Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’antipatriotisme... "sans expression et sans objet" - Durupt
Le mouvement anarchiste n°4 - Novembre 1912
Article mis en ligne le 19 mars 2017
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous sommes à une époque toute chaude de "révisions d’idées" et de critiques des faits, d’appels aux précisions théoriques et d’invites à l’action concrète et pratique.
Bornons-nous. Voyons seulement ici le double assaut, inégal d’ailleurs, que font subir au mot "antipatriotisme" — et à la chose — les forces divergentes du socialisme insurrectionnel et du syndicalisme révolutionnaire.
L’antipatriotisme, dit Hervé, est une erreur pédagogique ; et il se préoccupe d’apporter aux masses profanes une didactique aisée, point rebutante, soucieuse même en dernière heure de ménagements à l’endroit des "préjugés" du peuple [1].
Distinguons de suite que le rédacteur en chef de la Guerre Sociale ne s’est point seulement guéri du mot antipatriotisme ; que ses subtilités à l’endroit du drapeau de Wagram et de celui de Valmy prouvent qu’il y a pour lui le drapeau légitime, le drapeau de l’honneur, celui que l’on peut saluer aux revues de juillet ; pour tout dire : le drapeau de la France, d’une France républicaine, laïque et révolutionnaire par tradition historique, mais d’une France tout de même, le drapeau d’une patrie. (Et ceci nonobstant l’enthousiasme de la Guerre Sociale à la nouvelle du drapeau trouvé dans les latrines d’une caserne de Mâcon, d’un drapeau qui n’était ni celui de Wagram ni celui de Valmy, mais simplement celui de la France.)
Guéri du mot et de la chose antipatriotique, Hervé l’est sans conteste. D’un antipatriotisme verbal, mais un moment sincère, il ne reste plus que les invocations aux "vertus guerrières de la race", par lesquelles s’affirme le génie français, selon Hervé ; il ne reste non plus que cette dernière et importante trouvaille des Etats-Unis d’Europe, autonomes, cela va de soi, et fraternels par la grâce du socialisme d’Etat.
Est-il besoin de s’étendre entre anarchistes sur le patriotisme conditionnel, circonstanciel, opportuniste des socialistes insurrectionnels ? C’est temps perdu et notre siège est fait.
Venons-en plutôt à cette phrase du Manifeste des Cinq : Notre position, qui porte à l’"antipatriotisme sans expression et sans objet" de la Guerre Sociale le coup du lapin syndicaliste révolutionnaire.
"Sans expression et sans objet", les anarchistes l’ont dit de tout antipatriotisme factice avant les Cinq ; mais il ne s’agit pas de revendiquer contre ceux-ci ou d’autres une paternité qui nous est antérieure à tous et d’ailleurs sans intérêt dans ce débat. Nous soulignons la phrase parce qu’elle situe la question et qu’elle peut, conclusion pratique seule à retenir, confirmer la lettre de notre propagande, son expression et son objet.
Le congrès du Havre, plein de cette sagesse que célèbre dans toutes ses feuilles le P.S.U. radouci, accouche d’une philosophie de la prudence, d’une morale utilitaire. Pour ne point entraver le recrutement syndical, bien plus que pour respecter une neutralité statutaire que chacun souhaite de violer au coin d’une résolution, et sans doute aussi pour ne pas s’attirer les foudres gouvernementales, le comité confédéral se déclare catégoriquement contre la désertion et certifie que le Sou du soldat n’a rien à voir avec l’antimilitarisme ouvrier.
Le comité confédéral ne répond pas et ne répondra pas à la sommation d’Hervé d’avoir à se déclarer antipatriote ou à répudier le vocable : il se contente d’affirmer l’esprit spécifiquement révolutionnaire, destructeur des choses établies, du syndicalisme. Si celui-ci ne peut être qu’antiétatiste, comme dit le manifeste officieux des Cinq, ce ne peut être là article de congrès confédéral : il faut ménager lés raisins. Nous n’y contredisons pas. C’est même une des raisons excellentes qui nous font dire l’insuffisance du syndicalisme.
Hors congrès, certaines unités confédérales ayant un pied syndicaliste et un pied anarchiste se laissent aller à des aveux, voire à des regrets et à des conseils : "La C.G.T. ne peut pas faire d’antipatriotisme ; elle est prisonnière des résolutions des congrès ; c’est aux anarchistes à continuer l’excellente et nécessaire propagande nettement antipatriotique.".
Et ceux-là mêmes qui apprécient ainsi se défendent d’engager la C.G.T. ; ils ne parlent qu’en leur nom personnel ; c’est encore à ce titre qu’ils estimeront que "si ça continue, avant deux ans la C. G. T. sera "collée" au Parti".
Tout cela va bien et ne nous gêne guère.
Reste à savoir si pour des raisons de tactique nous rectifierons à notre tour le vieux tir anarchiste et remiserons aux accessoires le terme "antipatriotisme".
Sollicité de dire son opinion, James Guillaume, le vieux vétéran affectionné de tous, nous assurait l’autre soir à l’Egalitaire que "tous ces mots abstraits en isme, difficiles à définir et à faire comprendre, au nom desquels les militants se déchirent et à propos desquels les travailleurs se sont toujours divisés, sont à répudier" ; qu’il se contentait, pour lui-même, de se dire "international" ; et il rappelait, à l’appui de la vanité des termes, Bakounine se déclarant "patriote" en une minute psychologique où il importait d’être compris de tous.
N’est-ce là vraiment qu’une querelle de mots ?
Nous faudra-t-il retrancher de la terminologie anarchiste certaines expressions qui nous parurent si longtemps qualitatives, génératrices de lectures plus profondes ?
L’antipatriotisme ne sera-t-il plus la garantie de notre internationalisme ?
Ou bien, convaincus qu’il est de ces mots blessant utilement les préjugés des foules, continuerons-nous à nous affirmer antipatriotes, tant dans le dessein d’éviter toute équivoque que dans le désir de sauvegarder le vieil idéal de solidarité humaine qui ne veut tenir compte ni des situations "raciques" ni des réalités "ethniotes", obstacles dérisoires à la conquête de la liberté.

Georges DURUPT.

Notes :

[1Voir dans le n° 44 de la Guerre Sociale le compte rendu de la causerie faite au groupe anarchiste de Londres par Hervé.




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