Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Deux attitudes : Internationalisme ou patriotisme ?
Article mis en ligne le 27 mai 2017
dernière modification le 20 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Nous proposons les 3 points qui suivent pour non seulement affirmer notre positionnement internationaliste, tout en sachant qu’il mérite un approfondissement ultérieur – si un échange avec des lecteurs se met en place – mais aussi pour proposer quelques textes :

I – Les arguments essentiels pour justifier la participation à l’Union sacrée.

La critique de cette attitude dans ces quelques textes :

II – Quatre articles parus dans le journal l’anarchie en 1905 : "socialisme ou patriotisme" ;

III - A propos du texte "L’Internationale anarchiste et la guerre", signé par 35 libertaires et publié en février 1915.


I - La Libre Fédération, dès son premier numéro, jette par-dessus bord toute la propagande antimilitariste, antipatriotique, internationaliste développée par toute la mouvance libertaire, anarchiste dès la fin du 19ème siècle pour ne plus jurer que par un engagement clair et net de soutien sans faille à l’effort militaire de la Triple-Entente (ou Alliés) contre la Triple-Alliance (Allemagne, Autriche). Cette démarche ne fut pas isolée, bien au contraire des militants socialistes, syndicalistes, anarchistes – dans différents pays comme la France, l’Italie, l’Angleterre - ont répondu à l’appel de la patrie en danger, en rupture complète avec ce qu’ils proclamaient, se battaient auparavant. Ils ont appliqué à la lettre l’appel lancé par Blanqui en septembre 1870 : "En présence de l’ennemi, plus de partis ni de nuances (…) Toute opposition, toute contradiction doit disparaître devant le salut commun. Il n’existe plus qu’un ennemi, le Prussien"... Et tout comme les soussignés de cet appel, la plupart des militants en 1914 ont agi de même : "offrir au Gouvernement provisoire leur concours le plus énergique et le plus absolu, sans aucune réserve ni condition, si ce n’est qu’il maintiendra quand même la République et s’ensevelira avec nous sous les ruines de Paris, plutôt que de signer le déshonneur et le démembrement de la France". (Blanqui, La Patrie en danger, 1871)

Ce revirement n’est pas exceptionnel. Il faut rappeler qu’à d’autres moments dramatiques comme lors de la deuxième guerre mondiale, ou encore plus près de nous lors de la guerre menée par les forces militaires de l’OTAN contre la Serbie en 1999, c’est à chaque fois ce qui semble être une nouvelle "trahison" : des militants professant des idées internationalistes et antimilitaristes – bien souvent en restant au niveau du "discours", pas très engageant – se sont métamorphosés en nationalistes ardents, se mettant au service d’un camp impérialiste contre un autre.

Comme s’il n’y avait pas la possibilité de se positionner contre tous les camps !, car tous sont responsables de la furie guerrière. Comme si l’on devait accepter le fait accompli, accablé par une sorte de fatalité !
Quand l’histoire se répète ainsi, cela mérite réflexion. Il s’agit dans un premier temps de passer en revue les arguments de ces convertis à la sainte cause patriotique.

* * * * *

L’argumentaire avancé par ces militants est assez simpliste, reprenant nombre antiennes nationalistes et patriotiques. Il mérite qu’on s’y arrête brièvement.

Le premier argument est que subitement on découvre qu’il y a un agresseur et un agressé. En l’occurrence la France est toute désignée comme mouton agressé par le militarisme prussien agresseur. Il s’agit bien de se défendre, non !? Les causes profondes de la guerre sont ainsi évacuées, oubliées : "Par la volonté de forbans couronnés, l’Europe entière est entraînée à une immense hécatombe" (La Bataille syndicaliste du 4 août 1914). Ou alors Kropotkine, cité dans le journal Le Petit Comtois du 11 octobre 1914 : "Et voilà que cet Attila moderne lance sur l’Europe occidentale sa soldatesque bestiale".

Le deuxième argument qui en découle, histoire de donner corps à ce nationalisme fraîchement découvert, c’est qu’il faut défendre la civilisation française, sinon c’est la férule militariste prussienne, pour des siècles et des siècles. Dans ce cas, il n’y aurait plus aucune avancée sociale, c’est le recul de l’évolution humaine. Ni plus, ni moins, comme si la lutte de classes n’existait plus et ses différentes expressions de résistance à l’exploitation. Encore Kropotkine, bien en verve : "A l’heure actuelle, tout homme qui peut et veut faire quelque chose d’utile pour sauver la civilisation européenne, pour continuer la lutte en faveur de l’Internationale ouvrière, ne peut et ne doit faire qu’une chose : aider à écraser l’ennemi de nos aspirations les plus chères, le militarisme prussien et l’impérialisme allemand (…) Il faut souhaiter l’écrasement complet et définitif de l’Allemagne militariste. Il nous est interdit de rester neutre (…)". On pourrait, malheureusement, multiplier ce type de citations, que l’on retrouve dans La Libre Fédération.

Le troisième argument est qu’il faut défendre les libertés existantes : de réunion, d’association, etc. qui, il faut le rappeler, sont garanties par l’Etat. Et c’est au nom de ces libertés démocratiques qu’il faut défendre... l’Etat. Cet argument repose sur un leurre : l’obtention de certains droits démocratiques est conçu comme une avancée dans l’évolution humaine, à défendre comme si ces droits sont au-dessus de la mêlée, comme l’apanage à atteindre pour pouvoir continuer, en toute quiétude, la propagande, afin qu’un jour, petit à petit, la société nouvelle naisse sans trop de douleur. Or, dans ce cas, Kropotkine, Grave ne parlent plus d’Etat, mais de gouvernement. Certains gouvernements rendent possible la propagande, grâce à une certaine liberté, dans d’autres c’est impossible (pour reprendre les formulation d’un article de Grave dans les Publications de la Révolte et des Temps Nouveaux, n° 16, 1922). Et c’est parce que ce serait impossible qu’ils ont été amenés à défendre l’Etat.

Or pour prendre un seul exemple, l’organisation de la résistance à la guerre, en Allemagne, va à l’encontre de ce schéma. Pourtant les prolétaires allemands étaient sous la "férule du militarisme prussien" et malgré cela capables de lutter, d’organiser des grèves, des manifestations pendant toute la durée de la guerre [1]. Mais il est vrai que pour ces militants ce qui compte c’est la diffusion des idées et non l’organisation de la lutte, comme cela s’est fait en temps de guerre, autant en Allemagne, en France et ne parlons pas de la Russie, pays encore plus absolutiste que l’Allemagne, où une certaine révolution en février 1917 a éclaté !

Il ne s’agit pas d’un pur débat d’idées, autour d’une table. Dans ces moments terribles, l’Etat exerce une pression énorme par le biais de tout l’appareil répressif militaire et toute la presse s’en donne à cœur joie pour attiser le poison nationaliste et clouer au pilori ceux qui doutent, refusent cette folie chauvine.

Les militants, quelques soient leurs étiquettes politiques, qui se sont découverts une âme de va-t-en guerre, ont eu recours à un argument choc que l’on retrouve à toutes les époques et qui justifient toutes les démissions : eux seraient dans le concret, alors que les militants qui refusent la folie patriotique se réfugieraient dans l’abstrait. Ils seraient de doux rêveurs, incapables d’agir, juste bons à répéter les "vieilles" formules. Charles Malato déclame que lui a le "sens des réalités" (Bataille Syndicaliste du 17 octobre 1914), dénonce ces militants, qui abasourdis par ces revirements à 180°, désemparés dans un premier temps, se sont appelés eux-mêmes "les habitants de la lune" pour garder la "force intellectuelle pour résister au courant d’universelle démagogie nationaliste qui semble emporter tout le monde" [2]. S’impliquer dans la "vulgaire réalité" transforme des militants comme Malato en agent recruteur, comme il s’en vante dans l’article "aux jeunes libertaires" de la Bataille Syndicaliste du 6 août 1914 où il explique qu’il a réussi à convaincre un jeune libertaire qui "se révoltait de tout son être" contre la guerre à ce qu’il y aille , concluant son article par : "Il partira, et c’est au cri de "Vive la liberté !" qu’il abattra à coups de fusil les soudards du kaiser !". Il écrira quelques jours après : "Partez sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers qu’on appelle aux frontières pour défendre la terre française. Partez sans inquiétude, c’est bien où vous allez qu’est le devoir".

Pour employer les mots d’aujourd’hui, cela se traduit par la formule cinglante : "Et toi, qu’est-ce que tu fous ?", sous-entendant : Rien. Comme si ces militants internationalistes, qu’ils soient anarchistes, syndicalistes, socialistes ou sans étiquette sont restés, à terme, les bras croisés, à ne rien faire.

Cet abject chantage a d’autant plus pu prend de l’ampleur que l’Etat ne censurait pas les journaux comme la Bataille syndicaliste, La Guerre Sociale de Gustave Hervé [3], L’Humanité afin qu’ils puissent répandre le poison guerrier et contribuer à convaincre et affermir les hésitants.

Quant à ceux qui résistaient à tout le bourrage de crâne et commençaient à se ressaisir, à se regrouper, à s’organiser, ils n’avaient aucun moyen de propagande à leur disposition, juste un réseau de correspondants. Ils étaient doublement victime de la censure : celle de l’Etat et de la part de leurs anciens camarades, devenus auxiliaires de la bourgeoisie. Il est vrai, comme l’écrit Rosmer dans son livre Le mouvement ouvrier pendant la guerre [4] que "les ouvriers n’ont pas besoin de savoir, ils sont juste bons à servir de chair à canon".

A ce stade là, on est en droit de se demander pourquoi, à l’heure décisive et placés le dos au mur, des militants en sont amenés à brocarder leur internationalisme, passer du camp de la révolution à celui de la contre-révolution.

Nul doute qu’eux n’y trouvent aucune contradiction, parce qu’il faut bien s’adapter à une nouvelle situation, que les conditions sont "particulières", que c’est juste une parenthèse, que la lutte va reprendre après avoir "écrasé" l’agresseur quitte à faire des acrobaties avec quelques principes élémentaires (l’antipatriotisme par exemple !!). Or cet argumentaire ne nait pas spontanément le 4 août 1914. On trouve dans la presse militante, à la fin du XIX° siècle et au début du XX°, des articles où la défense du pays, en cas d’agression, est envisagée.

La social-démocratie allemande envisageait une telle éventualité, et Engels n’y trouvait rien à y redire puisqu’il écrivait "tout moyen de défense était bon ; qu’il fallait se lancer contre les russes et leurs alliés quels qu’ils soient" (MEW, tome 38, pages 176). On peut lire de même dans le livre de Domela Nieuwenhuis, Le socialisme en danger, paru en 1897 ce même genre de position. August Bebel, un des dirigeants de la social-démocratie allemande déclare, lors d’une séance au Reichstag, en date du 16 mai 1891 : "Eh bien, moi je déclare que quand il s’agit de la défense de la patrie, tous les partis sont unis ; que s’il s’agit de se défendre contre un ennemi étranger, aucun parti ne restera en arrière".

Et bien entendu l’argument est toujours le même : la défense de la civilisation. Ce que Bebel écrit dans le journal de la social-démocratie, Vorwärtz du 27 septembre 1891 : "L’attaque contre la Russie officielle, cruelle, barbare, voire l’anéantissement de cette ennemie de la civilisation, est donc notre devoir le plus sacré, que nous devons remplir jusqu’à notre dernier soupir dans l’intérêt même du peuple russe, opprimé et gémissant sous le knout."

Voyons maintenant comment se sont positionnés certains militants anarchistes.

En 1905, Kropotkine a écrit un article dans les Temps Nouveaux (n°27, du 4 novembre 1905) où il dit clairement que si la France est envahie par l’Allemagne, il faut mener la guerre populaire, tout comme en 1792 :

"Eh bien, si la France était envahie par les Allemands, je regretterais une chose. C’est qu’avec mes soixante ans passés, je n’aurais probablement pas la force de prendre le fusil pour la défendre... Non pas comme soldat de la bourgeoisie, bien entendu, mais comme soldat de la Révolution..."

Comme nous pouvons le constater Kropotkine prends ses désirs pour la réalité : lorsque les prolétaires endossent l’uniforme de l’armée – quelle soit allemande, française, belge... - c’est comme soldat de l’Etat, dans une armée hiérarchisée et encadrée par des officiers, coupée du reste de la population, avec comme seul objectif : la guerre contre d’autres prolétaires pour de sordides intérêts capitalistes. La seule alternative qui reste, à partir du moment où l’on est encaserné, c’est de retourner les fusils. Mais de cela Kropotkine ne parle jamais. Il faut défendre la France, la civilisation car "la France marche à la tête des autres nations dans la voie de la révolution sociale. Dans ces conditions, un nouvel écrasement de la France serait un malheur pour la civilisation."

Kropotkine n’est pas le seul à défendre une telle attitude. Sous la plume de Charles Albert, dans le numéro 28 des Temps Nouveaux, on apprend ceci : "quelques autres camarades la partagent (l’opinion de Kropotkine sur l’antimilitarisme et la révolution) et l’ont âprement soutenue (…) L’un d’eux est allé jusqu’à nous dire : "Si vous refusez de faire la guerre, si vous prêchez la grève des conscrits, c’est que vous avez peur de vous battre". Si l’auteur de l’article n’attache pas "à cette boutade plus d’importance qu’il ne faut", il a tort car cet intervenant cingle les internationalistes d’un argument qui peut atteindre sa cible, car il tend à culpabiliser l’autre dans les moments où l’Etat est en guerre et à le rendre indécis quant à l’attitude à adopter.

Charles Albert – qui sera patriotard en 1914 ! – répond : "Kropotkine nous demande d’être en même temps des révolutionnaires antimilitaristes et des nationalistes révolutionnaires. Comment ne se rend-il pas compte qu’une telle attitude est pratiquement insoutenable ?" (Les Temps Nouveaux n° 28).
Charles Albert allait jusqu’à écrire : "Laissons-nous fusiller par les bourgeois français plutôt que d’ASSASSINER AU NOM DE LA RÉVOLUTION nos frères allemands, anglais ou russes". Voilà qui est dit nettement. Il n’y a pas d’autre réalité que le massacre des frères de classe, tout le reste n’est que sophismes prodigués par de sinistres individus au service de l’Etat.

Dans le numéro suivant, Charles Albert écrit ces lignes, fort intéressantes pour comprendre, pourquoi du jour au lendemain, ont été jetés aux orties les grands principes antimilitaristes :

"Aujourd’hui où la religion n’existe plus comme lien social, en France surtout, le sentiment national est devenu l’unique lien qui se puisse encore invoquer entre ceux que les réalités quotidiennes divisent en classes ennemies".

Nous pensons en effet que ce sentiment national était bien présent, ancré dans la mentalité de la population, ainsi que parmi les militants qui comme chaque mortel n’échappe pas à cette pression sociale.


Nous invitons les lecteurs à lire l’intégralité de ces articles :

Les deux articles de Pierre Kropotkine :

Les trois articles de Charles Albert :


II - Au cours de la même année, nous pouvons trouver dans le journal L’anarchie, une réponse à Kropotkine dans une série d’articles intitulés "socialisme et patriotisme" que nous avons transcrits pour en faciliter la lecture.

* * * * *

III - Le texte "L’Internationale anarchiste et la guerre" [5], signé par 35 libertaires, paraît le 12 février 1915. Ce texte a pour nous une valeur universelle, car il pose une série de points qui sont toujours valables. Il va au-delà des cas particuliers, souvent invoqués pour justifier un retournement de veste.

Le premier point c’est d’affirmer que la "guerre est en permanente gestation dans l’organisme social actuel et que le conflit armé, restreint ou généralisé, colonial ou européen, est la conséquence naturelle et l’aboutissement nécessaire et fatal d’un régime qui a pour base l’inégalité économique des citoyens, repose sur antagonisme sauvage des intérêts, et place le monde du travail sous l’étroite et douloureuse dépendance d’une minorité de parasites, détenteurs à la fois du pouvoir politique et de la puissance économique." En conséquence : "il n’y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives". En conclusion pour nous : il n’y a pas à défendre tel ou tel camp impérialiste.

Le deuxième point, la défense de la civilisation. Le texte rappelle, en passant en revue quelques pays impliqués dans la guerre, que la civilisation est toujours synonyme de militarisme, de gibet, de colonialisme, de prisons, d’exploitation...

Le troisième point, c’est d’affirmer que la cause des guerres réside dans l’existence de l’Etat "qui est la forme politique du privilège" et ce quelque soit ses formes : absolutiste, démocratique constitutionnel, démocratique républicain.

Enfin le quatrième point est de dire qu’il n’y a qu’une seule guerre de libération : "celle qui dans tous les pays, est menée par les opprimés contre les oppresseurs, par les exploités contre les exploiteurs. Notre rôle c’est d’appeler les esclaves à la révolte contre leur maîtres".


On peut lire par ailleurs :

Contrairement aux affabulations répandues par Malato, Grave... les anarchistes-internationalistes ne sont pas restés les bras croisés, tout comme certains syndicalistes et socialistes qui se sont regroupés et organisés malgré maintes difficultés, ont diffusé des tracts et pour certains, envoyés au front, ont continué leurs activités subversives. Nous renvoyons les lecteurs à notre rubrique "antimilitarisme" et la partie consacrée aux opposants à la première guerre mondiale qui regroupe leurs textes recueillis par les éditions EDHIS. Il y en a certainement d’autres, sans compter les autres manifestations moins visibles (l’agitation orale, les refus divers à monter en ligne, les désertions, etc.) ou restées inconnues. Nous n’en doutons pas au vu du courage et la persévérance des militants connus (comme les 35) pour s’opposer à la guerre.

De même nous invitons les lecteurs à consulter :

Notes :

[1Voir à ce sujet notre texte sur les radicaux de gauche, partie V : où l’on rappelle, entre autres, l’activité des délégués révolutionnaires organisés clandestinement à l’intérieur des syndicats.

[2Nicod à Monatte dans Syndicalisme révolutionnaire et communisme – Les archives de Pierre Monatte, éditions Maspéro, page 31.

[3Ce journal changera de titre en 1916 pour devenir La Victoire !

[4Tome 1, édition de 1936, page 149.

[5Pour se donner une idée de l’original, voir le site de la Ficeld.




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