduire à la collaboration ministérielle. En somme, l’action du parti socialiste en raison même de son organisation, et en dépit des déclarations solennelles des Congrès, n’est et ne peut être que le réformisme légalitaire et "petit bourgeois".
Au contraire, le syndicat a pour base de recrutement, non pas la circonscription, mais la profession. Le syndicat ne groupe que des hommes ayant exactement les mêmes intérêts économiques et les mêmes intérêts sociaux. Il groupe les travailleurs de toutes les professions : bâtiment, métallurgie, mines. etc. Il les dresse automatiquement contre le patronat, c’est-à-dire contre la classe capitaliste et ainsi il est, lui, par sa constitution et son action un véritable organisme de lutte de classe. Naturellement, sur toutes les questions qui se posent, par la force même des choses, il aura une attitude absolument différente du parti socialiste et c’est ce que nous voyons dans le cas des retraites. En effet, dans cette question purement ouvrière pendant que le congrès socialiste acceptait une loi votée par le parlement, le congrès ouvrier la refusait, en refusait le principe même, la capitalisation et aussi les versements ouvriers.
Même chose pour l’antimilitarisme. Les congrès ouvriers se sont déclarés nettement opposés aux armées. Ils prêchent l’indiscipline et rêvent la destruction pure et simple de l’organisation militaire. Le socialisme est dans l’impossibilité d’en faire autant. Cette négation pure et simple de l’armée, les électeurs petits bourgeois, radicaux, ne l’admettront jamais et alors Jaurès imagine une espèce de militarisme socialiste plein d’un ardent patriotisme à la manière de 1792, que le syndicalisme ne peut pas accepter.
On pourrait multiplier à l’infini ces oppositions. Elles ne sont pas le fait d’individualités, ces divergences. Elles ne tiennent pas au tempérament particulier de Jaurès ou de Jouhaux, d’Hervé ou de Merrheim. Elles sont la conséquence même de la constitution des deux organisations.
Pour qu’elles disparaissent il faudrait de deux choses l’une : Ou que le socialisme cessât d’être électoral, ou que le syndicalisme le devint, et je ne vois pas que jamais ni l’une ni l’autre de ces deux hypothèses puisse se- réaliser.

— Cependant les socialistes et notamment le citoyen Hervé, reconnaissent l’autonomie du syndicalisme et, prétendent ne pas vouloir lui imposer leur doctrine. Ils disent vouloir leur marche parallèle.

— Puisque les deux organisations ne vont pas dans le même sens elles ne sauraient avoir une marche parallèle.

— A quoi rime donc le désarmement et cette obstination à dire qu’on est d’accord ?

— Cela tient tout simplement ’à ce que la seule force qui donne de l’influence au parti socialiste, dans les sphères gouvernementales, dans le jeu des combinaisons parlementaires, c’est que le groupe socialiste paraisse encadrer les organisations ouvrières. S’il avoue qu’il ne les encadre pas, son influence se trouve réduite à bien peu de chose.
Il faut à tout prix masquer ces divergences aux yeux du public et alors Hervé a eu l’idée de génie. Ça a été de faire croire au public que l’opposition évidente entre la tactique socialiste et la tactique syndicaliste était, en somme, causée uniquement par des questions de personnes. Il a supposé qu’il y avait de la haine entre les principaux militants, des oppositions de tempérament, des rivalités. Alors il a dit : désarmons ces haines et tout sera fini. C’est un admirable truc de journaliste.
En réalité Hervé sait parfaitement qu’il n’y avait pas plus de haine entre Yvetot et Jaurès, Jouhaux et Albert Thomas, qu’entre lui et moi. Seulement en faisant croire à ces questions de personnes il masque les divergences profondes, ce qui est un premier résultat et, deuxièmement, cela lui permet d’appeler sectaires, esprits étroits, etc., et de discréditer les militants syndicalistes qui refusent de se mettre à la remorque du parti. Le désarmement des haines est une malice de polémiste, tout au plus bonne à jeter de la poudre aux yeux du public profane et peut-être de quelques camarades insuffisamment conscients des méthodes syndicales et électorales. Mais, quand bien même la G. S. serait arrivée, par ce petit truc, à jeter le discrédit sur quelques militants, elle n’aboutira à rien de sérieux parce que l’opposition est dans la nature même des choses. Elle n’a pas été créée par la volonté de quelques-uns et ce n’est pis la roublardise de quelques autres qui la feront disparaître.

— Le citoyen Hervé paraît surtout vous reprocher personnellement d’avoir combattu le journal l’Humanité.

— Tant que la Guerre Sociale a espéré devenir l’organe du syndicalisme révolutionnaire et réussir l’entente des antiparlementaires socialistes, anarchistes et syndicalistes, etc., elle a tapé tant qu’elle a pu sur le parti socialiste et elle m’a laissé critiquer, dans ses colonnes, l’Humanité tant que j’ai voulu.
Mais, au lendemain de la grève des cheminots, lorsque les syndicalistes, ayant vu le rôle important, néfaste et dangereux, qu’avaient joué les journaux dans leur grève, commencèrent à parler de fonder un journal à eux, ce jour-là la Guerre Sociale s’est trouvée fort embarrassée, car du moment où il y aurait deux quotidiens en présence : l’un, organe du parti socialiste, et l’autre organe de la C. G. T., la G. S. était obligée de devenir en quelque sorte l’hebdomadaire de l’un ou de l’autre. J’aurais beaucoup souhaité, pour ma part, qu’elle devint celui du syndicalisme. J’ai fait à ce moment tout ce que j’ai pu pour cela. Mais je dois dire que- du côté de la C. G. T. on n’a marqué aucun empressement à se rapprocher de la G. S., tandis qu’au contraire, du côté de l’Humanité se sont multipliées les démarches et les propositions. Finalement l’Humanité l’a emporté. La G. S., autrefois si violemment antiparlementaire est devenue maintenant le bouclier du parti et son arme d’attaque contre le syndicalisme et l’anarchisme. Voilà, au fond, d’où est venu le désarmement des haines.
Mettons les choses au point : il n’y a pas de haines, donc il n’y a pas non plus lieu à .désarmement. Il y a seulement deux organisations à qui leur constitution impose des tactiques différentes et même opposées. Dans ces conditions il ne pourra y avoir entre elles que des "paix plâtrées", jamais d’accord profond. C’est regrettable, mais c’est ainsi, et tous les sermons, — si bien intentionnés qu’ils soient, — de G. Hervé, n’y pourront rien.

H. C.

* * * * *

Le mot de la fin.

La Bataille syndicaliste n’admet pas qu’Alphonse XIII puisse venir officiellement à Paris. Elle menace le roi d’Espagne de le chasser de Paris avec le concours d’ "un demi-million" de révolutionnaires :

"Nous saurons lui montrer (à Alphonse XIII) que les 100.000 manifestants de 1910 ont fait des petits ; ils étaient 300.000 aux obsèques d’Aernoult, ils seraient un demi-million pour chasser de Paris le tyran- de nos camarades espagnols."

Parmi les révolutionnaires de la manifestation Ferrer, qui se trouvaient bien loin du chiffre dont parle la Bataille syndicaliste, on eût été embarrassé de compter un nombre notable d’ouvriers français. Il y avait surtout des juifs russes, levantins, gens des Balkans, Espagnols et Italiens à mine farouche ; il y avait des nègres, des Chinois, des femmes de catégorie souvent indéfinissables, et des Français aussi, quelques bonnes figures de Français emballés, parmi d’autres moins bonnes figures de Français très déballés.
Tout de même, de là un demi-million, il y a loin !

Extrait de La Croix, du 28 août 1912.




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