Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Présentation des documents anarchistes diffusés lors des 1er Mai 1890 et 1891
Collectif Archives Autonomies
Article mis en ligne le 10 juin 2017
dernière modification le 16 juin 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Nous n’allons pas ici écrire une énième histoire du 1er Mai, seulement rappeler les causes profondes et formelles de cette manifestation, l’attitude des anarchistes et indiquer quelques articles, bouquins passages à lire pour approfondir la compréhension de cette période, en tirer la substance. Tout ce qui suit n’a rien d’exhaustif, notre intention est plus de susciter l’intérêt et que chacun(e) fouille à son tour pour se réapproprier, morceau par morceau, notre histoire.
Gabriel Deville, dans un article paru dans la revue Le Devenir Social (n°4, avril 1896) en donne la raison profonde :

“Le premier mai 1886, dans la pensée de ceux qui choisirent cette date, devait être, par conséquent, le point de départ, soit du régime des huit heures chez les employeurs qui se soumettraient à la décision prise à Chicago, soit de la suspension du travail chez ceux qui refuseraient de s’y soumettre. Et, si cette date fut choisie, il est à présumer, étant donnée la disposition d’esprit de ceux qui la choisirent, que cela tint à ce qu’il existait alors, comme pratique commune à différentes places, l’habitude, pour les locations, baux, contrats, etc., de faire commencer et finir l’année à un jour déterminé par l’usage. Or ce jour était, j’en ai la certitude pour l’État de New-York et la Pennsylvanie, le 1er mai, qui était connu sous le nom de Moving day. Quoique toujours pratiqué, le Moving day tend, parait-il, à perdre l’importance qu’il a eue et qu’il avait encore il y a douze ans.
Si ma supposition est fondée, ainsi que me porte à le croire l’impossibilité à laquelle je me suis heurté de me faire donner un motif quelconque de ce choix, les délégués à la convention de Chicago, ont en fixant ce jour, obéi tout simplement à la même pensée qu’en établissant un assez long délai entre l’époque du vote de la résolution (octobre 1884) et celle de sa mise à exécution (1er mai 1886).
Par ce délai et par le terme même de ce délai - les engagements partant du 1er mai avec, le cas échéant, modification dans les prix convenus jusqu’à cette date - toute surprise était évitée aux capitalistes. De la sorte ils ne pouvaient arguer, contre la modification réclamée par les travailleurs, de leurs contrats conclus sur la base des anciennes conditions de travail, puisqu’ils avaient la possibilité de dresser leurs plans conformément aux conditions nouvelles pour les contrats à conclure.”

Il est intéressant de constater que ce moment de l’année correspond au renouveau de la vie : “en mai, l’usine devient insupportable” écrit Michelle Perrot. Dans son livre “les ouvriers en grève, France, 1871-1890”, elle est une des rares historiennes à mettre en avant le fait que “la grève est une fête”, sans pourtant dire d’ailleurs que la grève n’est que fête. Voilà ce qu’elle écrit pour ce 1er Mai 1890 : "(...) première fête du travail et si l’on veut, première grève générale, a porté au plus haut point cette ambiance de joie populaire. De nombreuses descriptions évoquent - en y insistant car on avait craint - une atmosphère détendue et, par une admirable journée de printemps, l’ouvrier heureux. A Paris, “les ouvriers sont endimanchés, on s’aborde dans les rues, le sourire sur les lèvres : Nous voilà au 1er mai, l’on ne travaille pas. Ah ! Mais non, répond le camarade, c’est la fête” ". Elle continue en donnant d’autres exemples de cette joie, de ce plaisir physique et au-delà de vivre ces moments de fraternité comme la fin du vieux monde.
Pour en venir aux raisons particulières qui vont amener à décider d’une manifestation internationale à date fixe, il est indéniable que son origine est à chercher aux Etats-Unis. Il y a là de puissants mouvements de luttes ouvrières depuis 1882 et ayant comme point commun l’exigence de la journée de 8 heures. En 1886 le mouvement s’intensifie avec la grève des 1.200 ouvriers de l’usine McCormick à Chicago et le 1er Mai, ce sont 340.000 grévistes qui paralysent la production. Des manifestations ont lieu avec comme mot d’ordre : “à partir d’aujourd’hui, nul ouvrier ne doit travailler plus de 8 heures par jour”. Devant le refus de certains patrons, le mouvement se durcit. Le 3 mai des milices privées tirent sur les grévistes de McCormick, laissant sur le carreau 6 morts et de nombreux blessés. Un rassemblement de protestation est décidé le 4 mai, à Haymarket Square, et le soir, au moment de la dispersion les flics chargent, une bombe est jetée, en tuant 8 flics. Chigaco est en état de siège, il y a une importante vague d’arrestations. En particulier 7 militants anarchistes sont accusés de meurtre et arrêtés. L’on sait ce qu’il en adviendra : la pendaison de 4 d’entre eux : August Spies, George Engel, Adolph Fischer, Albert Parsons.
Malgré cette répression, l’agitation pour la journée de 8 heures se poursuivra. Au cours de l’année 1889 une nouvelle campagne se développe avec des centaines de meetings et la diffusion de centaines de milliers de brochures.
Cette revendication va se généraliser un peu partout dans le monde, surtout là où sont concentrés des industries et des centres miniers. Si c’est le premier congrès de la II° Internationale réuni à Paris dès le 14 juillet 1889 à qui revient l’initiative de décider d’une manifestation internationale à date fixe “de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à 8 heures la journée de travail”, il semble bien que cette décision ne fait qu’exprimer un désir profond qui est arrivé à maturité. Le 1er mai 1890 va connaître un succès considérable, autant en France, qu’à travers le monde (Allemagne, Hollande, Belgique, Suisse, Roumanie... Angleterre et Espagne où les manifestations ont lieu le 4 mai).
En France il est célébré dans 150 villes. A Paris la manifestation regroupe 100.000 ouvriers, occupant la place de la Concorde. En province : 50.000 manifestants à Marseille ; 40.000 à Lyon ; 35.000 à Roubaix ; 20.000 à Lille ; 15.000 à Calais pour prendre quelques exemples. Il est à remarquer que dans plusieurs villes la grève va se poursuivre plusieurs jours, alors que dans le Nord de la France, ainsi qu’à Paris le travail reprend le lendemain. A Vienne, en particulier, les manifestants sont bien décidés a en découdre, ce qui va se traduire par le débauchage des ouvriers non-grévistes. Une usine est envahie et une pièce de drap de 43 mètres sera partagée. Le travail ne reprendra partout que le 6 mai.

Et les anarchistes dans tout ça ?

Il est compréhensible que dans un premier temps les anarchistes ne furent pas emballés par cette initiative prise par des forces politiques social-démocrates qui se plaçaient depuis une bonne dizaine d’années sur le terrain électoraliste, ne jurant que pas des manifestations pacifiques, où règne un ordre “magnifique” selon l’expression de Lafargue présent à Londres le 4 mai. A Paris, il était prévu que les délégués ouvriers seraient reçus au Palais-Bourbon... de quoi en dégoûter plus d’un.
D’autres facteurs interviennent pour comprendre cette réticence : c’est de fixer une date, un jour précis. De plus la revendication de la journée de 8 heures ne fait pas l’unanimité parmi la famille anarchiste : ici et là c’est rejeté comme impossible à obtenir en régime capitaliste ou même considérée comme “antirévolutionnaire”, alors que dans d’autres régions, comme la région du Gard, des militants libertaires impliqués dans des luttes ouvrières sont plus sensibles à la revendication de la journée de 8 heures.
Puis rapidement les anarchistes décident d’y participer dans le but de lui donner un autre sens. C’est sous l’impulsion de militants comme Tortelier, qui menait une propagande assidue en faveur de la grève générale depuis 2 ans, que se développe un engouement pour ce premier mai. Tortelier déclare dans une réunion publique du 17 avril :

“Ce n’est pas une manifestation pacifique que nous voulons ; il faut que ce grand mouvement porte profit ; il faut qu’il en sorte l’idée d’une grève générale pour aboutir à la journée de huit heures en attendant mieux. N’allons pas voir les députés, c’est inutile ; ils ne feront jamais rien pour nous.”

Ce n’est pas pour rien que l’Etat fit arrêter la majeure partie des militants anarchistes la veille du premier mai alors que les militants comme Guesde, Ferroul (POF), Thivrier (député “en blouse”) ne sont pas inquiétés et même présentent - symboliquement - un cahier de doléances des travailleurs à la présidence de la Chambre.
Les documents que nous mettons en ligne sont importants car ils montrent bien l’implication des militants anarchistes, pas seulement français, mais aussi italiens, pour mener à bien la propagande pour la grève générale et la journée de huit heures. Il y avait aussi le souci de s’adresser aux soldats, parce que c’est l’armée qui est la principale force répressive, chargée de réprimer l’ennemi intérieur.
En tout cas ce premier mai 1890 est une étape importante dans l’évolution de la pratique et de la pensée anarchiste. Après une période où c’est la propagande par le fait qui domine les esprits, considérée comme “le moyen de propagande le plus efficace, et le seul qui, sans tromper et corrompre les masses, puisse pénétrer jusque dans les couches sociales les profondes... [1] et où les militants anarchistes, de même blanquistes pensaient que la révolution était proche [2], on passe progressivement à une période où il s’agit de s’engager dans un combat plus long et plus rude qui parte des revendications matérielles des prolétaires - longtemps considérées comme réformistes - pour tendre à les transformer en actes révolutionnaires. C’est en quelque sorte la découverte, grâce à la confrontation avec la réalité de certaines grèves marquantes (par exemple la grève de Decazeville en 1886), parce que certains militants anarchistes, ouvriers étaient impliquées dans des luttes, qu’un “édifice basé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosif [3] et rajouterons-nous, ne peut l’être grâce à la seule propagande de l’idée, que ce soit avec l’écrit ou le fusil.


Pour se réapproprier notre histoire, nous proposons les lectures suivantes :

Pour ceux qui souhaiteraient aller plus, plusieurs ouvrages sont essentiels :

  • Histoire du premier mai, Maurice Dommanget
  • Les ouvriers en grève, France 1871-1890, Michelle Perrot

... nous en oublions certainement.


Sur l’idée de grève générale :

  • La grève générale, La Révolte, n°9, Première année
  • La grève générale, Bulletin de la Fédération Jurassienne, n°10, 15 mai 1873 [5]
  • Les ouvriers en grève, France 1871-1890, Michelle Perrot
Notes :

[1Congrès de Berne, 1876.

[2"L’échéance sociale est fatale, elle arrivera dans moins de 10 ans, croyez le bien", déclare Kropotkine au procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon en 1883.

[327 septembre 1890, La Révolte n°3-année 4.

[4il y a d’autres articles comme dans le numéro 32 et puis dans le 35 pour le premier mai en Europe

[5Voir aussi plusieurs bulletins suivant pour l’année 1873, 1874 et 1875




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53