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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Attali 1
{Matin d’un Blues}, n°2, s.d., p. 58, 60-62.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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L’enjeu est de taille. Et les moyens sont gros, l’instrument théorique dont joue Attali, ce n’est pas le pianocktail, c’est comme il se doit pour un livre d’actualité, un immense ordinateur, accouché par les meilleures têtes pluridisciplinaires du PS, et qui a dans ses imputs Foucault, Aglietta, Tronti, Baudrillard et Reich, bref, les piments les plus à la mode pour relever les repas un peu fades de notre société digestive. Que le pouvoir intervienne autant par un jeu de disciplines que par un appareil juridique, que les normes de consommation soient des nonnes de production, que la crise soit un moyen de gestion du capital pour passer à une phase plus avancée, que la marchandisation fasse toujours reculer plus loin les espaces de l’échange symbolique, que les masses aient toujours trouvé quelque chose à gagner même dans les formes les plus « moralement abjectes » du capitalisme, toutes ces vérités chèrement acquises contre les orthodoxes on les caresserait comme les nôtres, mais les frotter les unes contre les autres et faire de ce patchwork une machine à remplir toutes sortes de fonctions, y compris électorales, voilà qui est nouveau et qui pose des questions .. On a à peine eu le temps d’y poser les lèvres qu’Attali a bouffé toute la critique pour la déféquer en modèle de gestion.
Mais ce grand ogredinateur d’ Attali n’a pas seulement avalé les contenus, il a mastiqué les formes. L’élégance discrètement épique de Foucault, le lyrisme flambant vide de Baudrillard, la commissure de lèvres à peine plissées par la psychanalyse pour rehausser les lapsus du capital la burgravité naïve de René Dumont. Mais tout ça bien saupoudré dans un scénario écrit par un Lénine qui se serait rendu compte de tout ce qu’il doit à Pascal. Alors voilà il n’y a qu’une mise, tout ce que vous pouvez investir sur les ordinateurs, l’enjeu est clair, à nous la liberté, le temps, les rapports sociaux infinis, le risque aussi : l’esclavage dans l’angoisse à vie. Et c’est quitte ou double bien sûr. Donc tout est connu au niveau des mécanismes, mais c’est le tableau qui fait de l’effet, parce que Attali joue bien de nos cordes sensibles les plus fraîches ..
Imagine par exemple une société où tu as chez toi une armoire afghane pleine des meilleurs acides, cokes, ops, champignons, shits, herbes et huiles diverses avec un tableau comparatif de leurs intensités, image, bien raide, un super juke-boxe qui te permette de te projeter tous les films que tu veux de l’histoire du cinéma, imagine un xylophone d’odeurs où tu balades ton archet, imagine un vidéophone en relief qui te permet de faire l’amour à tes copines avec une créativité non brisée par les impossibilités physiques et miraculeusement de connaître des orgasmes aussi intenses que la situation t’en donne envie grâce à des stimuli d’endorphine branchés sur des microprocesseurs, regarde maintenant le petit écran qui te permet de contrôler ton état de santé et de beauté, l’informasseur qui t’apprend à loucher comme Jerry Lewis ou danser comme Fred Astair pour la modique somme de dix fiches magnétiques, et va vers le terminal de la Vidéothèque Nationale : il te fournit les compléments d’information dernier cri qui t’aideront à décrocher une augmentation dans la téleusine pour te payer sans problème les dix fiches qui te manquent. Franchement est-ce que tu as envie de sortir ? Pas tellement peut-être. n est très fort Attali avec sa façon de brancher les spots sur la société d’autosurveillance que nous prépare la restructuration du capital. Très malin d’insinuer tous les
désirs que nous pouvons avoir par rapport à cette société, à toutes les folies qu’on attend quand même de la science, implacable quand il démontre que tous ces rêves s’émacie t dans une grande peur. Français, encore une angoisse pour vous brancher sur votre terminal d’ordinateur ! Au point qu’il y a une sorte de vibration tragique à mettre en balance cette maille serrée du devenir capitaliste avec un socialisme si fragile. Son bouquin nous montre l’ère quinternairemijote sur le feu doux de nos caresses. Comme si l’histoire de la société donneuse de paradis avait toujours été de nous décharger de nos inquiétudes animales (la faim, le froid, la saleté ...pour nous faire régresser à toute allure au stade phallique (affirmation de soi, goût de la conquête) au stade anal (accumulation de marchandises), au stade oral (ingurgitation ininterrompue du spectacle) jusqu’à nous transformer en nourrissons habilement massés et dont la seule terreur est le sevrage, sevrage indéfiniment éludé par des pratiques de désarçonnement convulsif où la société ne nous marchandisera et ne nous marchandera bientôt plus que notre peur. Kafka et Staline sont morts, vive Helmut Schmidt et Lortat Jacob : laissez-les vivre, ils resteront tous des fœtus.
Big flip du genre crise d’identité, où est notre désir ? Parce que le pays d’en-face, s’il a un visage humain (forcément pour le socialisme), a un peu l’air pâlot et faux jeton. Bien sûr il est au goût du jour sans aucune centrale nucléaire, avec beaucoup moins de travail et beaucoup plus d’art, avec des communautés locales qui décident, et des mégalopolis qui s’écroulent, et même à notre propre goût du jour avec sa revalorisation de l’inutile, du jeu, de l’absence de sens, de l’affirmation dégénéralisée de l’éphémère créatif, dans l’expression spontanée du gaspillage et de la violence (merci Baudrillard), et dans l’usage savouré et non marchand du temps. Hélas cette terre du désir comporte toujours des salariés, les uns plus les autres moins, elle distribue très précisément les deux tiers des dépenses collectives et la moitié des décisions stratégiques aux collectivités locales, elle prévoit des médiateurs à tête de jeunes représentants : les travailleurs et les consommateurs. Bref, ça commence à devenir "l’État et la Révolution" écrit par Ralph Nader. Une bonne bible pour les autogestionnaires, sérieuse parce qu’il y a des chiffres et des programmes (on rentre dans l’utopie mais avec une calculatrice dans la poche), rusée parce qu’elle sape les positions du PC en faisant des consommateurs et du secteur tertiaire la vraie puissance syndicale de demain, adieu le Concorde et Manufrance, faussement naïve quand elle décrit la participation des consommateurs de l’EDF comme une transformation structurelle qui enrayera les rapports de pouvoir. On garde le travail, la hiérarchisation des salaires et on obtient la transparence démocratique par le simple principe de la révocabilité des représentants ! Le tout bien sûr pour recréer une légitimité, un consensus bien mieux enraciné dans les profondeurs associatives de la société civile.
C’est tout de même une bonne leçon de nous montrer que les théories critiques les plus récentes peuvent être aussi vite recueillies dans une logique de gestion étatique. Le shaker d’Attali tourne fort et pour ceux qui refuseraient de tourner, il agite en prime l’épouvvantail de la société d’autosurveillance. Pas de revendications de salaires trop brutales, on raviverait ainsi la demande périmée d’objets d’entretien et on retomberait vite dans la crise qui prépare le goulag magnétique. On croirait entendre un psychanalyste : si vous voulez vraiment connaître votre désir, ne vous crispez pas trop sur le fric. Et c’est vrai que face à la société cybernétique préparée par le capital autour d’un ordinateur central américain Attali campe une société lacanienne où chacun exprime librement son désir (sa demande collective) à travers les méandres de la logique qu’il a inrériorisée.
La nouvelle lecture économique du "A chacun selon ses besoins" ça donne : l’offre est là pour écouter la demande, mais la demande sait que l’offre l’écoute, alors pas d’acting out, on retomberait dans la psychose.
A l’heure où la dictature du prolétariat, le primat de la lutte d’usine et une conception étroite du travail productif battent de l’aile, Attali construit un nouveau système de compréhension historique, un objet où le marxisme garde une place, mais où on découvre avec plaisir le poids des luttes urbaines, la réalité matérielle de la crise des valeurs, le besoin de créativité d’une société où il n’y a plus les millions de pauvres, chairs à Marchais, on repère avec intérêt la mutation-clarification d’une consommation d’objet à une consommation d’angoisse, on prend un pied fétichiste à voir s’emboÎter des analyses jusque-là éclatées (sur l’État, sur la Mort, sur le désir, sur la ville) bref, à voir se recoller l’histoire. Et elle se recolle avec l’élégance d’une courbe géométrique· ou devient même le catalogue de la Redoute, Attali a un nom pour tout, pour chaque stade, pour chaque crise, pour chaque utopie. Et c’est bien sûr ce ficelage de notre devenir qui nous gêne le plus. Si ramifié et si polyphonique que soit le système d’Attali, il ne nous donne qu’une envie : fragiliser ses plans, jouer avec son histoire pour le dérouter, anticiper sur ses "horizons" à 5, 10 et 20 ans (pericolo sporgersi). Si vous votez bien, dans vingt ans vous aurez droit à moins de travail et plus de jeux. Hélas c’est tout de suite que nous nous donnons tous les moyens de travailler le moins possible, et de jouer à la transgression des équilibres sociaux qu’ils soient auto-surveillants ou auto-gérés. Fonçons dans le tas de nos désirs, et gageons que d’ici dix ans le PS récoltera nos luttes dans une nouvelle utopie planifiée.
On acquiesce à l’idée que le capital a toujours fonctionné aussi à la proposition et à l’allumage du désir, pour les ouvriers du début du siècle comme pour les immigrés de maintenant.

"P.S."
Assez parlé des structures "claires" du texte d’Attali, alors qu’il joue surtout sur les ombres. Il y a comme une ambiguïté qui rode dans ce bouquin. D’un côté un pessimisme qui est l’air du temps, nécrologie du grand soir, fatalisme devant la complicité des réseaux du pouvoir, fascination devant le bulldozer de l’auto-surveillance, et en face une utopie qui a l’inconsistance et l’évidence de notre propre vie : qu’il soit possible d’avoir avec toute la société les jeux, les plaisirs et les usages de nos bandes de copains, notre feeling aux dimensions deplanète. Tragique (tout) contre gratuité : ce collage est le nôtre. L’échafaudage est social-démo mais la salive est celle de nos consciences schizophréniques. Le temps des certitudes léninistes n’est plus, je suis comme vous sussure, Attali plein d’ardeur et de désespoir, mes promesses sont pétries d’humilité et de complicité, aidez-moi à freiner le bulldozer, les autres ne le feront pas, et ensuite nous essaierons de frayer nos chemins. Mais nous les frayons déjà, et il y a peut- être d’autres moyens de s’attaquer aux bulldozers. Le premier ce serait déjà de ne pas se polariser sur lui : à trop se contempler, nos forces paraissent bien légères et pourtant c’est celles qui nous font vivre. Mais Attali a sans doute besoin de nos regards pour sentir croître sa force à lui.

Michel




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