Les matins de Paris

Le Peuple n°8 - 11 février 1869
lundi 17 avril 2017
par  Archives Autonomies

Il est cinq heures à peine, et déjà chaque faubourg voit une colonne humaine qui envahit la chaussée et débouche à la fois à la Bastille, au Château-d’Eau, aux Halles, au Pont-Neuf, à la Morgue, à la Grève.
Cette foule, qui défile pleine de confiance en soi-même, ces hommes, ces femmes, ces enfants, c’est la grande armée du travail qui s’avance, bruyante, insouciante, narquoise, ironique et brave, à la conquête de ce pain quotidien si rarement assuré, quoique si chèrement acheté.
Quoi donc ou qui donc oblige tout ce peuple à secouer sitôt son sommeil lourd, à vaincre ainsi chaque matin la lassitude de la veille et à braver les brouillards, le froid ou la pluie ?
Pourquoi tout ce mouvement, tout ce bruit, à cette heure plus que matinale pour la saison ?
Les ateliers n’ouvrent qu’à sept heures ! Mais les splendeurs du Paris haussmannien ont refoulé le travailleur dans la banlieue, et les embellissements de la capitale ont rejeté l’ouvrier à six kilomètres de l’atelier.
Puis, l’homme de Lamenais leur a dit :

(Voyez ce que leur a dit l’homme dans les Paroles d’un Croyant.)
…..

Ainsi le père de famille dut se lever plus tôt, se coucher plus tard. Puis il emmena avec lui sa femme, ensuite il lui fallut arracher son bambin à l’école et de le jeter en pâture à la machine, dont l’ardeur dévorante réclamait de la matière, encore et toujours de la matière.
Le progrès de l’industrie, son activité incessante et vertigineuse a créé cette race étiolée qu’on rencontre dans les grands centres manufacturiers. Ces hommes aux formes grêles, aux fronts rétrécis, à la face anguleuse et terne ; ces femmes voûtées, maigres et chétives, à la démarche incertaine ; ces filles au crâne dénudé, au front anormalement développé, à la poitrine rétrécie, aux allures mâles et pesantes ; ces enfants contrefaits, scrofuleux, rachitiques et vieillots, dont les yeux caves et cernés, la démarche alanguie et les membres pendants dénotent l’épuisement et prédisent la fin, toute cette foule enfin, naît, végète et languit à l’ombre de la manufacture. Ainsi le veut le progrès.
Et ceux-là, d’où viennent-ils ? où vont-ils ? - Ils sont là, sales, déguenillés, dépenaillés, à peine vêtus ; leur voix tremblotante implore de la pitié des passants un sou, du tabac ou du pain, garçons ou filles, on ne sait. Ils ont dix ou douze ans, on leur en donnerait cinq ou six ; crânes avec les hommes, cyniques avec les femmes, cruels entre eux, ils représentent l’armée de la misère, l’avant-garde de la prostitution !

Chemalé


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