Antimilitarisme et révolution - III (suite) - Charles Albert

Les Temps Nouveaux n° 29-11ème année, 18 novembre 1905
samedi 27 mai 2017
par  ArchivesAutonomies

On apprécierait mal l’antimilitarisme des ouvriers français si l’on y voyait une simple explosion de révolte contre l’impôt du sang et si l’on attribuait à ceux qui s’efforcent de propager et d’organiser le refus de servir une simple mentalité de réfractaires.
Replaçons ce mouvement dans l’ensemble des manifestations révolutionnaires, interprétons-le du point de vue socialiste et nous lui verrons prendre toute sa véritable signification, toute son ampleur.

* * * * *

Entre cet ouvrier, hâve et mal vêtu, sortant de l’usine pour gagner son taudis du faubourg, et ce patron qu’une reluisante automobile emporte vers son luxueux hôtel, qu’y a-t-il de commun au sein de notre démocratie ? Rien ou à peu près. Pas même la loi égale pour tous, car cette fameuse égalité ne trouve pas, neuf fois sur dix, à s’appliquer. Du fait de leur inégalité sociale, patron et ouvrier, riche et pauvre n’ont pas souvent affaire aux mêmes lois. Chacune des deux classes a ses pages à elle dans le Code, comme elle a ses mœurs, ses nourritures, ses vêtements et jusqu’à ses maladies à elle.
Ceci, tout le monde commence à l’admettre, à le dire. Mais presque tout le monde continue de penser que ces deux hommes, le patron et l’ouvrier, sont tout de même et doivent rester étroitement solidaires. Pourquoi ? Parce qu’ils sont l’un et l’autre des Français, parce qu’ils sont inscrits l’un et l’autre sur les registres de la même nation.
Aujourd’hui où la religion n’existe plus comme lien social, en France surtout, le sentiment national est devenu l’unique lien qui se puisse encore invoquer entre ceux que les réalités quotidiennes divisent en classes ennemies.
Il était naturel que tous les intéressés — aidés comme toujours des inconscients — travaillent à fortifier ce lien factice. Ils n’y manquèrent pas. Le patriotisme, plus exactement le nationalisme — le mot sonne moins bien, il est plus exact - est devenu pour notre démocratie une raison dernière, une véritable religion, ce qu’on ne touche ni n’explique. A la moindre alerte,toutes les forces démocratiques, c’est-à-dire en fin de compte toutes les forces bourgeoises — car il ne saurait y avoir de véritable démocratie socialiste, en donnant au mot démocratie son sens historique — toutes les forces bourgeoises, dis-je, font bloc sur ce point.
N’avons-nous pas vu l’affaire Hervé déclasser en un tour de main les partis, tels que les avait classés l’affaire Dreyfus ? Ceux qui pendant l’affaire avaient combattu les soi-disant nationalistes parce que le vrai nationalisme n’était pas encore en péril, parce qu’il s’agissait d’épurer l’armée au lieu de la détruire, ceux-là ne sont-ils pas aujourd’hui de farouches, d’authentiques nationalistes ? Oui, tous nationalistes, voilà ce qu’est venu démontrer la récente agitation antimilitariste. Tous, depuis le petit socialiste Jaurès jusqu’au néo-monarchiste Maurras, en passant par le libéral et radical Clemenceau !
Et tous nationalistes, au bout du compte, parce que tous plus ou moins satisfaits de l’ordre actuel, les plus révolutionnaires souhaitant l’agrémenter à peine de quelques réformes. Tous nationalistes, parce que tous paix sociale, et que la paix sociale repose aujourd’hui sur le culte de la Nation, qu’elle ne saurait plus reposer sur autre chose.

* * * * *

Mais en face des bourgeois plus ou moins démocrates, en face des démocrates plus ou moins socialistes se dressent aujourd’hui, en France, dans un camp nettement opposé, de l’autre côté d’un fossé profond, de vrais révolutionnaires, des socialistes et des anarchistes ouvriers. Et que poursuivent-ils ceux-là ? Non plus des réformes, mais un remaniement total, une refonte complète, avec, comme base de l’ordre nouveau, l’organisation égalitaire et libre du travail.
Le travail souverain, telle est la devise qu’ils veulent substituer à l’ancienne devise démocratique : le peuple souverain. Pour eux, le pacte social n’est pas à demi, mais complètement dénoncé. Pour eux il n’y a plus de lien social. Le lien, c’est eux seuls qui l’auront rétabli solide, lorsque par leurs efforts ils auront conquis au travail la première place. Pour eux, il n’est pas d’autre révolution souhaitable que la révolution du travail.
Comment, dès lors, souscriraient-ils au culte de la déesse Nation, déesse dont l’auréole est si bien faite pour cacher au travailleur ses vrais besoins, ses vrais intérêts, ses vrais droits ? Comment prendraient-ils au sérieux ce lien factice de citoyen à citoyen français, eux qui commencent à sentir fortement que les seuls liens qui les engagent sont entre eux et leurs camarades de travail ?
Non, nous ne pouvons plus être aujourd’hui des révolutionnaires conscients, des socialistes et des anarchistes complets, si nous ne sommes pas en même temps des internationalistes, et avant tout-car l’internationalisme ne dépend pas seulement de nous, Français — des antinationalistes.
Je dis à dessein antinationalistes plutôt qu’antipatriotes. Non que nous ayons peur de ce mot. Mais parce que ce mot est inexact, vague, et qu’il prête à des confusions grâce auxquelles on essaye de nous accabler sous un ridicule qui n’est pas le nôtre.
Si c’est au simple amour du beau pays de France que l’on nous convie, pourquoi, en effet, résisterions-nous ? Pourquoi n’aimerions-nous pas, comme les autres, toutes les belles et bonnes choses que signifie la France ? Bien que nous n’en jouissions pas beaucoup, il en est cependant que nous pouvons apprécier. L’ouvrier français peut aimer et comprendre, par exemple, le goût et l’élégance de l’industrie française, tout comme l’artiste aime et comprend la façon française d’exprimer des idées et des sentiments. Tous nous aimons et comprenons les qualités de notre race comme nous aimons et comprenons les beautés et les avantages de notre sol. Plus que tous, en tant que révolutionnaires, nous devons apprécier tout ce qu’il y a de logique et d’énergie révolutionnaire chez le Français.
Mais ce patriotisme-là n’a rien de commun avec l’intégrité nationale. Ce n’est pas une défaite, ce n’est pas la perte d’un département ou d’une province qui fera de nous des Allemands ou des Russes. Si forte qu’elle soit, l’armée allemande ne rasera pas ces montagnes, ne détournera pas ces fleuves, ne comblera pas ces vallées, n’effacera pas non plus cette hérédité d’où viennent en définitive notre tempérament, nos qualités et nos défauts.
Ce patriotisme-là n’est pas en cause.
Celui que nous dénonçons, que nous combattons et voulons désapprendre à nos frères de travail, c’est le patriotisme nationaliste, le patriotisme que notre camarade Lagardelle appelait si bien l’autre jour un patriotisme politique, celui qui nous vient tout droit, en un mot, de la révolution bourgeoise et jacobine de 1789 et dont la devise reste celle-ci : Tout pour la nation et par la nation.
Nous avons en effet une tout autre devise : Tout pour le travail et par le travail. Et cette formule nous devons la proclamer et la développer sans cesse. Nous devons la défendre et la fortifier. Rien, pour nous, ne doit prévaloir contre elle : pas même l’unité de la nation française.

* * * * *

L’élite de la classe ouvrière française a compris cela aujourd’hui. A la face des gouvernants et des capitalistes terrifiés, elle affirme tranquillement son antinationalisme. Et comme il faut une sanction à cette déclaration de principes, elle affirme son antimilitarisme, un antimilitarisme de plus en plus net, de plus en plus courageux, qui cherche à s’organiser, qui veut passer dans le domaine des faits.
Voilà un événement capital dans notre vie socialiste. Il importe de bien le comprendre, de se rendre compte que l’antinationalisme ouvrier français est avant tout un progrès, progrès énorme, dans la conscience de classe, dans cette conscience de classe dont le personnel socialiste a tant parlé jusqu’ici et qu’il a si peu respectée.
En face de ce mouvement, soyons donc d’une grande prudence. Prenons garde surtout de le décourager, de lui retirer sa confiance en lui-même. Tout ce que nous pourrions dire à son encontre, ne seraient, en effet, que des hypothèses, des interprétations hasardeuses de l’avenir, tandis que ce mouvement demeure, lui, quoi qu’on puisse dire, une grande réalité socialiste, un véritable triomphe de l’esprit révolutionnaire.


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