Aux travailleurs manuels de la France

Pour un groupe de Réfugiés Lyonnais, T. Colonna. Genève, le 29 janvier 1876.
mardi 2 mai 2017
par  ArchivesAutonomies

A la veille des événements qui vont s’accomplir, je ne viens pas te dire il faut faire ceci ou cela, toi seul tu es le maître de disposer de tes volontés, je ne viens donc te communiquer que ma pensée, ce que je ferais et ce que je dirais si j’avais le bonheur d’être au milieu de vous au lieu d’être proscrit.
J’approuve énergiquement la petite brochure que mon ami Perrare, proscrit également, adresse aux travailleurs manuels de Lyon sur l’abstention  ; c’est ce que je ferais moi-même et voici pourquoi.
Depuis que nous luttons, au prix de notre sang, par l’insurrection, pour pouvoir obtenir des réformes, soit religieuses, politiques ou sociales, quel a été le résultat de nos peines ? Rien.
La Révolution de 1789 n’a obtenu que l’effondrement de la féodalité, et l’égalité politique dont les bourgeois seuls ont profité ; depuis cette époque, cette bourgeoisie règne et nous gouverne sans contrôle, elle nous a donc à son tour tyrannisés et persécutés, comme avant 1789. Arrive 1830, c’est toujours la même classe dirigeante, la bourgeoisie qui éprouve le besoin d’exercer notre souveraineté ; nous n’avons donc été, pour cette égoïste bourgeoisie, que des mannequins leur servant d’instruments pour mieux nous gouverner. Arrive enfin 1848, ce fut toujours la même chose ; ces soi-disant républicains, avec leur politique, nous ont amené l’assassin du Deux-Décembre. Ils nous ont rabâché, pendant vingt ans d’Empire, que la France ne leur avait pas fait assez de crédit, et pour nous tromper, ils nous ont donné comme une largesse libérale, cette monstruosité que l’on appelle Suffrage universel. Je dis monstruosité, parce que tous ces républicains bourgeois ont le talent, toujours avec leur politique, d’avoir pour eux et à ton détriment, travailleur, la majorité des votes que tu leur donnes, et la majorité des dirigeants qui, par cet ironique suffrage universel, ne font de toi que de vraies girouettes pour te faire mouvoir aux vents qui leur plait.
Demande-lui donc à cette innocente bourgeoisie qui réclame contre vingt ans de viol, trop tard entre nous pour sa chasteté, - demande-lui qui a caressé, soutenu, renouvelé l’Empire ? Qui composait son matériel gouvernemental ? Regarde si parmi plus de trois cent mille fonctionnaires se trouve un travailleur manuel, un paysan ? Non, il ne s’en trouvera pas un seul.
Tu vois donc que ceux qui font de la politique ne cherchent qu’à te tromper, parce que tous les membres de cette caste, sous des formes différentes, ont les mêmes intérêts personnels (que tu n’as pas toi travailleur), les uns pour conserver la propriété individuelle, d’autres pour nous exploiter plus ou moins, suivant l’étendue de leur commerce, d’autres pour nous donner une instruction fausse, afin que nous ne sachions pas nos droits, d’autres enfin qui, par les diverses religions et sous une apparence de morale, font des citoyens des crétins.
Si tu persistes à vouloir donner ton vote, à qui le donneras-tu ? Toujours à des égoïstes, qui pour l’obtenir ce vote, vont de nouveau recommencer leurs professions de foi (demanderaient-ils le mandat impératif), et comme par le passé venir te renouveler leurs grands mots, leur grandes phrases, les mêmes que l’assassin et faussaire Jules Favre nous a rabâchées depuis tant d’années, ainsi que Jules Simon, les Picard, les Gambetta, les Thiers, en un mot la Chambre tout entière [1]. Mais, me diras-tu, cette fois nous allons faire en sorte de les prendre parmi nous ; n’y crois pas, travailleur, tu n’auras jamais par ce moyen la majorité, et si tu parviens à en nommer quelques-uns, ils deviendront bourgeois comme les autres.
Les nouveaux candidats, comme les vieux routiniers, vont d’un commun accord t’étourdir par ce vieux programme menteur, en te disant : liberté de la presse, droit de réunion, impôt progressif, séparation de l’Eglise et de l’Etat, instruction libre, laïque et obligatoire, etc. ils accepteront tout ce que tu voudras, pourvu que tu les nommes ; ne continue donc pas à être le complice de ces misérables, qui n’ont jamais obtenu ce que tu leur demandes, et ne voudrons même jamais l’obtenir ; les intérêts de ceux qui ne travaillent pas, sont de te faire vivre dans l’espoir de jours meilleurs, tandis que ces misérables vivent de ton travail, et en remerciement de la graisse que tu leur procures, le jour où tu te décideras à réclamer tes droits, c’est avec les mitrailleuses et la déportation qu’ils répondront.
Si tu ne veux plus te rendre le complice involontaire de ces bourreaux de l’humanité, il faut avant tout t’abstenir en attendant le jour de notre Révolution sociale qui doit nous donner notre égalité.
Il y en a beaucoup qui te diront que l’abstention est un crime, que le citoyen doit profiter de ces droits.
Réponds à ceux qui peuvent te tenir ce langage, peu conscient, que toutes les fois qu’il t’arrive dans ton atelier de gâter ton ouvrage, tu t’empresses de vite le refaire à seule fin que le patron ne s’en aperçoive pas, car tu serais mis à la porte.
Il en est de même de la politique actuelle, ceux qui ne font rien, et qui nous dirigent, ne font pas ce que nous voulons, même après leur avoir expliqué l’ouvrage comme nous désirions qu’il soit fait, et depuis le temps que nous le leur disons ils le font tout le contraire, sans avoir jamais cherché à le faire comme nous l’avions demandé ; et cependant nous les avons bien payés, si bien que tu es décidé aujourd’hui, toi travailleur, à les mettre à la porte, et faire l’ouvrage toi-même pour qu’il soit fait à ton idée.
Voilà pourquoi en t’abstenant tu ne te rends pas complice du travailleur qui croit bien faire en usant de son droit de vote pour nommer des dirigeants qui vont continuer à faire l’ouvrage à leur profit et non au tien.
Voilà pourquoi nous devons dire que la bourgeoisie nous a trompé sciemment, avec connaissance de cause, pour avoir elle seule toutes les jouissances, et nous voulons faire de même à notre tour en la faisant disparaître et pour toujours.
Nous devons également dire à tous ces politiciens que nous ne voulons plus de leur politique qui n’a pour but que de dire le faux pour savoir le vrai ; ce n’est donc que mensonges et fourberies (les Jésuites ne font pas mieux), que nous ne voulons plus d’aucun gouvernement, serait-il même une république radicale. Que nous n’avons pas besoin pour être libres d’une administration, que nous ne pouvons être libre avec le capital privilégié, que nous ne pouvons être libres avec la magistrature, que nous ne pouvons être libres avec l’armée, et que nous ne pouvons être libres enfin avec toutes les religions.
Si l’on te demande, à toi travailleur : pourquoi ne serais-tu pas libre avec ces éléments qui sont indispensables pour maintenir l’ordre des choses.
Réponds leur que l’administration n’est faite que pour te dénoncer et t’emprisonner.
La magistrature pour te condamner.
L’armée pour te tuer.
Le clergé enfin pour encenser et bénir tous les parjures et leurs séides assassins.
Comprendras-tu enfin, une fois pour toutes, que tu devrais t’abstenir ? Et que plus que tu participeras à leurs actes, plus longtemps tu retarderas cette Révolution sociale, que tu aurais déjà si, en 1871, tu n’étais pas resté indifférent ; nous aurions même réussi, malgré ta neutralité dont tu n’as peut-être pas compris toute la portée, sans cette cohorte aveugle et obtuse, instrument inconscient de la plus grande partie de l’armée qui, eux sans pitié, sans savoir même pourquoi, ont assassiné ceux qui combattaient pour eux comme pour toi, puisqu’ils combattaient pour la cause commune, que dis-je, pour l’humanité tout entière.
Ne désespère donc pas, frère travailleur, et au lieu de perdre ton temps pour des noms, profite de ce moment de répit que ces crocodiles te donnent pour dire à ceux qui ne le savent pas qu’il faut travailler pour la future Révolution et que, pour être ton maître, il te faut l’absence complète de toute autorité ; cela seul te donnera ta liberté individuelle et le moyen de pouvoir te débarrasser de cette ignoble bourgeoisie et de ces prétendus républicains, même radicaux, qui prétendent suivre une route différente que les précédentes, mais pour mieux t’égorger encore.
Ne continue donc pas à engraisser tous ces fonctionnaires, qui commencent par les mouchards et finissent par les Mache-la-honte, et ceux qui sont appelés à les remplacer, si tu n’y prends garde ; c’est ce qui arrivera si tu donnes ton vote.
Combien de fois, tout en travaillant, tu as dû te faire cette réflexion que d’autres vivent très bien et ne font rien ?
C’est parce que tu ne reçois pas la valeur réelle de ce que tu produis pour la société, étant exploité précisément par ces parasites qui accumulent à tes dépens, deviennent des capitalistes, tandis que toi tu continues toujours à travailler pour des intrigants qui deviennent à leur tour des capitalistes eux-mêmes ; continue donc de voter toujours, tu auras toujours la même société, tu resteras, toi, avec tes mains calleuses, et ceux que tu engraisses avec les mains parfumées, toi, sans avoir aucun loisir, puisque tes exploiteurs les ont tous, toi, sans instruction, puisqu’il te faut travailler pour manger et engraisser ceux que tu nommes aux hautes fonctions et qui te regardent travailler tandis qu’eux ont tous les moyens de s’emparer de l’instruction et d’accaparer ce qui constitue les besoins de la vie.
Non, il ne m’est pas possible de croire que tu vas continuer à favoriser ces voleurs, qui ne t’ont façonné des lois que pour te punir et épargner tous les ogres de l’humanité ! Non, je crois que devant la vérité que tu vois toi-même par le tableau que la société te montre, tu vas t’abstenir.
Un mot encore sur nos malheureux déportés : Toutes ces bandes de candidats vont, comme des plats valets, te dire qu’avant tout ils vont demander l’amnistie, sachant bien que cette corde fait vibrer tes bons sentiments et que tu possèdes un cœur ; ne te laisse donc pas fléchir, sois persuadé que si ces faiseurs de madrigaux, ces sauteurs, ces violeurs de parole avaient voulu l’amnistie, depuis cinq années qu’ils bavent dans la Chambre ils l’auraient obtenue. Je te dirais bien autre chose sur ces inutiles, mais tu sais aussi bien que moi qu’ils ont passé cinq années pour créer une université religieuse et des sénateurs inamovibles, qui vont te donner à manger quand tu en auras besoin, sois tranquille : voilà pourquoi je crois que tu t’abstiendras.
Travailleur manuel de n’importe quelle localité que vous apparteniez, serrons nos rangs et sachons nous compter pour faire triompher la future Révolution sociale qui doit nous donner notre égalité ; quand arrivera ce jour ne transigeons pas, renversons tout ce qui nous fait obstacle, renversons tout ce qui représente l’autorité et les dictateurs qui nous ont tyrannisés jusqu’à ce jour.
En attendant que nous détruisions la racine de cet arbre qui nous a donné et qui nous donne ces ambitieux prétendants, ne t’occupes plus de leurs chétives personnes, laisse-les pourrir tout seuls et occupe-toi de la Révolution future, en te rappelant les massacres de la Ricamarie et ceux d’Aubin, sans oublier l’ouvrage de ce Foutriquet qui a nom Thiers, qui fit fusiller hommes, femmes et enfants ; dis-toi aussi que la terre n’appartenant à personne, mais bien à tous, tous les outils doivent nous appartenir ; aussi, travailleur, plus de pitié, plus de trêve à quiconque s’opposera à notre revendication légitime et aux droits que nous devons reconquérir.
TRAVAILLEUR de Lyon ! outre la cause qui nous unit, n’oublie pas que si les bourgeois parlent toujours de la mort d’Arnaud, dont ils étaient les complices, tu dois, toi, à ton tour, venger la mort des travailleur Delloche, qui fut fusillé à la prison centrale de Rioms, de Ballas (dit Balle), qui fut fusillé derrière le fort de la Vitriollerie, et souviens-toi aussi de celle de Charvaix, qui faut assassiné dans une voiture.
Au jour de la revendication, n’acceptons plus parmi nous ces faux frères qui ont nom Cluseret [2], Albert Richard et Gaspard Blanc [3], ils ne sont plus dignes de défendre nos droits.
TRAVAILLEUR de Marseille, toi aussi tu as de nombreux martyrs qui sont morts pour notre principe ; n’oublie jamais comment leurs lâches bourreaux ont fusillé Gaston Crémieux et Laurent Samuel victimes des allées de Meillan.
Et toi, TRAVAILLEUR de Paris, qui a le plus souffert, c’est malgré moi que je remue ici, tous ces cadavres qui fument encore. Cette odeur de sang nous crie vengeance pour l’orphelin et pour la veuve ; toutes vos familles sont dispersées soit par la mort, la déportation et la proscription ; je sais que tu murmures et que tu n’attends que le signal de ces jours où nous serons prêts à nous venger de toutes ces hécatombes et écraser toutes ces vipères qui empêchent l’égalité du producteur.
En attendant ce grand jour, disons donc Abstention et Révolution sociale.

Pour un groupe de Réfugiés Lyonnais

T. Colonna
Genève, le 29 janvier 1876.


[1Et la preuve qu’ils sont tous les mêmes : je possède une lettre signée, où il est dit que le député Ordinaire ayant traité la Commission des grâces de Commission d’assassins, et avec raison, les groupes électoraux se réunirent pour souscrire l’équivalent de la censure, il s’empressa d’envoyer le produit de ces cotisations aux familles des gendarmes de la rue Haxo, à ceux-là même qu’il avait qualifié d’assassins.

[2Cluseret a déclaré dans un journal de Genève qu’il avait fait avorter le mouvement socialiste du 28 septembre 1870 à Lyon (voir La Patrie du 8 octobre 1874. Un membre de la Commune de Paris ayant reproché à M. Cluseret sa croix de chevalier gagnée en fusillant les insurgés de Juin, le général in partibus répond que les insurgés de Juin étaient des bonapartistes (voir le Bulletin du 16 janvier 1876).

[3Albert Richard et Gaspard Blanc, de triste mémoire, ont écrit en collaboration une brochure ayant pour titre : l’Empire et la France, où ils préconisent la restauration impérialiste comme la seule planche de salut pour la France, et sont tous deux salariés par cette branche infâme, dite les Badingueusards. En 1868, Richard avait offert ses services au préfet du Rhône, et ce dernier avait refusé de les accepter (Oscar Testut). NdE : cette dernière allégation est totalement fantaisiste.


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