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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les Anarchistes et la guerre. Deux attitudes.
Pierre Chardon. Editions du Réveil, 1915
Article mis en ligne le 29 mai 2017
dernière modification le 27 avril 2017

par ArchivesAutonomies
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Au moment où fut déchaînée la·grande mêlée des peuples, chaque Etat mobilisa ses intellectuels, ses savants, ses journalistes et ses pédagogues, pour prêcher le mensonge et la haine, l’obéissance et le sacrifice. L’attitude de ces gens-là ne pouvait nous surprendre. Nous savions qu’ils étaient les adora­teurs intéressés du veau d’or, les histrions et les larbins de la bourgeoisie, les instruments serviles de l’Etat.
De même, nous nous attendions à voir les tribuns socialistes leur emboîter le pas, car leurs déclarations patriotiques, celles de Jaurès comme celles de Bebel, nous avaient appris que le réel principe directeur de leur semblant d’Internationale pouvait se formuler ainsi : "Travailleurs de tous les pays, égorgez-vous, quand vos maîtres vous l’ordonnent !"
Mais nous n’aurions jamais pensé que des adver­saires irréductibles de la propriété, des ennemis irrévocables de l’Etat, des contempteurs farouches de l’autorité, se mettraient eux aussi à hurler avec les loups et nous inviteraient à collaborer volontairement et sans arrière-pensée à la "Défense natio­nale".
Malgré cela, il ne faudrait pas qu’on s’imagine que la majorité des anarchistes a suivi les propagandistes en vedette qui se sont solidarisés avec leurs gouvernants. Au contraire beaucoup des nôtres sont restés des antipatriotes et des antimilitaristes. Si la force militaire les a happés et écrasés, ils n’ont pas cherché à justifier,, à légitimer cette force, qu’ils exécraient jadis, qu’ils exècrent encore plus maintenant que les faits ont corroboré leurs prévi­sions et qu’ils ont vu à l’œuvre cette formidable machine à broyer que constitue Je militarisme de chaque Etat.
Cela s’explique. Depuis des années nous atten­dions la venue du fléau qui dévaste actuellement le monde. L’âpreté de cette fameuse lutte "pour la place au soleil", - forme moderne de la conquête et de l’expansion - devait fatalement mettre aux prises les patries diverses, puisqu’ elles constituent autant d’associations de malfaiteurs sociaux, ayant un but unique : exploiter et dominer. Le conflit devait fatalement se dénouer par les armes, puisque deux groupes de nations se trouvaient en présence : l’un qui s’était partagé le monde colonial, l’autre qui voulait en chasser les conquérants pour s’installer à leur place.
De plus, la crise de militarisme intensif régnant en Europe depuis vingt ans, avait placé les gouvernants dans l’alternative d’en finir par une liquida­tion définitive, chaque nation espérant bien que le vaincu serait à tel point écrasé, qu’on pourrait ensuite diminuer l’armement sans craindre une revanche,
Puisque nous savions tout cela, et que nous n’ignorions pas que la lutte entre nations n’est que l’élargissement de cette lutte corporative et de cette lutte individuelle qui forment la base de la société capitaliste ; quand le conflit a éclaté, les formes sous lesquelles il s’est présenté, les modalités qu’il a prises·n’ont pu modifier brusquement notre manière de voir. Quand on a réfléchi sérieusement sur le· problème social et qu’on a su en discerner les causes, quand on a compris que la propriété individuelle provoque presque tous les conflits humains. quand on n’est pas un fumiste, un dilettante ou un impulsif. on ne peut pas modifier ses convictions selon les circonstances, ni rejeter sur une seule caste la responsabilité de la guerre.
Les horreurs de la guerre nous révoltent, mais nous savons que le seul moyen d’y mettre fin, c’est de s’attaquer aux causes réelles des conflits armés, et non de donner son appui volontaire à un natio­nalisme quel qu’il soit.
Les déclamations sur les "horreurs de l’invasion" ne peuvent nous décider à devenir de "bons sol­dats et de bons français", car nous n’ignorons pas que dans toute guerre, chaque adversaire cherche à porter les hostilités en territoire ennemi.
Quand deux ou plusieurs impérialismes se heur­tent, entraînant dans la danse le plus possible d’alliés, grands et petits, achetant ou violant tour à tour les neutralités, nous savons que. nous assis­tons· au choc de deux volontés opposées de cupi­dité et de domination, et non pas à la lutte du droit contre la barbarie.
Surtout, ce qui contribue le plus à nous éloigner des justifications officielles et des solidarités patriotiques, c’est que celles-ci nous sont imposées. Quelle patrie peut donc prétendre défendre la liberté, quand toutes s’emparent de l’individu comme des goules avides de chair humaine, le véhiculent comme un bétail, sans qu’il puisse réflé­chir et discuter, et l’envoient au carnage sans qu’il puisse choisir !
Nous n’ignorons pas que certains esprits faibles veulent se donner l’illusion d’agir librement en s’adaptant à la mentalité générale, celle qui proclame "la guerre comme un mal nécessaire", et affirme la nécessité "d’aller jusqu’au bout" pour que le prolétariat en retire de prétendus avantages directs ou indirects. Mais nous préférons garder intact notre idéal. Le militarisme peut s’emparer de nos corps, il ne pourra jamais conquérir notre pensée.
Si nous ne pouvons pas nous soustraire à l’auto­rité, si nous reconnaissons notre impuissance et notre nombre infime, nous n’apportons pas à l’œu­vre de mort une collaboration bénévole, ni une acceptation volontaire. Une idée impuissante parce qu’elle n’a pas encore pu rallier suffisamment de partisans pour devenir une force sociale, n’est pas forcément une idée fausse. Elle peut représenter l’avenir, comme la braise qu’on conservait sans défaillance au foyer primitif, représentait la possi­bilité d’obtenir du feu à nouveau.
Nous n’ignorons pas que si nous reconnaissions aujourd’hui la nécessité de la défense nationale, il nous faudrait demain reconnaitre l’utilité du mili­tarisme, qui la prépare et qui l’assure. Si nous adhé­rions à l’union sacrée, nous ne pourrions plus en­suite parler sérieusement d’esprit de révolte ou de lutte de classes. Aussi nous préférons nous taire, bâillonnés que nous sommes par l’état de siège et la censure démocratiques. Entre notre activité d’hier et celle de demain, nous ne voulons pas dresser le mur d’une contradiction formelle.
Quant aux "ralliés", ils auront la bouche cousue par leurs paroles d’aujourd’hui. Comme ils auront reconnu qu’on doit - quand on est sans propriété - se préoccuper de son "patrimoine national", au point de sacrifier bénévolement sa vie pour le conserver intact ; ils seront forcés de s’incliner devant le hideux nationalisme politique et écono­mique dont on peut prévoir le règne après la guerre. Aux plus hardis, aux plus combatifs, on donnera à combattre l’hydre du cléricalisme. Tandis qu’ils perdront leur temps à pourfendre le sacré-cœur, la bourgeoisie des sacristies et des loges consolidera sa domination économique, en profitant de la misère qui règnera après la guerre, quand le capital récu­pèrera sur le dos des travailleurs les milliards en­gloutis par le conflit.
Quant à nous, nous ferons servir ces terribles conséquences économiques à notre œuvre de criti­que sociale, et nous montrerons que·si l’on a connu cette abominable tuerie, c’est pour n’avoir pas adopté nos thèses, pour avoir conservé cette pro­priété individuelle que nous condamnons, respecté et considéré comme nécessaire cette maitrise, cette autorité que nous combattons.
Quand nous reprendrons cette tâche de propa­gande, si on nous demande ce que nous faisions pendant la mêlée, nous répondrons : "Certains des nôtres, ne voulant pas défendre une cause qu’ils estimaient n’être pas la leur, se sont dérobés à leurs devoirs patriotiques ; d’autres n’ont pu ou su les imiter. Mais combattants ou réfractaires, nous som­mes restés nous-mêmes en toutes circonstances, car ce qui fait la supériorité de l’homme libre, de l’anarchiste sur le milieu, c’est qu’il sait conserver l’intégrité de sa pensée et de sa dignité et braver jusqu’au bout la force aveugle qui l’écrase".

Octobre I9I5.

PIERRE CHARDON.




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