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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Attali 2
{Matin d’un Blues}, n°2, sans-date, p. 65-69.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Il faut bien l’avouer, le livre d’Attali balaie d’un revers de la manche pas mal de nos illusions critiques. D’abord la thèse principale du livre, on la connaissait bien, mais l’ayant lue chez Baudrillard, on ne la croyait pas aussi immédiatement intégrable dans une nouvelle économie politique. A présent c’est chose faite, et mieux, elle est située dans une perspective qui la prolonge. En un mot il s’agit du fétichisme de la production. Il ne suffit pas pour le capitalisme de produire des marchandises. Il faut aussi fabriquer des consommateurs. Cette demande nous dit Attali, est fournie par des réseaux : par exemple (!) (page 17) : les appareils idéologiques (merci Althusser), les systèmes symboliques (re-merci Baudrillard), la famille (merci tout le monde, et Lacan en particulier si vous voulez), et les systèmes de pouvoir (merci qui vous savez). Tous les discours récents se trouvent ainsi saisis dans leur froide fonctionnalité : l’explication des modalités actuelles de circulation de la marchandise d’aujourd’hui. Remerciant tous ses auteurs (sans les nommer bien sûr, peut-être par crainte de les compromettre), Attali s’en va tranquillement nous proposer de les faire jouer dans une nouvelle économie politique. La crise du capitalisme, et du capitalisme français en particulier est provoquée par son incapacité à sortir des vieux schémas (marxistes ?) de production de marchandises identifiables par un système d’objets. Le fétichisme de la marchandise objet est agaçant. Il a fonctionné, mais aujourd’hui il doit se déployer à d’autres niveaux.
Reprenons le capitalisme à ses débuts : les gens quittent la campagne. Autour de cette ligne de fuite, le capitalisme inscrit deux axes. Production d’une demande : le déplacement, chemin de fer puis automobile, et la production de l’offre elle-même autour de quoi le capital trouvera ses modalités de fonctionnement. Mais le capitalisme est fondamentalement trouillard : la mise en place d’un réseau de transport (dont l’efficace recouvre comme il se doit l’offre et la demande, cf. la suppression du livret de travail en 1890) s’essoufflera trop vite, faute d’audace : l’échec du plan Freycinet inscrira le capitalisme dans une période d’excès de l’offre sur la .demande. En somme, et ici Attali est très lucide, il aura manqué au capitalisme une classe 0vrière puissante, et la peur du socialisme a ehtretenu la paysannerie. Comme les paysans ne prennent pas le train, il va falloir mettre sur place de nouveaux réseaux de production de demande.
Exit la société d’autodéplacement. Sortie longue et douloureuse : il faudra deux guerres pour en sanctionner l’annonce et la fin. Heureusement, Frigidaire inventa l’armoire du même nom, et par le même geste ouvrit au capitalisme la plus longue période de prospérité qu’il ait jamais connue. L’auto-entretien, c’est-à-dire la mise en place d’une demande de biens durables (électro-ménagers surtout) allait conditionner toute la production industrielle de l’après-guerre jusqu’au milieu des années soixante. Quelques chiffres pour nous en convaincre : en dix ans les ménages français ont acquis 69 millions de moulins à café et de robots électroménagers divers, 16 millions de téléviseurs, 13 millions de machines à laver, 12 millions d’aspirateurs ; 30 millions de radios. Trop c’est trop. Et l’efficacité de la demande allait commencer à décroître. Mai 68 fut une catastrophe : il allait ouvrir une période d’augmentation salariale qui en France ne pouvait que paralyser artificiellement la demande pour des objets dont personne ne voulait déjà plus (à l’exception remarquable du lave-vaisselle, souligne Jacques Attali). Aussi a-t-il fallu convaincre péniblement les gens qu’un deuxième poste de télé, pour les gosses ... Bref ; la période 68-73 allait conduire à un accroissement anarchique d’emplois du tertiaire à faible productivité (publicité, marketing ... ).
Dès lors, les industriels pour maintenir la productivité de l’ensemble se lancent dans des projets d’investissements pour accélérer la substitution capital-travail : pour ce faire, ils s’endettent, et pour alléger le poids de leurs dettes ils augmentent leurs prix : c’est l’inflation. La socialisation de la crise qu’elle induit (par la laide spirale inflationsalaire-endettement-inflation) ne pouvait trouver avec la crise de l’énergie qu’une sanction bien méritée. Et tout à coup, nouveau changement de décor. Vous avez ri, ça suffit : plus de machine à laver, aucune importance. De toute façon d’autres réseaux sont déjà en place. Ceux de l’auto-surveillance : votre corps vous intéresse ? Nous aussi répondent en chœur les fabriquants de machine à mesurer domestiquement nos pulsions cardiaques. Un peu de Librium, non plutôt du Valium, reprennent de leur côté les pharmaciens. Certains réseaux symboliques appellent une marchandisation croissante, en gros tous ceux qui s’articulent autour de la volonté de la production du savoir. Le système français actuel est incapable d’en mesurer toute la portée. Son assise (électorale) et sa légitimité sont trop maigres, vu l’étroitesse des couches sur qui il s’appuie : les cadres des appareils d’Etat et toutes les multinationales, les petits çommerçants (à mort !), et les paY !.ans (toujours eux). Pourtant cette révolution des réseaux de production de la demande a déjà été accomplie, aux États-Unis et au Japon. Elle consiste en la double articulation de deux codes essentiels : l’énergétique et l’informationnel. L’Énergie comme imput de la Coproduction de l’ordinateur ; lequel commande la production du savoir - la gestion, l’organisation, le classement des données, voilà le moteur de l’auto-surveillance. Une immense machine centralisera les informations. Les ménages possèderont leur propre terminal qui les relieront - suivant un ensemble de modalités sur-hiérarchisées - au Central. Dès lors, ils pourront gérer leur savoir, leur corps, leur argent. Gestion de soi-même d’autant plus nécessaire que le travail, lui, aura disparu, ou presque - Le travailleur sera payé pourassister au "spectacle" de la production, car il n’aura d’autre rôle que celui de voyeur - Ainsi, par exemple, toute la tertiarisation anarchique, grande responsable de la crise, sera un jour réduite à rien quand on aura établi le branchement entre machine à dicter et machine à écrire automatique.
Travail-spectacle et auto-surveillance se substitueront au couple Travail à la chaîne-Production de cafetières. A dose d’anxiétés bien placées, l’État assurera la cohésion de l’ensemble.
Pourtant ce projet qui porte la reconnaissance de réseaux déjà présents - ceux-là mêmes qui ont mis en crise la société d’auto-entretien - l’État français se refuse à l’assumer : "trop peu d’entrepreneurs, c’est-à-dire d’hommes capables de prendre des risques, dans l’État ou le secteur industriel, anticipent avec suffisamment de fermeté sur les virtualités des réseaux nouveaux". Chic, diront les idiots, merde feront les plus lucides. Si la France ne prend pas le tournant, les US et le made in Japan le feront à sa place. Condamnée à être un satellite de l’un ou de l’autre, la France éternelle, dernière de ce genre de mutation, devra importer les moyens de son adaptation et de sa dépendance. D’où la simple proposition d’Attali : restaurons la légitimité de l’appareil d’État qui permettra d’anticiper cette mutation et d’en changer l’effet.
Mais, comment ce mot hideux - légitimité - peut-il ouvrir une alternative ? Très simple, répond calmement Jack : Revenir à la séparation valeur d’échange/valeur d’usage.
Autrement dit, restaurer la société civile (dont, en fait, on nous a annoncé la mort), et faire jouer hors du circuit marchand, le Vécu, le Corps, etc. Autre’ment dit, laisseznous installer les ordinateurs, et on vous laissera brancher les fiches où vous voudrez. Simple comme bonjour, n’est-ce pas ?
Peut-être pas quand même. D’abord Attali annonce dans un premier temps que l’enjeu du socialisme ("relationnel »), c’est de rendre à la demande ses droits. Ainsi, page 164, il est annoncé que la production de demande doit dominer la production d’offre. Mais qu’est-ce que le livre d’Attali a montré d’autre que le nécessaire primat de la fabrication de la demande sur l’offre ? L’histoire du capitalisme telle qu’ Attali l’a décrite, c’est d’abord l’exode rural que le capitalisme capture en la formation d’une demande d’automobiles. De même l’auto-entretien s’est logé dans l’espace vide laissé ’par la famille. Annoncer que la demande va décider de l’offre, c’est non.seulement insuffisant pour caractériser le socialisme relationnel, c’est redondant par rapport au capitalisme. Ce qui n’est pas dit dans le livre, c’est quelle ligne de fuite a produit ce projet capitaliste de l’auto-surveillanèe. Comme on l’a dit, l’auto-déplacement et l’autoentretien procédaient toujours par dépassement des formes anciennes et repérage d’une fuite à poursuivre. Ici, dans le cas de l’auto-surveillance, seule la lassitude du consommateur à l’égard du moulio. à café explique la crise (la question de son exaspération par l’endettement et l’inflation n’étant pas explicative en la matière).
Cette ambiguïté va se retrouver tout au long des derniers chapitres d’Attali. En effet, il est justement remarqué que la période d’auto-surveillance, se caractétise par une relative désarticulation du procès de production et de circulation. La légitimité de l’État se trouve à l’exacte jointure de ces deux niveaux. Dès lors, un projet socialiste ne peut pas affirmer la libération de la demande telle quelle. Ce serait creuser davantage le divorce et la crise de l’État s’ensuivrait. Aussi, Attali va-t-il devoir affirmer sa théorie d’une nouvelle inter-relation entre Demande-Production. La demande qui commande la production, comme on l’a vu, c’est insuffisant. L’autonomie de l’un à l’égard de l’autre, c’est la crise de l’État et de sa légitimité (résolue aujourd’hui par la production d’anxiété). Reste donc une seule formule : fondre production et demande. Autrement dit, d’un côté mettre en œuvre une sorte de société’-usine unique. De l’autre laisser jouer un espace non marchand dans son coin si ça l’amuse. En un mot, le projet politique d’Attali (et il nous intéresse, car qui sait, ce type sera peut-être ministre de l’intérieur), c’est très exactement de faire jouer, par rapport à un espace marchand, la marginalité.
Ainsi, lit-on, d’un côté ’Aller vers le socialisme, c’est ( ... ) trouver du plaisir hors de l’accumulation des richesses marchandes" (p. 164) et, plus loin (p. 169), en réduisant la part des richesses marchandes on crée "les conditions d’une nouvelle efficacité de la demande marchande rendant possible un usage efficace du capital". Contrepartie pratique immédiate, il est indiqué dans le chapitre "La production réconciliée" que l’épargne des travailleurs sera utilisée à financer directement les investissements de leur entreprise, que les petites unités productives où s’enchevêtreront offre et demande (où elles se réconcilieront), deviendront la règle. En fait de ligne de fuite, il s’agit ici d’une boucle qui se ferme. Quelle mobilité sera possible quand on aura placé son argent (autrefois forme universelle de la richesse) dans son entreprise elle-même.
Quelle dualité faudra-t-il assumer pour être non-marchand dans la société civile, et marchand dans la double opération Production-Demande de marchandises marchandes. On le comprend bien : en scindant les clans. Les uns seront marchands, les autres ne le seront pas. Dès lors le nouveau réformisme se déploie dans tout son projet : Restaurer la légitimité de l’État dans le rétablissement d’une sphère du productif en laissant se développer (hors les hypothèses répressives apparemment) une zone de mobilité (le welfare d’aujourd’hui).
Aussi ; la réussite du projet dépend de la capacité du politique à organiser immédiatement et simultanément la décentralisation des réseaux collectifs et la centralisation des filières industrielles - prioritaires - pour créer la cohérence de l’Économie. Ce qui gêne un peu c’est qu’en l’occurence, il s’agit des mêmes filières prioritaires que celles appelées aux États-Unis et au Japon à mettre en place l’auto-surveillance, à savoir l’énergétique et l’informationnel. L’un pour produire l’autre. L’autre pour mettre en place l’organisation des données. Or, grâce à Attali, nous savons bien qu’aucune demande n’est neutre. Que l’"information", comme la voiture ou le lave-vaisselle recouvre une organisation bien précise du système dans son ensemble (c’est-àdire aussi bien la ligne société marchande ou civile, le lave-vaisselle est suffisamment explicite de ce point de vue) comme ce fut le cas pour la frontière exode-rural/territoire urbain, famille/usine. Comme il a été clairement indiqué que l’espace marchand, en ce qui le concerne, ne souffrait plus de la vieille dichotomie offre-demande, il ne reste plus qu’un seul cadre de représentation des thèses d’Attali, que j’appellerai "Auto-réformisme à usage externe". Dessiner les contours d’une base logistique parfaitement auto-régulée qui permettra les conditions d’une production-reproduction (offre et demande chez Attali) d’un système fluide d’organisation des données. Cellesci trouveront leur principe marchand dans leur application au champ non marchand (système relationnel, tout ce qu’on voudra), qui permettra le reproduction du premier. En bref, la création d’un formidable ghetto où les miradors seront les IBM 1984 qui trouveront dans cet exercice leur principe de réalité !
Ainsi, du point de vue de la sphère marchande, offre et demande seront bien fondues en une activité unique de surveillance.
La reconstruction de la société civile a été depuis longtemps le rêve de toute l’économie politique : dessiner une ligne qui partage la société en un champ non contradictoire et en une nébuleuse dont on ne saisit que les contours. (SfSay, loi des débouchés d’un côté, et théorie des préférences des consommateurs de l’autre). La tentative d’Attali est de ce point de vue, bien centrée en tant qu’elle rencontre spontanément (?) les préoccupations des gouvernements.
En ce qui nous concerne, faut voir jusqu’où la société décide de nos désirs et suivre le déplacement de son point d’application. Pas sûr que ça soit immobile.

Daniel




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