Antimilitarisme et révolution - II - Pierre Kropotkine

Les Temps Nouveaux n° 27-11ème année, 4 novembre 1905
samedi 27 mai 2017
par  ArchivesAutonomies

Voici la lettre rectificative adressée par notre ami Kropotkine au journal le Temps, et que le directeur du grand quotidien conserva dans ses cartons — nous nous demandons pourquoi ? — plus de huit jours sans la faire paraître.
Monsieur le Directeur, Je viens de lire dans votre numéro du 19 octobre un article de M. Pierre Mille, intitulé : Esquisses d’après Nature : Pierre Kropotkine. Permettez-moi d’en relever certaines inexactitudes.
M. Mille reproduit quelques propos d’une conversation sur l’antimilitarisme, à laquelle il n’a pas assisté, mais dont il a entendu parler à Paris. Il le fait, j’en suis sûr, avec la meilleure intention d’être exact ; mais, en ne donnant que quelques propos de cette conversation, il en dénature complètement le sens.

Oui, j’ai dit :

— J’ai soixante-deux ans, je ne fais pas de sentimentalisme à l’égard de la France, j’y ai été condamné à la prison, je suis encore sous le coup d’un décret d’expulsion. Eh bien, si la France était envahie parles Allemands, je regretterais une chose. C’est qu’avec mes soixante ans passés, je n’aurais probablement pas la force de prendre le fusil pour la défendre. Non pas comme soldat de la bourgeoisie, bien entendu, mais comme soldat de la Révolution, dans les légions franches des révolutionnaires, pareilles à celles des Garibaldiens et des francs-tireurs de 1871.
Faisons la Révolution et courons aux frontières, telle est l’essence des opinions que j’exprimai dans cette conversation, et dont la phrase que je viens de citer et qui frappa M. Mille était la conclusion.
Puisque vous avez bien voulu parler de mes idées sur l’antimilitarisme, vous me permettrez, n’est-ce pas, de les préciser ?
Lorsque je vois avec quelle facilité les gouvernants jettent les peuples dans des guerres affreuses, entreprises dans l’intérêt de la bourgeoisie ; et puisque je sais avec quelle impardonnable légèreté les gouvernants de la France — sur une insignifiante promesse faite par un ministre impérialiste anglais — ont été tout récemment sur le point de jeter la France dans une guerre, dont elle serait sortie, peut-être, avec un écrasement pire que celui de 1871, je comprends la nécessité d’une propagande antimilitariste ardue, faite courageusement par les travailleurs. Et je comprends parfaitement que les travailleurs français, avant-garde de la classe ouvrière du monde entier, en prennent l’initiative, sans savoir au juste jusqu’à quel point ils seront suivis par les travailleurs allemands.
— Mais, ai-je dit dans la conversation dont M. Mille vous a donné un passage, la grève des conscrits, au moment où la guerre est déclarée, n’est pas le vrai moyen. La grève, c’est bon pour les nations restées neutres. Lorsque deux Etats entrent en guerre, les travailleurs des nations neutres devraient refuser absolument tout travail servant à alimenter la guerre. C’est la campagne qu’il fallait faire pendant la dernière guerre russo-japonaise.
Mais si les Allemands viennent envahir la France, à la tête, comme ils le feront sans doute, d’une coalition puissante, et forçant la main aux petits Etats limitrophes (la Belgique, la Suisse), alors la grève des conscrits ne suffira pas. Il faudra faire, comme faisaient les sans-culottes de 1792, lorsqu’ils constituèrent dans leurs sections la Commune révolutionnaire du 10 août, culbutèrent la royauté et l’aristocratie, levèrent l’impôt forcé sur les riches, forcèrent la Législative de faire les premiers décrets effectifs pour l’abolition des droits féodaux et la reprise par les paysans des terres communales et marchèrent défendre le sol de, la France tout en continuant la, Révolution. C’est aussi ce que Bakounine et ses amis essayèrent, de faire à Lyon et à Marseille en 1871.
La seule digue efficace à opposer à une invasion allemande sera la guerre populaire, la Révolution. C’est ce qu’il faut prévoir et dire ouvertement dès aujourd’hui.
Oui, j’ai dit aussi que la France marchait à la tête des autres nations. Et c’est vrai. Non pas comme culture intellectuelle, artistique ou industrielle ; -"Car en cela les principales nations européennes et les Etats-Unis marchent de front, et si une d’elles prend les devants dans telle direction, elle est dépassée dans une autre. Mais la France marche à la tête des autres nations dans la voie de la révolution sociale. C’est qu’elle a fait 178993, qu’elle a eu 1848, et qu’elle a planté un jalon en 1871, tandis que l’Allemagne n’a pas encore fini d’abolir son régime féodal, l’Angleterre n’a fait sa grande révolution que pour conquérir la liberté politique et religieuse de l’individu, sans démolir la propriété féodale, et la Russie est encore en 1788-89.
Dans ces conditions, un nouvel écrasement de la France serait un malheur pour la civilisation. Le triomphe de l’Etat militaire centralisé allemand en 1871 a valu à l’Europe trente ans de réaction, et à la France il a donné le culte du militaire, le boulangisme, l’affaire Dreyfus et l’arrêt - je dirai plus : l’oubli pour trente ans de tout le développement socialiste qui se faisait vers la fin de l’Empire.
C’est parce que j’ai vécu la réaction sociale et intellectuelle des dernières trente années que je pense que les antimilitaristes de toute nation devraient défendre chaque pays, envahi par un Etat militaire et trop faible pour se défendre lui-même ; mais surtout la France, quand elle sera envahie par une coalition de puissances bourgeoises qui haïssent surtout dans le peuple français son rôle d’avant-garde de la révolution sociale.
Voici, Monsieur, les idées que j’ai développées pendant la conversation dont M. Mille a entretenu vos lecteurs.
Pour terminer, permettez-moi de relever quelques inexactitudes d’un caractère personnel dans l’article de M. Mille.
Ma femme, je suis heureux de contredire en cela M. Mille, n’a pas cessé de vivre, et M. Mille, s’il venait à Bromley — seulement, de grâce, pas comme un reporter, — la trouverait à peu près telle qu’il l’a vue à Acton. Et, pour ma part, M. Mille, non seulement me fait commettre une erreur de fait, assez grossière (condamnés à cinq ans de prison, nous n’en fîmes que trois), mais il me prête aussi à propos de cet emprisonnement un langage que jamais je n’aurais tenu. Je passe sur les propos que M. Mille me prête concernant les reporters : c’est trop personnel.

En vous remerciant d’avance, agréez, Monsieur, etc.


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