Antimilitarisme et révolution - III - Charles Albert

Les Temps Nouveaux n° 28-11ème année, 11 novembre 1905
samedi 27 mai 2017
par  ArchivesAutonomies

Par la note parue dans notre avant-dernier numéro et par la lettre adressée au Temps, nous connaissons maintenant, d’une façon très nette, l’opinion de Kropotkine sur l’antimilitarisme et la révolution.
Or, cette opinion, quelques autres camarades la partagent et l’ont âprement soutenue au cours de discussions récentes. L’un d’eux est allé jusqu’à nous dire : “Si vous refusez de faire la guerre, si vous prêchez la grève des conscrits, c’est que vous avez peur de vous battre.” Nous ne nous attendions pas à trouver un argument de cet ordre dans la bouche d’un camarade. Nous n’avons jamais dit qu’il n’y ait aucun courage à se faire trouer la peau même pour une idée stupide. Mais il nous semble, en retour, que pour faire de l’antimilitarisme comme nous l’entendons, c’est-à-dire pour attaquer de front et sans restrictions le dernier rempart de la sécurité bourgeoise, il faut aussi et dès à présent un certain courage. Un jour pourrait ne pas être loin où il en faudra beaucoup plus.
Je n’attache pas à cette boutade plus d’importance qu’il ne faut. Si je l’ai rappelée c’est seulement pour "montrer combien il est devenu nécessaire de discuter à fond, méthodiquement et minutieusement, cette question de l’antimilitarisme dans ses rapports avec la révolution. Je veux, pour ma part, commencer aujourd’hui à exposer les réflexions que m’ont suggérées la note et la lettre de notre ami.
Kropotkine écrit : Si la France est envahie par quelque puissance militaire, le devoir des révolutionnaires n’est pas de se croiser les bras et de laisser carte blanche à l’envahisseur. Il est de commencer la révolution sociale, et de défendre le territoire de la révolution, pour la continuer. La formule “grève des conscrits” ne dit pas assez. Elle a l’inconvénient de se taire sur le but essentiel de la propagande, et elle donne lieu à de fausses interprétations. Elle ne dit rien sur la révolution et elle ne dit rien sur la nécessité, dans laquelle les révolutionnaires seront placés, — celle de défendre, l’arme au bras, contre les hordes bourgeoises et impérialistes des envahisseurs allemands, anglais et peut-être russes, chaque pouce du territoire français qui se sera mis en révolution.
Il ajoute dans sa lettre au Temps :

"Mais si les Allemands viennent envahir la France, à la tête, comme ils le feront sans doute, d’une coalition puissante, et forçant la main aux petits Etats limitrophes (la Belgique, la Suisse), alors la grève des conscrits ne suffira pas. Il faudra faire, comme faisaient les sans-culottes de 1792, lorsqu’ils constituèrent dans leurs sections la Commune révolutionnaire du 10 août, culbutèrent la royauté et l’aristocratie, levèrent l’impôt forcé sur les riches, forcèrent la Législative à faire les premiers décrets effectifs pour l’abolition des droits féodaux et la reprise par -les paysans des terres communales et marchèrent défendre le sol de la France tout en continuant la Révolution. C’est aussi ce que Bakounine et ses amis essayèrent de faire à Lyon et à Marseille en 1871."

La seule digue efficace à opposer à une invasion allemande sera la guerre populaire, la Révolution. C’est ce qu’il faut prévoir et dire ouvertement dès aujourd’hui.
Cette solution, disons-le tout de suite, est faite pour séduire. D’abord, parce qu’elle est une conciliation. Elle rapproche deux choses qui s’écartent de plus en plus : la révolution d’une part, la défense nationale de l’autre. Ensuite elle est généreuse, chevaleresque. Se dépensant comme toujours sans compter, le peuple suffit à tout, assume toutes les tâches, la sienne propre et celle que ses dirigeants sont incapables de mener à bien. Le peuple fait la révolution pour pouvoir défendre le sol de la patrie à la place des incapables et des traîtres. Il défend le territoire pour protéger la révolution contre les hordes réactionnaires qui veulent la détruire.

* * * * *

Regardons de plus près. Nous verrons que tout cela ne repose sur rien de bien solide. Une double série d’hypothèses sur la guerre et la révolution, et d’hypothèses plutôt hasardeuses, voilà en réalité ce que nous propose Kropotkine. Eh bien ! nous pensons que ce n’est pas assez.
Kropotkine ne semble pas douter un seul moment que la France ait bientôt à se défendre contre “les hordes bourgeoises et impérialistes des envahisseurs allemands, anglais et peut-être russes”. Ce qu’il prévoit, c’est presque une guerre de principes, c’est la réaction européenne "prête à lancer ses troupeaux obéissants contre la nation qui fit 1793, 1848 et 1871 et qui prépare une nouvelle révolution, “la sociale”. D’une telle guerre, la révolution, en effet, pourrait peut-être sortir. Mais il y a d’autres guerres, infiniment plus probables, à propos desquelles il ne serait pas aisé de déchaîner l’enthousiasme populaire. Il y a des guerres d’appétits, d’intérêts capitalistes. Et ces appétits capitalistes sont en France, comme ailleurs. Il y a les hordes bourgeoises et nationalistes françaises qui peuvent, elles aussi, jouer le rôle d’envahisseurs. Il ne serait peut-être alors pas très facile de faire coïncider la guerre et la révolution.
Nous ferons la révolution.
Mais quelle révolution pouvons-nous et devons-nous faire ?
Il est toujours facile de dire “la révolution”. Il l’est beaucoup moins de mettre quelque chose de positif à la place de ces syllabes.
Nous avons tous tendance à habiller l’avenir à la mode du passé. Et c’est, il me semble, ce que fait ici Kropotkine. Il nous propose en exemple les sans-culottes de 1792. Mais nous sommes en 1905. Et, en France surtout, les choses ont marché depuis un siècle. Il est rare que l’histoire se répète à si long intervalle dans le même pays. Et il y a fort à croire que nous n’aurons pas à recommencer les exploits de nos pères.
Qu’une transformation sociale, avant tout économique, se prépare, en France plus qu’ailleurs, cela est hors de doute. Mais cette révolution voudra-t-elle entrer dans les formes consacrées par les révolutions du passé ? Formera-t-elle un bloc dont la fortune sera liée au sort de la nation ? Ou bien revêtira-t-elle des formes neuves, imprévues et qui seront peut-être sa meilleure sauvegarde contre les entreprises réactionnaires, aussi bien de l’extérieur que du dedans ?
C’est aux révolutionnaires d’aujourd’hui .qu’il convient de demander ce que sera la révolution de demain. Or, il est visible que les hommes en qui s’est réfugiée l’énergie révolutionnaire sont tous, en France du moins, et quelle que soit leur classe d’origine, fortement imbus de ce qu’on pourrait appeler “l’esprit ouvrier” et acquis à la tactique ouvrière. Kropotkine le sait et s’en réjouit comme nous. Tous mettent leur confiance et leur énergie dans la lutte quotidienne du travailleur en tant que travailleur contre le patron en tant que patron : lutte économique et en quelque sorte professionnelle. C’est à l’atelier, à l’usine, aux champs, qu’ils comptent faire la révolution. Ce qu’ils entendent par là avant tout, c’est une libération et une organisation du travail. Leur nouveau groupement révolutionnaire, le syndicat, est un groupement de travail. Or, tout cela cadre fort mal à première vue avec le nationalisme révolutionnaire, lequel semble bien ne devoir s’accorder qu’avec la révolution traditionnelle, classique, la révolution politique en un mot, celle dont le type consacré par l’histoire nous poursuit sans que nous parvenions à nous en défaire.

* * * * *

Kropotkine nous demande d’être en même temps des révolutionnaires antimilitaristes et des nationalistes révolutionnaires. Comment ne se rend-t-il pas compte qu’une telle attitude est pratiquement insoutenable ?
En entrant dans la voie des concessions et des distinguo, la propagande antimilitariste telle qu’elle se poursuit aujourd’hui dans les milieux ouvriers français — perdrait tout élan et toute clarté. Elle ne pénétrerait plus. Prêtant le flanc aux confusions voulues des adversaires, arrêtée à chaque instant par les discussions captieuses, elle finirait par y laisser sa confiance en elle-même.
A envisager les choses comme le voudrait Kropotkine, une première difficulté surgit dont il nous est à peu près impossible de sortir. Si vous prévoyez, dès à présent, la nécessité de défendre la France révolutionnaire contre l’étranger — nous dit-on — pourquoi ne pas collaborer dès à présent à cette défense, et pourquoi risquer de l’affaiblir par votre propagande ?
Kropotkine répond : Jamais l’armée régulière n’a rien sauvé, ni rien défendu. Donc, nous ne compromettons rien. Seul le peuple en armes, le peuple soulevé est capable de repousser l’étranger. La seule digue à opposer à une invasion allemande, sera la guerre populaire, la révolution.
Encore de l’hypothèse avec du sentiment autour. Car devant les terribles moyens de la guerre moderne, nous n’avons plus le droit d’affirmer que les bataillons de francs-tireurs et de garibaldiens seront toujours les plus forts. On n’improvise plus la défense nationale comme au temps où les engins de guerre les plus meurtriers consistaient en quelques mauvais canons.
En tout cas notre antimilitarisme serait à la merci d’une discussion plus ou moins heureuse sur le meilleur système de défense. Et nous ne le voulons pas.
Il faut accepter la guerre avec toutes ses conséquences, ou il faut oser regarder en face l’idée de la défaite. Car il n’y a pas, en réalité, de conciliation possible. Ou bien le militarisme, avec ses charges, ses hiérarchies, ses servitudes — c’est-à-dire ce que le véritable socialiste et le véritable anarchiste ne peuvent pas accepter — cette défense nationale admise en bloc par les Jaurès et les Clémenceau comme une cruelle mais sainte nécessité, ou bien l’antimilitarisme ouvrier, l’antimilitarisme net et clair, sans scrupules, restrictions ni concessions, avec une seule formule répondant à tout : grève des conscrits et advienne que pourra !

* * * * *

Quant à nous, notre choix est fait. Oui, grève des conscrits et advienne que pourra ! Voilà notre formule. Car elle est la seule claire, la seule logique et la seule conforme à notre idéal anarchiste ainsi qu’à notre méthode révolutionnaire. Elle est de plus la seule solution pratique des conflits qui se préparent. A supposer que nous soyons vainqueurs des hordes réactionnaires dont vous nous menacez, comment résisterons-nous ensuite à cette réaction européenne qui ne demandera qu’à prendre sa revanche ? Il faudra de nouveau nous protéger par un militarisme aussi féroce que le nôtre ou guerroyer — combien de temps ? — pour porter la révolution dans le reste du monde. Ce sera donc toujours la guerre et tout ce qui la suit !
Non, Kropotkine, non, cent fois non. Le vrai, le seul moyen de protéger la France révolutionnaire, c’est d’amener nos frères, les travailleurs étrangers, à mettre bas les armes, quand on voudra tourner leurs armes contre les poitrines françaises. Et pour cela, le vrai, le seul moyen, c’est de leur donner l’exemple, quoi qu’il arrive  !
Laissons-nous fusiller par les bourgeois français plutôt que d’ASSASSINER AU NOM DE LA RÉVOLUTION nos frères allemands, anglais ou russes.
Ainsi nous travaillerons pour la révolution mieux qu’en jouant aux soldats, car nous travaillerons ainsi, à coup sûr, par notre exemple, pour la paix entre les hommes sans laquelle il ne saurait plus y avoir aujourd’hui de révolution profonde ni durable.


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