Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Eléments de l’histoire de la Fraction de Gauche à l’étranger (de 1928 à 1935)
Programme Communiste n° 104 - Mars 2017
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 12 juin 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Dans la précédente partie de cet exposé, nous avons retracé les positions de la Fraction par rapport aux événements d’Allemagne et d’Espagne et son opposition aux orientations de Trotsky à ce sujet ainsi que, corrélativement, les polémiques avec ce dernier sur la question de la démocratie et des mots d’ordre démocratiques. Nous en arrivons maintenant à la rupture définitive entre la Fraction et les partisans de Trotsky.

Août 1933 est une date importante pour le trotskysme, car c’est la date de la formation d’un regroupement qui a été le prélude à la fondation de la IVe Internationale ; celle-ci n’est pas alors encore constituée, mais ses bases sont jetées, et malheureusement de la pire façon : les seuls adhérents à ce Congrès de pré-fondation de la IVe Internationale sont des courants de gauche du Parti Socialiste Hollandais, du Parti Socialiste belge d’autres organisations social-démocrates "de gauche".
La réponse à cette initiative est très nette et très dure de la part de la Fraction qui considère désormais impossible tout rapport avec le mouvement trotskyste. Elle réplique à l’illusion qu’il soit possible de créer une organisation communiste de gauche avec les débris de la gauche social-démocrate, en avertissant que ces groupes ont une fonction nettement contre-révolutionnaire : ils sont les continuateurs du "centrisme", ce courant qui, lorsque se fondaient les partis communistes, adoptait un langage révolutionnaire et prenait des poses radicales dans le but tout à fait conscient d’égarer les prolétaires et de les empêcher de rejoindre les nouveaux partis révolutionnaires. Ayant hérité la fonction du centrisme dans la ligne duquel ils se situent parfaitement, ces organisations représentent objectivement une impasse, un piège, pour les prolétaires révolutionnaires, et absolument pas un moyen ou un outil pour aller vers la constitution d’une organisation communiste, vers la reconstitution du parti de classe international.
La dernière tentative de contact avec les trotskystes est un peu antérieure, elle remonte à mai 1933. La position de la Fraction est très claire ; elle affirme : "Il faut refuser toute possibilité de travail commun avec des formations soi-disant de gauche des partis socialistes, sans la scission préalable avec les vieux partis et l’adhésion aux principes de l’insurrection prolétarienne et de la nécessité du parti pour cette insurrection et pour l’organisation de la dictature du prolétariat. Les partis socialistes indépendants doivent être considérés comme des ponts que la social-démocratie tend à jeter entre elle et les ouvriers d’avant-garde, et non comme des organismes qui peuvent conduire au communisme".
C’était une position non pas abstraite ou issue de préjugés puristes ou "théoricistes", mais qui découlait de l’expérience tout à fait concrète des tentatives répétées mais toujours infructueuses de l’Internationale en Italie pour amener le courant centriste dit "maximaliste" qui dirigeait le PS, à rejoindre les Communistes. En réalité, comme l’écrivit Bordiga, la politique du centrisme est beaucoup plus dangereuse que celle des réformistes déclarés, précisément parce qu’en se présentant faussement comme révolutionnaire, elle induit plus facilement les prolétaires en erreur et fait plus facilement échouer leurs luttes. Les manoeuvres de l’Internationale pour convaincre le courant "maximaliste" du Parti Socialiste, voire le PS tout entier, de fusionner avec le Parti Communiste qui venait à peine de se constituer, ne furent pas seulement une perte de temps et d’énergie ; elles affaiblirent objectivement le PC d’I en tendant à relativiser parmi les masses prolétariennes ce qui le distinguait radicalement du vieux parti réformiste et légaliste, et en affaiblissant l’unité de ses dirigeants.

La question de la constitution du Parti

Les arguments de la Fraction sont repris dans un article paru sur le premier n° de la nouvelle revue publiée en français, Bilan (Bulletin théorique mensuel de la Fraction de Gauche du PCI), intitulé "Vers l’Internationale 2 et trois-quart...?" [1]. L’article s’élève contre le vice fondamental du trotskysme qui consiste à vouloir constituer des organisations dites "de masse" au moyen de l’expédient parfaitement opportuniste du rapprochement avec des organisations à la politique incertaine et au programme condamnable, découlant des vieux partis socialistes.
Malheureusement, ces arguments sont ternis par les théorisations fausses développées dans le texte sur les conditions fondamentales pour la transformation de la Fraction en Parti.
Qu’il soit bien clair que nous ne reprochons pas aux camarades de ne pas avoir fondé le Parti en 1933 ou en 1939. Nous sommes au contraire parfaitement convaincus que le conditions pour constituer le Parti faisaient alors défaut. Le Parti est né quand il devait naître, quand il pouvait naître, c’est-à-dire en dernière analyse quand a existé la possibilité objective, et non pas imaginée ou sentimentale, mais réelle de tirer le bilan de ce qui a été le cycle du mouvement communiste mondial, et surtout, dans les faits, européen. Le problème n’est donc pas de penser que si les camarades l’avaient voulu alors, nous aurions eu le Parti 15 ans plus tôt ; nous ne sommes pas des "constructeurs de parti" à l’image des trotskystes qui s’imaginent que les partis peuvent se constituer à n’importe quel moment et dans n’importe quelle situation, par la seule volonté des militants ou l’habileté manoeuvrière des dirigeants.
Mais ce qui est par contre grave, c’est que soit théorisé une conception particulière et absurde de la naissance du Parti, selon laquelle celui-ci ne peut naître que dans des situations préludant immédiatement à la prise du pouvoir.
Il s’agit d’un retour en arrière par rapport aux positions de la Gauche communiste d’Italie dans le sens que cette conception est d’une part abstraite, et d’autre part mécaniste. Elle fait tout dépendre de conditions qui sont le moins favorables à la constitution du Parti. En soutenant pratiquement que celui-ci ne doit se former qu’à la veille de la révolution, la conception soutenue par la Fraction condamne le Parti à se constituer trop tard et donc à être inévitablement à la remorque des événements. La démonstration en a été donnée par l’expérience allemande, la plus grave de toutes : constitué dans la période prérévolutionnaires cruciale, le Parti allemand fut plongé dans la tempête révolutionnaire sans avoir eu le temps de se solidifier, de clarifier ses positions, de se discipliner, de surmonter ses pêchés de jeunesse, et il fut emporté par les événements. Le Parti ne peut pas naître à tous les moments possibles avant la révolution, mais il doit certainement naître avant que la situation ne devienne révolutionnaire.
D’autre part le Parti ne naît pas mécaniquement du simple fait que la situation évolue dans un certain sens ; sa constitution est la résultante d’une situation objective et d’un processus de maturation des conditions subjectives qui permette de faire ce fameux bilan ; c’est-à-dire de tirer les enseignements politiques et théoriques des affrontements de classe qui ont eu lieu, et à plus forte raison lorsque le prolétariat a subi une aussi terrible défaite, enseignements qui doivent devenir partie intégrante du bagage programmatique du Parti pour lui permettre de s’orienter et de définir son action. Pour cela il faut du temps, il faut un certain éloignement des événements pour qu’il soit possible d’en tirer au moins les leçons décisives ; le bilan n’aurait pas été possible avant, il a été possible après. Dans un article qui n’est certes pas un texte fondamental du parti, mais où l’on s’est efforcé de faire le point sur cette question, "Vers le parti compact et puissant de demain" [2], nous avons situé la naissance du parti dans une période où l’opportunisme n’est certainement pas mort, mais où il est entré dans une phase de déclin, même si ce déclin est encore long, et où la lutte de classe commence à peine à renaître. C’est dans cette période un peu d’accalmie entre deux tempêtes que le parti peut renaître, parce que la domination énorme de l’opportunisme commence à s’alléger alors que d’autre part il n’y a pas encore l’engagement direct dans de forts combats de classe qui submergeraient un faible embryon de parti par de tâches bien supérieures à ses possibilité réelles.
Dans cette période, qui a été en Italie l’année 1952 — il est bien entendu possible de se demander s’il aurait pu naître en 1950 plutôt qu’en 1952, mais cela n’a en réalité aucune importance — la reconstitution du parti a été possible, parce qu’alors et seulement alors il a été possible de faire ce bilan. Amadeo lui-même n’aurait pu accomplir ce travail dix ans avant. Nous avons pu montrer que dans la pensée d’Amadeo certaines choses n’étaient pas encore claires en 1945, qui le seront devenues en 1952. A l’évidence il y a eu un mélange de facteurs à la fois subjectifs et objectifs qui ont conduit à un résultat unique, la reconstitution au moins des bases du parti.
A l’inverse la Fraction a eu cette conception erronée qui est liée à une autre sur laquelle il nous faudra revenir et qui se rattache peut-être à une erreur de fond y compris de l’Internationale Communiste (que par ailleurs la Fraction elle-même a critiqué dans certains articles) : la conception mécaniste des crises, selon laquelle quand éclate la crise on va vers la révolution, comme si c’était une conséquence automatique et naturelle. Il manque là tous les anneaux intermédiaires et tout particulièrement celui de la lutte de classe qui, seule, lorsqu’elle est présente, permet d’aller vers la révolution, vers l’insurrection et la prise du pouvoir.
L’histoire nous a donné l’exemple de la crise terrible des années trente qui n’a pas débouché sur la révolution, mais sur la réaction la plus terrible et la guerre parce que la lutte prolétarienne de classe faisait complètement défaut en raison de la défaite de la vague révolutionnaire du début des années vingt. Les réactions ouvrières quand elles ont eu lieu se sont limitées à des luttes économiques, parfois grandioses, mais qui n’ont pas échappé au contrôle contre-révolutionnaire de l’opportunisme réformiste ; parfois le prolétariat a même été assommé par l’intensité et la soudaineté de la crise qui l’a trouvé complètement désarmé.
La Fraction n’envisage pas la possibilité d’une période où le prolétariat lentement retrouve ses possibilités d’action et au travers des affrontements entre les classes, peut constituer ou reconstituer des organismes de lutte immédiate (syndicats ou autres) tandis qu’en même temps se renforce peu à peu le parti. Non, selon cette thèse, on se trouve ou dans la période de la contre-révolution, ou dans la période révolutionnaire et alors c’est pratiquement l’heure du saut vers la révolution.
Evidemment ceci ne cadre pas avec notre analyse de la période d’après-guerre et de la période de reconstruction du parti et de ses perspectives de développement et d’action. Nous avons prévu une longue période de lente maturation de la reprise de classe qui à son tour est la condition de la reprise révolutionnaire, mais la reprise révolutionnaire ne coïncide pas immédiatement avec la lutte de classe. Le retour de la classe ouvrière à une défense intégrale, intransigeante et décidée de ses conditions de vie est une chose, et la reprise de la lutte révolutionnaire en est une autre. Nous trouvons dans divers articles de Bilan de la dernière période cette conception abstraite selon laquelle ou la situation est totalement contre-révolutionnaire, ou au contraire elle est directement et quasi immédiatement révolutionnaire.
Et selon la thèse de la Fraction, c’est dans cette période où l’on se dirige vers la révolution sous la seule force des déterminations matérielles, que le parti se reconstitue. Nous avons souvent expliqué au contraire que justement le parti ne peut pas se constituer dans cette phase ; dans nos études sur la révolution allemande nous avons montré que le parti qui attend pour se constituer l’ouverture de la période révolutionnaire (comme le théorisa du reste Lévi), se suicide. Et c’est Lévi lui-même qui, un jour, finira par le reconnaître — avant qu’il ne passe de l’autre côté de la barricade...

* * * * *

Faisons maintenant un saut jusqu’à l’année 1935 ; dans cette étude trop rapide, nous sommes contraints de survoler et de synthétiser, ce qui ne va pas sans sauts...
Nous ne nous intéresserons pas à la situation italienne, si ce n’est pour signaler que la Fraction publie un bulletin interne consacré à ce sujet ; nous pourrons l’utiliser une autre fois pour démontrer que l’affirmation selon laquelle la théorie du "social-fascisme" serait la "spécialité" de notre courant et de la Fraction en particulier est absolument fausse. Dans ce bulletin non seulement la théorisation du social-fascisme est repoussée, non seulement la question de l’alternance de la démocratie et du fascisme est correctement posée, non seulement aussi celle de la non identité entre les deux, c’est-à-dire de leurs fonctions différentes quoique convergentes, ce qui implique la nécessité d’utiliser des méthodes différentes pour les combattre, mais des revendications sont mises en avant : ce sont les fameuses revendications "démocratiques" qui se trouvent dans notre programme, comme les revendications de type agraire, comme les revendications de soutien total aux mouvements anti-coloniaux, par exemple dans les colonies italiennes (bulletin de 1931). Malheureusement, plus tard, quand éclatera la guerre d’Abyssinie (attaque de l’Ethiopie par l’Italie), la Fraction prendra une position complètement abstraite comme nous le verrons dans un bref commentaire final à cette partie négative des positions de la Fraction de gauche, qui s’annonce déjà en 1935.
Depuis 1933, il y a eu un changement total dans la politique de l’Internationale Communiste ; après deux ans d’oscillations, elle est passée de la position du social-fascisme à une position de démocratie effrénée. C’est alors que se dessinent les Fronts Populaires, qui seront suivis par les Fronts nationaux et l’enrôlement des prolétaires dans le conflit mondial. L’URSS est entrée dans la Société des Nations (prédécesseur de l’ONU actuelle) ; elle a signé avec la France un pacte d’assistance mutuelle à l’occasion duquel Staline fit sa célèbre déclaration selon laquelle il comprenait parfaitement les exigences de défense nationale de la France. C’était un appui à la politique d’armement de l’impérialisme français (au nom de la défense de la paix !) qui se traduisit aussitôt par le ralliement du PCF à la défense nationale : l’Internationale et ses partis jetaient aux orties tout leur verbiage précédent sur le défaitisme et l’internationalisme prolétarien.
La Fraction estime que cette déclaration pose une pierre tombale sur l’Internationale, sur la dictature du prolétariat en Russie, exigeant que les révolutionnaires prennent une position nette : il n’est plus possible de garder la vieille appellation de Fraction des partis communistes. La nouvelle appellation sera : Fraction Italienne de la Gauche communiste. Ce titre qui renvoie à un mouvement communiste potentiel ou réel, en tout cas à une tradition du mouvement communiste signifie que la Fraction ne se rattache plus à une forme historique existante, que ce soit l’Internationale ou le Parti Communiste d’Italie. Elle se rattache, pourrions-nous dire au parti historique. Entendons-nous bien : nous ne faisons pas de la métaphysique à ce sujet ; mais la Fraction veut se rattacher à quelque chose qui ’est pas organisé : le fil de la continuité du mouvement ouvrier et plus précisément du mouvement communiste.
De ce point de vue il existe des divergences dans la Fraction et il y a la première manifestation de concepts qu’il nous faut critiquer parce que ce sont des positions récurrentes dans l’histoire du mouvement ouvrier ; nous devons avoir conscience qu’il nous faut les combattre aujourd’hui et qu’il nous faudra combattre également à l’avenir. Sur la question de la guerre, sur la question de la crise mondiale du capitalisme, sur la question coloniale, sur tous ces thèmes, la Fraction à partir de 1935 commence à aller vers des positions qui, il nous déplaît de le dire, sont celles professées aujourd’hui par le Courant Communiste International.
Nous ne pouvons nous étendre longuement, mais il est important de fixer quelques points, non pour des raisons historiographiques qui nous intéressent peu, mais parce qu’à partir de ce moment la Fraction va suivre une trajectoire descendante — tout comme est descendante la trajectoire du mouvement prolétarien international qui subit les pires défaites. Il y a les procès de Moscou qui marquent la liquidation de la vieille garde bolchevique, le massacre de la guerre d’Espagne avant le massacre encore plus gigantesque de la guerre mondiale et après la venue au pouvoir des Nazis en Allemagne. C’est la débâcle totale du mouvement prolétarien, et on peut comprendre que les militants luttant à contre-courant dans cette formidable tempête arrivent à perdre plus d’une fois l’orientation correcte, arrivent à penser que le problème est que quelque chose n’était pas prévu dans le programme marxiste, dans l’Octobre bolchevik. Sous la pression d’une situation terriblement défavorable ils en viennent à chercher des expédients, des garanties constitutionnelles qui pourraient éviter que se répète la tragédie d’une dictature du prolétariat se transformant en dictature du capitalisme et en l’un des piliers de la domination bourgeoise mondiale sur le prolétariat.
C’est alors que pointent et s’accentuent quelques unes des faiblesses théoriques typiques non seulement de la Fraction, mais de l’Internationale Communiste elle-même, comme nous l’avons répété de nombreuses fois dans nos textes. C’est pour cette raison que nous insistons sur certains points, en rappelant que certaines choses se répètent dans l’histoire ; non pour de mystérieuses raisons ou des manoeuvres de certains individus particuliers, mais parce que ce sont des phénomènes dépendant de causes matérielles. Nous nous sommes heurtés au cours des dernières décennies à beaucoup de positions erronées qui sont apparues dans la Fraction, en particulier entre 1935 et 1940. Le Courant Communiste International, à qui il arrive parfois, on ne sait pour quelle raison, de se réclamer de notre courant, répète exactement les mêmes positions et, naturellement spécule sur certaines thèses que malheureusement la Fraction a adoptées, mettant ensuite sur la croix Ottorino Perronne sous l’accusation d’avoir trahi ses propres convictions en adhérant lâchement au Parti Communiste International et à ses analyses qui détruisent toutes ce que la Fraction a élaboré sur le plan théorique de 1936 à 1945.
Nous devons en effet dire ouvertement, sans avoir la moindre intention d’intenter un procès aux camarades — comme cela fait d’ailleurs faire partie de notre tradition — que le Parti qui naît en 1952 ne se rattache pas au patrimoine théorique de la Fraction ; il se rattache à 1926, à la rupture qui a eu lieu à ce moment, à tout ce que nous avons affirmé alors et ce à quoi la Fraction elle-même a cherché à être fidèle jusqu’en 1935, en dépit de quelques désorientations.
Mais nous nous rattachons à la Fraction pour cet inestimable patrimoine constitué par le fait d’avoir maintenu une continuité physique pendant tout ce laps de temps et d’avoir su maintenir alors que tous les autres se laissaient submerger par les idéologies démocratique ou anti-parti au moins ces piliers fondamentaux de notre doctrine.

Le Congrès de la Fraction (Mars 1935)

Plusieurs points sont à l’ordre du jour du Congrès avec des rapports correspondants que nous allons résumer brièvement ; des motions sont adoptées sur ces divers sujets. Les points sont au nombre de trois :
La question de la Fraction. Qu’est ce que la Fraction et quand doit-elle se transformer en parti ? C’est une question permanente parmi les camarades, mais qui suscite des réponses diverses ; il y a en effet trois motions sur ce point et celle qui est adoptée n’a qu’une étroite majorité d’une seule voix.
Ensuite la situation internationale, en particulier la question de la guerre. En effet dès la période précédente, un mérite de la Fraction est d’avoir compris que le capitalisme se dirigeait à nouveau vers la guerre. Il allait d’autant plus vers la guerre qu’il parlait plus de paix. D’autant plus faisait-il des conférences pour la paix, d’autant plus s’affirmait-il démocratique, et d’autant plus il s’armait — démonstration supplémentaire que démocratie égale militarisme.
Le dernier point est l’organisation.
En outre il y a aussi quelques motions sur la question de la presse que nous laisserons de côté en raison de leur caractère interne et purement contingent.
Le premier rapport officiel, prononcé par Jacobs, expose le concept de Fraction en ces termes : "La Fraction a dans le mouvement ouvrier une historie désormais séculaire, elle suit toujours un cycle déterminé. La Fraction est celle qui défend les principes fondamentaux y compris dans une période contre-révolutionnaire et qui se transforme en parti uniquement dans une période de temps déterminée" Elle est strictement liée aux facteurs objectifs. La conclusion, pour ce qui regarde la situation de 1935, est la suivante :.
"La Fraction continuera à être Fraction".
Pour quelle raison ? Parce que les conditions objectives font défaut. Et quand changeront ces conditions objectives ? Quand il y aura la guerre. La guerre est ainsi considérée d’un côté, bien sûr, comme une catastrophe, mais d’un autre côté comme un facteur favorable, parce qu’on pense que la révolution naîtra mécaniquement et inévitablement de la guerre ; La guerre ne fera que reproduire, on ne peut évidemment savoir quand, la situation qui a suivi la première guerre mondiale : éclatement d’insurrections prolétariennes dans différents pays et en particulier victoire de la révolution en Russie. Le rapport n’envisage pas une seconde que le prochain après-guerre puisse être différent du précédent. Alors que, dans le rapport, toute l’analyse de la victoire totale du stalinisme, de la démocratie, est juste, il n’en conclue pas que cette victoire pourrait avoir des conséquences sur le maintien de l’ordre établi après la guerre et pourrait mettre en question la reprise du mouvement prolétarien.
En réalité les prolétaires étaient à tel point sous le double contrôle des forces opportunistes — réformisme de tradition social-démocrate et stalinisme — qu’ils sortirent de la guerre les mains doublement liées, et la chute du fascisme n’ouvrit pas la voie à la dictature du prolétariat comme le trompetaient le PC et L’Internationale à l’époque de la "troisième période" [3], mais à un renouveau du mouvement et des forces démocratiques qui sont peut-être moins efficaces pour la bourgeoisie à certains tournants de l’histoire, mais qui ont une vitalité et une solidité sans pareille et une résistance beaucoup plus forte aux assauts prolétariens.
L’hypothèse qui est faite ici par la Fraction — à la vérité c’est moins une hypothèse qu’un véritable point de principe — est la suivante : nous suivons la courbe des conditions objectives, et ce n’est que lorsque ces conditions objectives conduiront vers la révolution, ce qui sera inévitablement le cas à la fin de la guerre, que sera arrivé le moment de constituer le parti.
Il est hors de doute que nous ne devons pas faire abstraction des conditions objectives ; mais ce que ces conditions objectives permettent ou non, c’est le développement du parti, l’influence du parti, mais elles ne sont pas à l’origine du parti ; elles peuvent seulement, dans certaines limites, empêcher sa naissance, s’il manque certaines conditions subjectives.
Nous devons toujours être très attentifs à ne pas exagérer les possibilités de développement du parti, à ne pas espérer de façon irréaliste des succès significatifs, qui pour encore une longue période ne pourront être obtenus ; mais en même temps nous savons qu’en un certain sens la parti est né de façon indépendante des dites conditions objectives favorables. Nous sommes au contraire nés ans une période non favorable ; un de nos textes rappelle que nous n’avons pas dernière nous la base favorable qu’avait Lénine pour la constitution de l’Internationale Communiste. Sans l’ombre d’un doute les conditions n’étaient pas favorables pour notre développement et donc aussi pour le maintien d’un nombre important de militants qui devaient vivre surtout de la théorie et très peu de l’activité pratique que ne permettaient pas les conditions objectives. Et un parti ou une organisation qui vit surtout de la théorie est comme un homme qui vit sur la tête, avec toutes les inévitables conséquences néfastes.
Nous étions donc bien conscients qu’une vie difficile nous attendait ; mais cela ne signifiait pas pour nous qu’il fallait renoncer à avoir une vie de parti. C’était à l’inverse une erreur selon la vision de la Fraction, pour qui il aurait fallu attendre l’approche de la révolution. Nous avons déjà dit que cette thèses revenaient à priver le prolétariat de son organe dirigeant au moment où il en a un besoin vital parce que la parti ne peut pas naître du jour au lendemain ; il a besoin d’une gestation qui n’est pas facile et dure inévitablement un certain temps — alors que justement dans la période révolutionnaire, il n’y a pas de temps à perdre.
Sur ce point, Vercesi (Ottorino Perrone) présente une motion particulière qui est un peu différente du texte de Jacobs. En effet il met davantage l’accent sur les facteurs subjectifs que sur les facteurs objectifs ; selon cette motion le parti ne pourra naître que lorsque le bilan aura pu être tiré de tous les événements qui se sont écoulés depuis 1920 ; ce n’est que sur la base des enseignements de cette période que pourra être constituée une organisation solide de parti.
Ce critère est en lui-même incontestable ; mais le malheur est qu’il cherche à tirer ce bilan dans une espèce de théorisation de ce que devrait être à l’avenir la dictature du prolétariat pour éviter les graves dangers dans lesquels sont tombés les bolcheviks. Disons rapidement — parce que nous devrons y revenir — que cette théorisation arrive à des conclusions, nous nous excusons du terme, véritablement aberrantes. Le raisonnement est le suivant : puisque le socialisme est l’anti-violence, puisque le communisme est la fraternité universelle et la paix, il y a une contradiction avec le fait que nous devons utiliser la violence pour y arriver ; il faut donc établir que la violence ne sera utilisée par le prolétariat que dans les moments éruptifs ; de même le socialisme représente la liberté, non d’un point de vue simplement individuel, mais d’un point de vue collectif, alors que la dictature du prolétariat est la suppression de la liberté ; il faut donc appliquer des correctifs à cette dictature : elle doit être exercée d’une certaine façon, elle ne doit pas peser sur le prolétariat, il ne faut pas utiliser les armes contre des forces prolétariennes qui s’opposeraient à la dictature de classe.
Nous sommes en pleine absurdité. La guerre civile est faite par des prolétaires contre d’autres au service des bourgeois : ce ne sont jamais les seuls bourgeois qui combattent, ils ont toujours besoin d’enrôler d’une façon ou d’une autre des prolétaires. Que devaient faire les bolcheviks contre les armées blanches, dont les troupes étaient composées de prolétaires et de paysans ? Evidemment, ils devaient tirer s’ils ne voulaient pas laisser écraser la révolution — tout en essayant par ailleurs de désintégrer de l’intérieur ces armées contre-révolutionnaires. Et les choses ne changent pas lorsque un beau jour la guerre civile est terminée : les classes plus ou moins possédantes continuent leur opposition sourde ou ouverte au régime prolétarien, avec l’appui de la bourgeoisie mondiale qui fomente ou soutient des insurrections, etc. On arrive là à la question de Kronstadt : puisque c’était des prolétaires qui s’insurgeaient, il ne fallait pas réprimer l’insurrection.
Le même raisonnement s’applique à la question de l’Etat. L’Etat est un instrument désagréable à utiliser pour nous ; il faut donc l’utiliser avec certaines précautions. Par exemple, ne passons pas d’accords commerciaux avec des Etats bourgeois, ne signons pas de traités comme celui de Rapallo. Ce traité aurait été le début de la dégénérescence du pouvoir prolétarien. On ne comprend pas ici que ce traité a été une conséquence en un certain sens inévitable de la situation dans laquelle se trouvait le pouvoir prolétarien : il était obligé de manoeuvrer entre Etats bourgeois en attendant que la rescousse vienne du prolétariat européen avec le renversement de ces Etats bourgeois. Amadeo a précisément écrit plusieurs articles sur ce sujet pour défendre Rapallo. Il est hors de doute que traiter avec des Etats bourgeois comporte d’énormes périls pour un Etat prolétarien, mais il est faux d’affirmer comme un principe qu’il ne doit jamais passer de tels accords. Il se défend de la même façon — la Fraction elle-même le dit avant de l’oublier — que se défendent les syndicats à l’intérieur de la société bourgeoise en signant des accords avec des Etats que la révolution n’a pu encor renverser, de même que les prolétaires signent des accords avec les patrons tant qu’ils n’ont pas la force de faire la révolution.
Nous ne nous attardons pas davantage parce que toutes ces théorisations n’apparaissent pas encore de façon complète comme elles vont le faire dans cette seconde phase de la vie de la Fraction. Mais ’on voit comment ces positions ont été par la suite reprises par de multiples courants, par tous les anti-parti, par tous les anti-dictature, par tous ceux qui prétendent dénoncer le danger que le parti se substitue à la classe, etc. Ce sont des courants contre lesquels nous devrons lutter, qui ne disparaîtront pas parce que nous les aurons théoriquement battus un certain jour, qui réapparaîtront inévitablement parce qu’ils sont la régurgitation continuelle de l’idéologie démocratique tellement enracinée par plus de deux siècles de domination bourgeoise, que les prolétaires tombent régulièrement sous son influence.
La motion qui passe n’est pas une motion activiste dans le sens où elle proposerait la constitution du parti à froid. Elle dit plutôt : nous devons travailler sérieusement en fonction du parti, en cherchant à développer notre activité de la meilleure façon et comme on nous l’a toujours appris, c’est-à-dire avec un lien étroit entre activité théorique et activité pratique. La motion ne pose pas un point d’arrivée défini en disant nous arriverons au parti seulement sous telles et telles conditions objectives ; mais elle pose comme condition essentielle qu’on commence à travailler en fonction d’un objectif que l’on atteindra quand il sera possible de l’atteindre. Il n’existe pas de rendez-vous dans l’histoire, les choses ne se passent pas de cette façon, mais seulement en fonction de la maturation réelle des conditions objectives et subjectives.
Ensuite il y a le rapport sur la question internationale, qui soulève quelques points théoriques qui, eux aussi, reviennent régulièrement en notre sein. C’est arrivé par le passé, cela arrivera à l’avenir et il faut donc les avoir présents à l’esprit.
Regardons d’abord la motion de Jacobs, puis celle de Vercesi et enfin la victorieuse [4]
La première motion affirme que :
"La substance et la forme de l’organisation du prolétariat en classe ne dépendent pas des proclamations et des décisions abstraites des militants révolutionnaires, mais du cours historique des situations, des rapports de force entre les classes, fécondées par ce cours. La Fraction et le Parti sont l’expression des deux périodes de la vie du prolétariat, du flux et du reflux de la révolution, de la capacité ou de l’incapacité du prolétariat révolutionnaire à se poser le problème du pouvoir". Notons que pour la motion, il y a a et b, le flux et le reflux, le flux étant la révolution. Il n’y a pas place dans cette conception d’une période où la révolution se prépare, à travers des conditions objectives, à travers des conditions subjectives, c’est cela qui provoque le déphasage dans la vision de la naissance du parti. Le passage de a à b, du changement d’un cours à un autre, dépend de la rupture du rapport entre les classe qui a permis la victoire de l’opportunisme et déterminé par conséquent la nécessité des Fractions ; c’est une rupture brutale qui ouvre la voie à la lutte révolutionnaire et la conquête du pouvoir.
"Le triomphe de l’opportunisme signe l’heure des Fractions de gauche, déplace la vie du prolétariat dans la Fraction qui se développe, élabore les notions politiques nécessaires au prolétariat avec le développement du cours des situations. Fraction de gauche du PC ne signifie pas exclusivement action de la Fraction sur le parti, mais élaboration des solutions nécessaires au prolétariat pour sa lutte immédiate et historique, élaboration qui se place sur le terrain même où l’opportunisme a vaincu, et que la Fraction fait sienne l’expérience historique sur laquelle s’est fondé le Parti. La déclaration de Staline du 14 juillet [il s’agit de la déclaration dont nous avons parlé plus haut] après la mort de l’Internationale en 1933 (victoire du Nazisme en Allemagne), signifie le passage ouvert des partis centristes dans le capitalisme, leur transformation en forces au service du gouvernement pour incorporer le prolétariat dans la préparation de la guerre"
"De ce point de vue on peut établir une analogie certaine avec le passage armes et bagages en 1914 de la social-démocratie dans le camp adverse. La Fraction de Gauche du Parti Communiste Italien affirme la nécessité de sortir des partis communistes en réponse à la trahison de ces partis, mais ceci ne signifie pas qu’existe l a possibilité d’affluence dans notre Fraction, parce que se vérifie en ce moment la plus grande dissolution de la classe prolétarienne, et de cette dissolution la déclaration de Staline n’est d’autre part que la consécration. Cela justifie le changement de nom...".
Il faut dire que le rapport officiel proposait de conserver l’appellation de Fraction du PC d’Italie — ce qui sera repoussé ensuite — avec l’argument suivant :
"Cette période ouvre une nouvelle phase du travail de la Fraction, adéquate à l’étape supérieure qui conduit à la guerre. La Fraction exprime ses positions, sortir des partis, à travers le travail de formation des cadres en tenant compte que seule la guerre pourra opposer à la trahison du centrisme, les prémisses de classe qui permettront à la Fraction de se transformer en parti. Supprimer PC [de l’appellation de la Fraction] signifie prendre une position qui suppose l’existence de ces prémisses, ce qui peut permettre que se développent des équivoques qui déforment la nature de l’affiliation historique que représente la Fraction. C’est au cours de la guerre, dans une situation comportant des perspectives de mouvements révolutionnaires, que la Fraction pourra prendre des positions s’orientant directement vers sa transformation en parti".
Il nous semble qu’il est nécessaire de souligner combien difficile était alors la situation de la classe ouvrière. Aujourd’hui cette période nous pouvons la considérons de façon détachée et il est facile d’arriver à des jugements tranchés. Mais la situation était effectivement dramatique ; face à la déclaration de Staline la Fraction réagit avec un Manifeste aux prolétaires : "Sortez des partis centristes !" (rappelons que ce terme était encore utilisé pour désigner le courant stalinien), ce qui est juste de façon historique générale. Mais sortir pour aller où ? Il n’y a pas d’organisation, pas de parti. La position du rapporteur officiel est la suivante : certes, nous devons dire aux ouvriers, Sortez du parti !, mais nous devons leur proposer, pour ainsi dire, une maison, un point de référence comme on pourrait dire aujourd’hui, et si ce n’est pas le parti, si ce n’est pas la Fraction alors qu’est-ce que c’est ? Si nous disons nous sommes la Fraction, mais on ne sait pas de quoi, les prolétaires seront désorientés et ils ne viendront jamais à nous.
Effectivement c’est plutôt étrange de lancer un mot d’ordre qui est de nature plus historique que concrète, tactique, qui correspond à un processus, et qu’on ne peut donner aux prolétaires une indication précise, l’endroit où ils pourront trouver leur place sinon dans une petite minorité.
Motion Vercesi :
"Le Congrès de la Fraction considère que le processus de sa transformation en Parti est le processus même de la transformation de la situation actuelle réactionnaire en une situation nouvelle, révolutionnaire. Cette dernière résultera de l’explosion de la contradiction insoluble entre le prolétariat et la bourgeoisie. Contradiction qui ont pu provisoirement être étouffées par la victoire remportée par les fascistes, les centristes et les socialistes qui ont obtenu comme résultat inévitable de leur travail la soumission du prolétariat au capitalisme en fonction de la guerre. Les conflits de classe actuels, du fait qu’ils ne peuvent se vérifier que dans la situation indiquée, ne peuvent acquérir la valeur d’actes de la révolution communiste et ne peuvent donc offrir le terrain pour la transformation en Parti, ni en déterminer les prémisses indispensables. Pour éviter de soulever des problèmes d’interprétation sur la signification des conflits de classe actuels, le Congrès réaffirme que jamais et sous aucun prétexte, la Fraction s’éloignera des critères fondamentaux suivants :"

On voit que l’idée est en substance la même que dans la motion précédente, mais avec une certaine prudence, avec une attitude plus circonspecte. Il s’agit de bien préciser certains points qui doivent guider l’action de la Fraction afin d’empêcher toute équivoque. Continuons :

"Primo : une opposition irréductible vis-à-vis de toutes les formations démocratiques, socialistes, centristes et de quelque tendance que ce soit et opposition à toutes les notions politiques qui sont liées à ces courants.
Secondo : affirmation sur la seule base syndicale de tous les mouvements et refus de participer à tous ces mouvements y compris de masse, qui ne se placent pas sur cette base". Ce n’est pas exprimé de façon très claire, mais ici Vercesi évoque ici le Front unique, qui, selon lui, ne doit pas être une alliance entre partis, mais un front entre ouvriers sur le terrain de la lutte pour les revendications immédiates.
"Tertio : développement de notre travail dans les différentes situations dans la seule direction de l’expulsion des rangs prolétariens tant des socialistes que des centristes de quelque tendance qu’ils soient, indépendamment du fait que leur composition soit prolétarienne ou non, en fonction du triomphe de la Fraction de gauche, transformée en Parti. Tout moment de la situation actuelle est un moment vers notre inévitable transformation en Parti. La déclaration de Staline et la manifestation du 14 juillet ont la même signification [5]que la victoire fasciste en Italie ou en Allemagne.
Les partis communistes ont abandonné le terrain sur lequel était encore possible l’équivoque sur laquelle ils développaient une activité contre-révolutionnaire après l’expulsion de la gauche marxiste, et ils ont assumé la fonction d’instrument direct au service du capitalisme. C’est pourquoi le Congrès de la Fraction décide de changer son nom de Fraction de Gauche du Parti Communiste Italien, en Fraction Italienne Communiste de Gauche. Ce changement de nom n’est que la consécration d’une modification qui s’est vérifiée dans la situation qui a conduit les partis communistes à occuper la position indiquée au service du capitalisme".

Et maintenant la motion qui a été majoritaire, la motion Gambiani, Gatto, Piero.
"La Fraction en tant que filiation théorique et politique du Parti Communiste Italien, a tenté avec toutes ses forces dans le cours de dégénérescence du centrisme, de rétablir dans les organismes officiels les prémisses idéologiques qui ont assuré l’Octobre bolchevique en Russie. Le cours de la dégénérescence a achevé sa trajectoire avec la trahison ouverte qui s’exprime dans l’incorporation de l’Etat russe dans une des constellations impérialistes qui aboutiront au nouveau massacre mondial. Devant cette trahison qui place les partis communistes sur la nouvelle plate-forme de la défense nationale et de la collaboration avec l’ennemi de classe, la Fraction a lancé un cri d’alarme à la base des militants, en les invitant à quitter les organismes au service du capital mondial. En conséquence de cette position qui répond pleinement à la nouvelle phase historique du moment, la Fraction, sans se placer pour autant sur le terrain de sa transformation immédiate en Parti, entend développer son activité dans le but de polariser les énergies saines du prolétariat qui, avec la précipitation des situations vers la guerre, se manifestent à travers des mouvements de réaction de la classe ouvrière contre le capitalisme et les forces qui agissent au sein du prolétariat dans l’intérêt de la bourgeoisie".
Fondamentalement, selon la motion, la Fraction a en fait une tâche qui est déjà substantiellement une tâche de parti : l’intervention dans les luttes qui seront inévitablement provoquées par l’approche de la guerre y compris sur le terrain immédiat de la défense des conditions de vie et de travail.
"Seule cette orientation représente pour nous la condition indispensable pour la formation des cadres de ce parti qui devra être présent, et non à reconstruire, lors de l’inévitable reprise demain de la lutte de classe. Sur la base de ces considérations, le Congrès estime de ne plus pouvoir s’appeler Fraction d’un Parti passé définitivement dans les rangs de l’ennemi et décide d’adopter le nom de Fraction Italienne Communiste de Gauche".
La phrase importante est évidemment celle du dit que le parti devra déjà être présent lorsque apparaîtront les situations révolutionnaires, et non à construire.
Vercesi décide de retirer sa motion et de voter pour celle-ci, avec quelques ajouts (dont nous ne savons pas s’ils sont présents dans le texte cité), disons de garantie idéologique. Il faut souligner qu’en se plaçant sur cette base, il n’y a pas de déviation de quelques principes fondamentaux, la motion se maintient solidement, fermement,sur nos positions de base, sur les positions qui ont toujours été celles de la Gauche.
Suit ensuite une partie des conclusions du rapport sur l’organisation. Ce rapport ne fait rien d’autre dans sa partie introductive que rappeler que la fameuse bolchévisation [6]. a été une déviation réelle du point de vue non tant organisationnel que du point de vue politique ; il défend donc l’organisation du parti non par cellules, mais par sections territoriales.
Conclusion :
"La Fraction de Gauche du Parti Communiste Italien, constituée à la Conférence de Pantin d’avril 1928, sur la base du matériel historique du prolétariat mondial, le Manifeste Communiste, les Thèses du IIe Congrès de la Troisième International et en tant que contribution du prolétariat italien, la plate-forme présentée par la Gauche Communiste Italienne au Congrès de Lille du Parti Communiste Français, proclama une lutte sans merci à l’opportunisme qui avait déjà conquis la direction de l’Internationale et de tous les Partis, sans rejeter alors l’éventualité d’une possible regénérescence par la victoire de la Fraction, de l’Internationale Communiste fondée sur la base de la victoire de la révolution d’Octobre. Elle affirme aujourd’hui : a) qu’en 1933 s’est clos définitivement avec la mort de l’Internationale Communiste la phase où se posait l’éventualité du redressement de l’Internationale Communiste au moyen de la victoire de la révolution prolétarienne dans un secteur du capitalisme. Victoire qui aurait comporté comme condition préjudicielle la conquête de la direction de la lutte par la Gauche. b) que les partis centristes encore organiquement liés au cadavre de la IIIe Internationale, opèrent déjà dans le concert de la contre-révolution, présentant aujourd’hui leur candidature pour assumer la fonction d’organes dirigés par l’impérialisme pour plonger le prolétariat dans le précipice de la guerre impérialiste. c) La Fraction considère close la phase annoncée en 1928 quant à un possible redressement des partis et de l’Internationale Communiste, et estime que la Fraction de gauche assume la tâche de reconstruire indépendamment et exclusivement autour d’elle le parti communiste de demain, à travers un travail de formation de cadres.
II) Pourront seuls adhérer à la Fraction de Gauche ceux qui acceptent les matériaux établis par la Conférence de Pantin et reconnaissent comme tâche essentielle celle de passer au crible de la critique toutes les expériences de la Troisième Internationale et de l’Etat prolétarien dégénéré, dans le but d’élaborer dans une direction historique plus élevée le matériel pour le Parti mondial de demain.
III) Tous ceux qui rejettent sans réserve toute illusion sur la possibilité de coexistence avec les courants provenant des partis qui ont trahi en 1914, et qui dans des situations nouvelles, sans abandonner leur fonction, se présenteraient avec une démagogie révolutionnaire ; avec des courants provenant des partis centristes, traîtres d’aujourd’hui, qui pendant la guerre pourraient se présenter avec des positions plus avancées que celles des socialistes sans pour cela se dépouiller de tout le bagage opportuniste du centrisme qui a provoqué la mort de la Troisième Internationale et de ses partis.
IV) Tous ceux qui reconnaissent que le parti communiste de demain ne pourra se fonder que sur des positions plus avancées que celles qui donnèrent vie à la Troisième Internationale et aux Partis Communistes. Puisque d’ailleurs l’expérience historique démontre que la Première Internationale ne put se fonder que sur les enseignements de 1848, la conduisant ainsi à exclure les forces de la bourgeoisie progressiste comme éléments d’appui à la lutte du prolétariat ; la Seconde Internationale sur les enseignements de la Commune qui montra au prolétariat sa tâche indépendante pour la conquête du pouvoir politique ; la Troisième Internationale sur l’exclusion des forces social-démocrates et des courants centristes, Adler, Longuet, Kautsky, Serrati, de la conquête du pouvoir".
On voit que les camarades de la Fraction estiment qu’une des conditions de la reprise sera le dépassement des positions adoptées lors de la fondation de l’Internationale Communiste en 1919-1920. Pour nous les choses sont quelque peu différentes ; il ne s’agit pas du dépassement mais d’un retour à une tradition qui, tout au plus aurait pu être plus claire, plus explicite, dont les concepts auraient pu être rendus encore plus nets par l’expérience historique elle-même, mais non pas dépassés ou modifiés. Il est également erroné d’affirmer que la succession des divers Internationales survient à travers un processus de reniement des positions antérieures. Il n’est pas vrai que la Première Internationale naît sur le reniement ou le dépassement de ce qu’avait dit le Manifeste, parce qu’entre-temps il y aurait eu l’expérience des luttes de 48. Celles-ci ont pu rendre plus nettes certaines positions ; par exemple dans le Manifeste il n’y a pas le mot d’ordre de dictature du prolétariat qui n’apparaît que tout de suite après 48 ou pendant 48, mais non parce qu’il y aurait eu une contradiction, parce que l’expérience des événements aurait rendu caduc ce qu’exprimait le Manifeste, mais parce qu’elle a rendu explicite ce qui était en réalité déjà exprimé, mais de manière implicite.
Concluons par un résumé des points qui sont les points délicats du rapport sur la situation internationale, surtout à propos de la guerre.
Qu’est-ce qui nous intéresse surtout dans ce texte ? La première partie porte sur ce que devrait faire un Etat ouvrier ; il devra entrer en guerre et sa guerre devra être un anneau de la guerre civile mondiale contre le capitalisme ; mais les notions deviennent ensuite confuses ; la guerre de l’Etat prolétarien peut se transformer en quelque chose d’autre à cause de la nature intrinsèque de l’Etat et le texte dérape dans l’absurdité. L’Etat aurait par nature la particularité de favoriser l’accumulation capitaliste et il faudrait alors faire très attention de ne pas laisser se développer cette tendance qui est contraire aux buts de la société communiste qui sont de diminuer l’accumulation.
En réalité il n’y a pas de nature de l’Etat en soi, l’ Etat n’est pas quelque chose de métaphysique, ou de philosophique, mais un fait historique et de classe : L’Etat prolétarien est différent de l’Etat capitaliste, ce n’est pas le même appareil, la même structure repeinte en rouge, mais une structure toute différente qui est l’institution de la domination de la classe prolétarienne ; pour bien marquer cette différence de nature, Engels proposait de parler de "demi-Etat" ou d’utiliser "le vieux mot allemand Gemeinwesen", qu’on pourrait traduire par Etat-commune.

Les luttes anticoloniales

En fait ce qui nous semble intéressant c’est l’attitude par rapport aux guerres coloniales qu’on y trouve. En effet l’attitude par rapport aux mouvements anticoloniaux, la revendication de la valeur historique de ces mouvements a été un des points caractéristiques de la reconstruction de notre mouvement. Cela ne signifiait pas s’aligner sur ces mouvements ni prétendre donner des leçons à des prolétaires avec qui nous n’étions pas en contact ; cela signifiait rétablir les termes exacts de la vision correcte des mouvements anticoloniaux, avec la perspective qu’à un certain moment nous aurions pu, non pas influer sur ces mouvements, mais influer sur les éléments prolétariens qui y avaient plus ou moins participé, c’est-à-dire corriger la vision historique prise dans les filets de l’idéologie démocratique, indépendantiste et nationaliste de ces éléments. Notre revendication n’était pas une revendication abstraite, mais passionnée, des luttes anticoloniales. Il ne faut pas oublier que sur les colonnes de notre presse se trouvent non seulement des articles, mais une pléiade de compte-rendus de réunions où est élevé un éloge immense à ces mouvements, un éloge des "peuples de couleur" qui se sont dressés contre l’impérialisme et le colonialisme à un moment ou personne d’autre ne bougeait ; leur terrain n’était pas le nôtre, nous en comprenions parfaitement l’insuffisance et les limites, limites que nous aurions voulu aider à dépasser si cela avait été possible, mais quoi qu’il en soit ils se révoltaient contre l’ordre établi capitaliste mondial.
Nous n’avons donc jamais considéré avec suffisance ces mouvements ; nous les avons regardé comme une prémisse nécessaire de la reprise de la lutte de classe de demain. Aujourd’hui où la période de ces mouvements est close, nous tournons encore notre attention vers ces régions parce que nous savons que c’est d’elles que viendra la secousse pour nous mettre en mouvement, nous qui sommes pleins d’inertie parce que nous vivons depuis si longtemps sous l’anesthésiant système démocratique. Nos regards sont tournés vers là-bas plus que vers la vieille Europe, même si nous savons que la résolution finale des problèmes ne pourra avoir lieu qua dans les pays capitalistes les plus développés ; notre oeil de militant révolutionnaire regarde en dehors de l’Europe, il n’est pas euro-centriste, il est extra-européen.
Or la position de la Fraction n’est pas celle-là ; c’est exactement celle de Battaglia Comunista ou du Courant Communiste International : pour elle non seulement ces mouvements n’ont aucune valeur, mais ils n’existent même pas !
Il y a là deux conceptions qui s’entrecroisent ; naissant de prémisses justes, elles aboutissent à des conceptions complètement fausses. Nous allons nous attarder un peu sur la question parce qu’elle est sans aucun doute importante — et qu’elle nous rappelle aussi à faire attention à ne pas dire des bêtises.
La première conception part de l’idée parfaitement correcte selon laquelle le capitalisme est un système mondial, qu’il est un (on retrouve cela dans mille textes de Marx), pour en tirer la conclusion que la seule véritable opposition qui existe est celle entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre le capital et le travail. Tout ce qui est dehors de cet antagonisme fondamental n’est que le résultat d’une manoeuvre de l’une ou l’autre de ces deux forces. Cela pourrait encore être juste du point de vue historique très général dans la mesure où en fin de compte c’est le prolétariat ou la bourgeoisie qui vaincra, les forces intermédiaires étant destinées à se ranger d’un côté ou de l’autre dans la lutte finale.
Mais la conclusion qui en est tirée est bien différente ; puisque il n’y a rien d’autre en dehors de cet antagonisme à l’échelle mondiale, les mouvements qui sont malgré tout en dehors de ce cadre ne peuvent être que des marionnettes dont l’impérialisme tire les ficelles dans un sens ou dans un autre. En continuant sur sa lancée, l’analyse arrive à considérer qu’il n’y a plus d’impérialismes rivaux et hostiles entre eux : si le capitalisme est un alors il n’y a plus d’antagonismes possibles entre diverses forces impérialistes, entre divers impérialismes. Quand la guerre éclate, c’est seulement parce que le capitalisme a décidé qu’il lui faut détruire le capital constant et le capital variable en excès.
Certes la nécessité de détruire du capital en excès est la cause profonde des grandes crises guerrières ; mais cela ne signifie aucunement que les divers grands responsables impérialistes se réunissent un beau jour entre eux et décident de déclencher une guerre parce qu’il y a trop de capital constant et trop de capital variable (travailleurs salariés) : lorsqu’ils entrent en guerre c’est pour défendre leurs intérêts propres, sauver leur capital et détruire le capital de leur adversaire, prendre ses marchés, etc.
Nous avons donc d’une part une conception manichéenne selon laquelle il n’existe plus dans l’histoire moderne que l’antagonisme entre prolétariat et bourgeoisie et par conséquent il n’y a pas à se poser le problème de l’attitude et des tâches à avoir vis-à-vis de forces intermédiaires — comme par exemple les paysans —, alors qu’en réalité le problème, non pas de s’aligner sur ces forces, mais de les neutraliser ou, pour les couches les plus proches du prolétariat, de les conquérir, est un problème vital pour le succès de la révolution.
D’autre part il existe une autre vision erronée, peut-être liée à une conception imparfaite, celle de la crise capitaliste, l’Internationale n’ayant en effet pas eu le temps d’approfondir la question. Il faut être les professeurs de l’Institut Gramsci qui, découvrant que l’Internationale n’a pas résolu le problème des crises capitalistes, ont trouvé que les crises peuvent être surmontées par les méthodes de Keynes, voire le programme de Bad Godesberg de la social-démocratie allemande... Sur cette question le raisonnement de la Fraction est le suivant : nous sommes arrivés à une limite dans la production capitaliste et il n’est plus possible de produire davantage. Non pas dans le sens que les forces productives se heurtent aux rapports sociaux capitalistes en provoquant une surproduction, non dans l’absolu ou par rapport aux besoins de la population, mais par rapport aux exigences de valorisation du capital, de l’obtention d’un taux de profit suffisant. Pour la Fraction, c’est différent : les forces productives à un certain moment arrêtent de croître, le capitalisme ne peut plus les développer, il n’y a plus rien à conquérir dans le monde.
Dans les pays coloniaux le capitalisme cherche, sinon à empêcher (ce qu’il ne peut pas faire), mais à freiner le développement de l’industrie locale ; cela est incontestable, mais la conclusion qui en est tirée est que désormais toute industrialisation de ces pays est devenue impossible de par les lois immanentes du capitalisme. C’est évidemment absurde : l’impérialisme cherche sans aucun doute à freiner le développement économique autonome des pays dominés, mais en même temps il y introduit les rapports sociaux capitalistes, il pousse au développement capitaliste dans ces pays — de manière évidemment contradictoire, imparfaite, "déformée" ; c’est tout un processus matériel qui fait naître des bourgeoisies locales qui entrent en conflit avec la domination coloniale et impérialiste. Dans la conception de la Fraction au contraire, les bourgeoisies nationales ne peuvent plus naître, les forces productives ne peuvent plus se développer, le capitalisme a atteint sa limite absolue. Par conséquent l’industrialisation des pays arriérés sera l’œuvre du prolétariat international victorieux, ou ne sera pas. Corollairement, il ne peut plus y avoir de révolutions nationales dans ces pays, dans les colonies ; s’il existe des mouvements, ils ne peuvent être que des manœuvres de l’impérialisme, il n’y a donc rien à en attendre et rien à soutenir.
Tout ce qui s’est passé depuis la fin de la dernière guerre montre la fausseté de cette conception : le prolétariat n’a été victorieux nulle part et pourtant l’industrialisation a eu lieu. Des révolutions nationales ont éclaté et ont été victorieuses, en Chine, au Vietnam, en Algérie, etc., etc. C’étaient des révolutions intégralement bourgeoises, mais elles ont bel et bien eu lieu, elles ont entraîné le développement du capitalisme, le développement des forces productives dans ces pays et en particulier de la principale des forces productives, le prolétariat. Cela a été un progrès historique gigantesque parce que cela a énormément élargi l’arène de la révolution communiste mondiale de demain en lui créant des centaines de millions de futurs combattants.
La conception erronée de la Fraction a un reflet particulièrement malheureux par rapport à l’entrée en guerre de l’Italie contre l’Abyssinie. La position de la Fraction a été extrêmement énergique contre l’intervention de l’impérialisme italien. C’est quelque chose que nous devons rappeler, y compris par rapport à certains qui, parmi nous, se sont étonnés que, bien que nous n’ayons aucune influence sur la classe ouvrière, nous ayons attaqué l’impérialisme français lors de ses interventions en Afrique ; ils ont avancé l’argument : nous ne savons pas ce qui se passe vraiment et donc nous ne pouvons pas prendre position. Mais la position contre l’impérialisme, nous devons la prendre dans tous les cas, même si nous ne savons pas si ce sont des couches rétrogrades ou des forces progressistes, des chefs de tribu ou des jeunes bourgeois qui sont à la tête des masses en révolte. L’impérialisme intervient dans ces pays, nous luttons contre l’impérialisme : c’est une position qui ne peut admettre des doutes, qui ne peut dépendre de l’analyse de ce qui se passe sur le terrain. Les massacres que commet l’impérialisme, nous devons les condamner sans hésiter, même si ce sont peut-être des pourris qui sont massacrés ; car pour massacrer des pourris, il massacrera aussi et d’abord des prolétaires et parce que chaque victoire qu’il remporte, le renforce contre nous.
La position de la Fraction est extrêmement énergique contre l’intervention impérialiste italienne ; mais elle ne peut rien dire d’autre aux opprimés d’Abyssinie que ceci : attendez que nous vous libérions. Parce que dans votre pays, vous ne pouvez même pas vous défendre (voir le raisonnement expliqué plus haut sur l’impossibilité des luttes anticoloniales). C’est une position très belle par rapport à l’impérialisme et qui n’a rien à voir avec toute la mobilisation démocratique sur le recours à la Société des Nations, sur les sanctions économiques contre l’Italie, etc. ; mais elle est complètement insuffisante par rapport aux prolétaires et semi-prolétaires d’Abyssinie à laquelle elle dit seulement : liez-vous à la lutte du prolétariat italien — alors que le prolétariat italien écrasé par le Fascisme, ne lutte pas ! Ce qu’il fallait leur dire c’est : vous avez parfaitement raison de lutter contre l’impérialisme italien, même si vous ne devez avoir aucune confiance envers le Négus qui est allié à Grande-Bretagne, et que vous devrez vous battre aussi à la fin contre lui.
Nous voyons que toutes ces questions se retrouvent encore aujourd’hui ; nous avons continuellement face à nous des éléments qui nous reprochent d’avoir exalté les luttes anticoloniales alors qu’elles n’étaient selon eux que des luttes inter-impérialistes qui devaient être dénoncées. Mais nous ne les avons jamais prises pour ce qu’elles n’étaient pas ; nous savions et nous disions que c’étaient des mouvements bourgeois, nous avons dénoncé ceux qui les faisaient passer pour des mouvements socialistes. Sans jamais appeler les prolétaires à se fondre en eux mais en les appelant à garder ou plutôt à conquérir leur indépendance de classe, nous les avons salués en tant que mouvements bourgeois ; nous avons "demandé" à la bourgeoisie d’être vraiment bourgeoise, d’aller jusqu’au bout de sa révolution, c’est-à-dire de créer ses propres fossoyeurs, à savoir un prolétariat national.
Mais comme la bourgeoisie redoute le danger causé par le prolétariat, elle cherche toujours à passer des compromis avec les vieilles classes, avec l’impérialisme, à ne pas aller jusqu’au bout, à freiner en quelque sorte sa propre révolution.
Cependant le processus de transformation économique et sociale va malgré tout de l’avant, à notre plus grand bonheur et à celui de l’humanité, même s’il le fait de façon heurtée et incomplète et s’il emprunte des voies qui peuvent apparaître contradictoires à celui qui les juge avec la seule logique formelle, mais qui apparaissent claires à qui s’appuie, comme nous efforçons de le faire, sur la dialectique marxiste.

Le Manifeste de la Fraction

Il faut rappeler que nous nous trouvons en 1935 dans la période peut-être la plus répugnante de la démagogie démocratique, pacifiste, humanitaire, etc. Dans le "Manifeste" publié à l’issue du Congrès, la Fraction qui anticipe le Parti ou, selon ses propres termes "chaque moment de notre action est une anticipation, non de la société communiste, mais du Parti qui lutte pour la révolution communiste", prend position de façon extrêmement puissante et nette, même si sous beaucoup d’autres aspects il y a des formulations peu convaincantes, contre ce pacifisme ambiant. Ironiquement elle écrit que Mussolini est allé pacifiquement en Abyssinie, que la France a pacifiquement accompli tous ses forfaits depuis la fin de la guerre, que, pacifiquement, l’Angleterre a conquis ses colonies, que, pacifiquement, tous ont été d’accord pour massacrer les prolétaires dans les pays coloniaux et non coloniaux, que tout arrive pacifiquement dans la société bourgeoise, que le prolétariat y est soumis à une pression et une répression constantes. Et c’est pacifiquement que la prolétariat va être plongé dans une nouvelle boucherie mondiale.
Il suffirait de ce Manifeste pour sauver la Fraction et sauver le souvenir que nous avons d’elle.
Avoir proclamé que la voie du renoncement aux batailles de classe, l’acceptation du pacifisme, du démocratisme, de l’humanitarisme, du nationalisme et ainsi de suite, que l’acceptation des manoeuvres du capitalisme à l’échelle mondiale et dont la Russie était un élément essentiel, avoir proclamé que tout cela conduisait inévitablement au conflit mondial et que c’est seulement par la lutte intransigeante durant la guerre pour la reprise du mot d’ordre du défaitisme révolutionnaire et de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, que le prolétariat pouvait avoir la possibilité de se relever après le massacre, doit être inscrit au mérite de nos camarades de la Fraction.
La revendication du défaitisme révolutionnaire est faite de façon extrêmement correcte, alors que ce mot d’ordre sera abandonné par tous. Il pourrait sans doute être utile de revenir sur ce thème pour démontrer que pour nous la question du défaitisme révolutionnaire n’est pas une question d’organisation — bien entendu une position politique déterminée entraîne qu’ensuite soient prises des mesures organisationnelles — mais que c’est avant tout une position politique, une position qui constitue une opposition tranchée entre le capitalisme et le prolétariat : elle remplace la fausse antithèse paix-guerre, l’antithèse prolétariat-bourgeoisie, conservation du régime capitaliste-révolution prolétarienne.
Telle était la position défendue par la Fraction !

Notes :

[1Cf Bilan n°1, novembre 1933. Le titre fait allusion à "L’Internationale deux et demi", sobriquet donné à l’ "Union des Partis Socialistes", regroupement international formé après la guerre par les partis socialistes qui voulaient se distinguer du réformisme affiché de la Deuxième Internationale, tout en étant opposés à la politique révolutionnaire de l’Internationale Communiste. L’UPS après avoir rempli son rôle de désorientation des prolétaires dans la période critique de l’après-guerre, reviendra rapidement dans la giron de la Deuxième Internationale lorsque la menace révolutionnaire se sera éloignée.

[2Cf Programme Communiste n°76 (mars 1978).

[3La "Troisième période" est celle d’un "tournant à gauche" de l’Internationale qui proclame que la révolution est à l’ordre du jour. Ce tournant purement bureaucratique ne correspondant pas à la situation réelle, achèvera d’égarer les masses ouvrières qui suivaient les PC.

[4Les textes des diverses motions ainsi que celui du Manifeste cité plus loin, se trouvent sur Prometeo (le mensuel de la Fraction en italien publié à Bruxelles) n°123 (13/10/1935).

[5Le 14 juillet 1935 avait eu lieu une imposante manifestation unitaire du PCF, du parti Socialiste (SFIO) et du Parti Radical derrière le drapeau tricolore. Comme l’écrivait Bilan : "Les ouvriers ont donc toléré le drapeau tricolore de leur impérialisme, chanté “La Marseillaise”, et même applaudi les Daladier, Cot et autres ministres capitalistes qui, avec Blum, Cachin (dirigeants, respectivement, du PS et du PCF) ont solennellement juré de “donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse, et la paix au monde”, ou en d’autres termes, du plomb, des casernes, et la guerre impérialiste pour tous" cf Bilan n°21.

[6La dite "bolchévisation" des partis communistes a été leur réorganisation interne sur la base de cellules d’entreprise, dans le but de les "prolétariser". En fait cela revenait à étouffer la vie politique interne en calquant l’organisation du parti sur l’organisation capitaliste par entreprises ; en enfermant les adhérents dans ce cadre étroit, cela rendait plus difficile la lutte contre les tendances corporatistes tout en facilitant la prééminence d’un appareil de permanents sur ces cellules.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53