Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
BLACK and BLUES
{Matin d’un Blues}, n°2, s.d., p. 45-50.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Il rangea soigneusement l’étui du saxophone alto sous la table avant de s’affaler sur la banquette du café. A trois heures du matin les troquets ont un air sordide à Pigalle, il paraît que les touristes trouvent ça pittoresque ...
Il était vide, essoufflé, à deux doigts de la nausée. "Il n’y a pas une heure, je puIsais de tout mon corps avec la rythmique et maintenant je suis vide et amer comme après avoir fait l’amour avec une prostituée", pensait-il.
Le garçon, veste élimée et gueule maussade, vint prendre la commande avec le rictus de rigueur réservé aux nègres, aux .bicots, aux clodos. "C’est déjà pas drôle d’être Noir ici, mais si je continue à être mal sapé je risque de me faire définitivement miner le moral", se dit Billy avec amertume.
Mais il ne parvenait pas vraiment à se concentrer sur ses problèmes. Il essayait de se souvenir de ce passage de Nietszche où l’aigle vole au-dessus du gouffre entre les cimes, " ... le seul danger c’est la fatigue", se répétait-il.
Entre deux concerts Billy lisait les philosophes, c’était la même musique. Les concepts se télescopaient dans cette fièvre merdique qu’il avait ramassée dans sa piaule humide.
Le garçon apportait son grog, il leva le nez et ce fut le flash. Elle était au bar, presque indécente de féminité. Impossible de décrire l’effet d’une sensualité aussi étrange. Le regard était dur, à peine atténué par la masse de cheveux frisés. Un désir animal avait empli le corps de Billy de traînées incandescentes. Il tremblait. Au bar elle parlait avec un homme jeune, ils sentaient tous les deux le fric, les restaurants chers, le linge propre, un autre monde quoi ...
"A part son fric ce mec doit être vide", pensait Billy, "je pourrais ouvrir des mondes totalement inconnus à une fille comme ça ... la promener sur les volutes de Coltrane, l’exil de Spinoza, les déchirures de Modigliani, je pourrais lui parler d’Artaud et des espaces de la défonce" ..
En la regardant intensément, Billy perdait le contrôle de ses fantasmes. Il la voyait nue au lit avec ce type. Leurs deux corps blancs confondus dans la pénombre d’une chambre luxueuse. Elle, ployant sous ses. caresses, les seins offerts, affolée par lente pénétration Qu’il lui faisait subir, et lui intensifiant son trouble en saisissant doucement la peau nâcrée de son cou avec ses dents.
Au bar la fille s’était retournée, elle faisait maintenant face à la salle qu’elle balayait d’un regard indifférent en écoutant ce que lui disait le type d’un air légèrement ennuyé. Deux ou troIs fois son regard passa sur Billy, neutre, sans s’arrêter. Puis elle se retourna pour répondre.
"La salope, elle ne m’a même pas vu, bien sûr, un négro mal habillé, une cloche, un zéro, moins que rien ... " Billy serrait son verre à deux mains pour s’empêcher de trembler.
Ce dont il ne se doutait pas c’est que la fille, qui s’emmerdait effectivement avec le mec, avait l’espace d’une seconde, en posant ses yeux sur lui, éprouvé la même sensation de désir animal, le besoin de faire l’amour, vite, de saisir ce jeune Noir un peu paumé à bras le corps jusqu’à une étreinte brûlante.
Mais elle était raisonnable, la distance était trop grande ...
Farouche, Billy avait changé le décor dans sa tête.
Elle était dans sa chambre sordide du quartier de la Goutte d’Or. Dominée, terrorisée et consentante, elle se déshabillait avec des gestes mécaniques. Billy la poussa sur le lit étroit aux draps douteux et s’abattit sur elle, la pénétrant sans la caresser et lui imposant d’emblée un rythme dur. Victime parfaite, désemparée et fascinée par cette violence. Puis, très vite, il sentit son corps s’animer, s’éveiller au rythme. Le temps de la prendre au piège de son désir, Billy fit se retourner, mais c’est lui qui fut surpris : elle s’ouvrit spontanément à la sodomie et se remit à jouir en volant à Billy l’usage du pouvoir. EIle eut un orgasme qui le prit de vitesse. Le piège ne fonctionnait pas.
C’est elle qui se dégagea et prit le sexe de Billy pour le sucer longuement.
Il tremblait, fasciné par la tache claire que faisait le lent va et vient de sa tête à la naissance de ses cuisses noires.
Mais Billy ne parvint pas à l’orgasme car au bar la fille donnait des signes d’impatience et ce fut une frayeur mortelle.
Il fallait lui parler avant qu’elle disparaisse.
Billy eut la chance de sa vie.
Deux macs de Pigalle venaient d’entrer dans le bistrot et l’un d’eux fit à haute voix la millionnième des plaisanteries racistes que Billy subissait depuis son enfance. Il n’avait pas tout entendu mais le mot bougnoule avait claqué assez fort pour créer un espace de silence dans le café ...
Tout se joua en une seconde dans la tête de Billy. Le regard de la fille était posé sur lui, il pouvait réâgir en minable ou en guerrier ... Sans réaliser vraiment ce qu’il faisait, il prit son étui de saxophone, le posa devant lui sur la table et défit les fermetures sans l’ouvrir, puis en regardant les voyous dans le silence tendu du bistrot, il articula posément ...
"Je mets deux secondes à prendre mon arme et à vous allumer. Est-ce que vous pouvez faire mieux ?"
Le silence qui suivit pesait comme une chappe. Billy prenait lentement conscience de ce qu’il venait de dire et une peur glacée se mit à lui nouer les entrailles.
En face, les deux voyous étaient aussi figés par la peur ; indécis, ils se consultaient du regard.
"Il ne faut pas que je lâche", pensait Billy en luttant contre sa peur. "Elle doit être en train de me regarder, je suis un héros ... " Mais, comme fasciné par les voyous, il n’osait pas tourner la tête. Billy lutta pour conserver l’apparence du calme et réussit à dire d’une voix étranglée : "Si vous n’êtes pas sûrs d’aller plus vite que moi, il faut vous excuser très vite car je deviens nerveux ... ". Sa propre peur lui brûlait le corps. S’il n’avait pas senti la brûlure du regard de la fille sur son cou il se serait effondré. Il devait faire un effort surhumain pour continuer à fixer les deux maqueraux. Dans l’atmosphère tendue du café, ceux-ci se débattaient entre la peur et l’orgueil. La peur l’emporta et ils se dirigèrent vers la porte en bredouillant de vagues excuses.
Billy, toujours fasciné, les regarda sortir. Il sentait son sang bouillonner. Il se retourna vers le bar pour capter le regard de la fille et il prit la baffe la plus sauvage de son existence.
Pendant l’affrontement, le bar s’est vidé et la fille a décampé comme les autres.
Il fallait maîtriser l’envie de s’effondrer. Il se redressa pour appeler le garçon qui vint servilement encaisser. Ceux qui restaient dans le bistrot le regardaient comme hallucinés.
Il sortit partagé entre la peur de retrouver les deux voyous planqués dans une ruelle à l’attendre et une sensation de puissance amère. Il n’avait pas été vraiment reconnu ...
La nuit était froide et sa vieille grippe lui remontait à la tête. Il resserra frileusement les pans de son vieil imperméable et se dit qu’il vérifiait là les niaiseries du vieux Hegel : les maîtres sont toujours seuls.
Le panier à salade s’arrêta juste devant lui sur le boulevard de Clichy. Deux flics descendirent en voltige pour le contrôle quotidien. Il eut droit à toute la panoplie vexatoire et raciste. En remontant dans le fourgon, ils lui lancèrent : "On ne sait jamais avec un bougnoul. Il pourrait y avoir une arme dans son étui .. "
Billy se promit de penser sérieusement à cette histoire d’arme ...

Big Brother
and
Paule "Guest Star"




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53