Rapport sur la nécessité d’établir une entente durable entre les groupes anarchistes et communistes révolutionnaires

ESRI - Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes - 1900
dimanche 9 juillet 2017
par  ArchivesAutonomies

Avant d’aborder ce rapport, qui a pour but de démontrer la nécessité d’une entente et d’une union entre les forces révolutionnaires, nous tenons à déclarer que nous ne visons à aucune espèce d’organisation centralisée, ni à aucune espèce d’autorité administrative. Nous voudrions uniquement convaincre les camarades de la nécessité de fonder une union, dans laquelle les groupes n’abandonneraient rien de leur autonomie, ne seraient obligés de changer en rien leur organisation intérieure. Que ces groupes aient une certaine organisation administrative ou n’en aient pas ; que le lien qui unit leurs membres soit étroit ou lâche ; que ces groupes possèdent un certain programme d’action ou se tiennent à une certaine déclaration de principes, ou qu’ils n’en aient pas - la chose importe peu pour le but que nous poursuivons.
Ce qu’il faut, à notre avis, c’est nous connaître, c’est d’avoir à notre disposition les adresses les uns des autres, c’est pouvoir correspondre entre nous et nous réunir, si besoin est, plus facilement que cela ne se fait actuellement. Il s’agirait donc de fonder quelque chose que l’on appellera, si l’on veut, bureaux de correspondance - ou à qui l’on donnera un autre nom quelconque - mais qui servirait, en raison de l’augmentation constante de la correspondance, à permettre aux camarades de se soutenir plus efficacement que cela ne se peut maintenant.
Mais, nous dira-t-on, pour établir cette entente, quelque libre qu’elle soit, il faut tout de même la fonder sur une hase quelconque ? Nous ne le nions aucunement, pas plus que nous ne songeons à contester qu’il a fallu s’appuyer sur une base commune pour constituer le groupe qui s’est occupé de l’organisation du Congrès ouvrier révolutionnaire. Mais nous croyons que cette base, ce lien qui nous unit, est facile à trouver : il se trouve dans nos idées, dans nos principes mêmes.
En effet, pour nous tous, le but est l’établissement d’une Société communiste, basée sur la communauté des biens ; nous tendons tous à l’abolition de la propriété privée. De plus, nous voulons dans cette Société garantir la plus grande liberté possible à l’individu. Et pour y arriver, la révolution sociale et sa préparation nous semblent le seul moyen efficace.
Ces trois points nous sont communs à tous, et ils suffisent pour établir entre nous une entente, quelles que soient les divergences de détails.
Les camarades comprendront sans peine nous l’espérons, les raisons qui nous forcent à vouloir nous entendre et nous unir malgré toutes les difficultés pratiques et les quelques objections théoriques que l’on puisse opposer. Les événements de ces dernières années, tant en France que dans les autres pays, ont montré que les révolutionnaires se trouvaient dispersés, que leurs forces étaient morcelées en face des forces réactionnaires. Dans ces derniers temps de lutte aiguë contre la réaction nous n’avons rien pu entreprendre de sérieux ; dans des moments critiques il nous est arrivé d’être forcés de nous adresser à des journaux bourgeois pour convoquer les camarades. Nous étions obligés d’être témoins de certains spectacles révoltants. Tantôt c’étaient des anarchistes qui allaient, invités par les journaux bourgeois, acclamer le président de la République bourgeoise et participer à des manifestations où ils figuraient souvent moins comme révolutionnaires conscients, que comme hommes plus ou moins courageux, résolus, à qui les autres partis s’adressaient quand il y avait trop de danger à courir pour les républicains pacifiques. Si les révolutionnaires de France et, en particulier, ceux de Paris avaient été plus unis entre eux, s’ils avaient eu la possibilité de s’entendre facilement, beaucoup d’erreurs auraient pu être évitées et on aurait eu au moins la possibilité de discuter avant d’agir, Dans d’autres pays, des petites querelles entre camarades, le manque d’union entre les groupements locaux qui se connaissaient à peine, ont eu pour résultat, la décadence complète, parfois, du mouvement.
Une autre question importante est, à notre avis, celle des journaux. Actuellement les journaux de propagande dépendent exclusivement de ceux qui les ont entre leurs mains, et leurs rapports avec les groupes sont tout à fait accidentels. Beaucoup d’inconvénients en résultent. Le camarade qui a un journal à sa disposition vient-il à partir, à quitter de mouvement, se trouve-t-il simplement obligé de s’occuper momentanément d’autre chose, le journal disparaît avec lui ; la propagande perd ainsi un de ses instruments. Il serait pourtant facile de remédier au mal si, dans des cas semblables, le journal pouvait immédiatement passer entre les mains d’une autre personne ou d’un autre groupe. On nous objectera qu’il y a là une difficulté matérielle ; le manque de moyens. C’est vrai ; mais si les journaux n’étaient plus considérés comme la propriété de telle ou telle personne, sympathique ou non à beaucoup de camarades, mais comme la propriété de tous les groupes, de tous les camarades en général, on ferait plus d’efforts pour les soutenir et on ne les abandonnerait pas aux soins des seuls amis qui les dirigent. Il n’arriverait pas, comme cela s’est déjà produit, qu’on abandonne un journal parce qu’on y trouve des individualités peu sympathiques ou qu’il paraît être rédigé d’une façon peu intéressante.
Mais, en même temps que les journaux en tireraient avantage les groupes auraient également profit à cette union. Que peuvent-ils faire actuellement si un journal ne leur paraît pas servir les intérêts de la propagande ou devient trop exclusivement l’organe d’une personnalité ? Vis-à-vis des rédacteurs de ces journaux ou revues nos groupes sont aussi impuissants que vis-à-vis de la presse capitaliste. Si le camarade qui a un périodique entre les mains ne veut pas tenir compte des opinions des groupes sur une question quelconque, il n’a qu’à fermer sa publication à toutes les questions qu’il lui déplaît de discuter. A certaines époques et dans certaines questions sérieuses, il est quelquefois désirable et utile de réunir des camarades dispersés dans une ville, dans un pays et même dans plusieurs pays, afin de connaître leur opinion. Mais que faire si cette opinion n’a pas la possibilité de s’exprimer ?
On nous dira peut-être que c’est vouloir empiéter sur la liberté individuelle des rédacteurs des journaux ou des revues. Remarquons qu’ici nous ne faisons que défendre, nous aussi, une liberté individuelle - celle des individus qui composent les groupes et qui n’ont pas le privilège d’avoir un journal entre les mains. Nous croyons qu’ils ont tout à fait le droit de voir leur opinion exprimée et de discuter si telle ou telle publication mérite d’être soutenue par eux.
Si nous avons voulu apporter ici ces considérations, c’est parce qu’il nous est déjà arrivé, à nous, révolutionnaires de Paris, de vouloir exprimer nos opinions (pendant l’affaire Dreyfus, par ex.) et de n’avoir pas pu trouver d’organe pour le faire, de même qu’il nous est déjà arrivé de déplorer le manque d’union et d’entente entre nous.
Dans les autres pays, d’ailleurs, la situation est peu différente de la nôtre. Nous savons, par exemple, que le journal Freedom édité par un groupe de nos camarades anglais, ne peut subsister qu’avec beaucoup de difficultés. A quoi cela tient-il ? surtout à ce que la charge est trop lourde pour le petit groupe qui s’en occupe. Tandis que si tous les groupes anarchistes et communistes révolutionnaires de langue anglaise se connaissaient ils auraient pu sans difficulté éditer régulièrement une publication de cette espèce.
Mais ce n’est pas tout. Nous avons déjà dit combien il était important pour nous de pouvoir nous réunir en de certaines périodes critiques pour nous entendre sur des manifestations révolutionnaires possibles. Or pour cela il nous est nécessaire de ne pas dépendre d’une presse bourgeoise, à moitié socialiste ou social-démocrate, qui voudra peut-être publier nos convocations (car les quelques journaux hebdomadaires anarchistes ne suffisent pas toujours).
Ce que nous voudrions, en un mot, c’est quelque chose qui nous permît de nous mettre en rapport les uns avec les autres - entre les quartiers d’une grande ville comme Paris, entre les différentes communes d’un pays, ou même entre les camarades des différents pays - "toutes les fois que nous pourrons en avoir besoin". Qu’on appelle la chose "entente", "alliance", "union", "fédération" ou "bureaux de correspondance", le nom ne nous importe peu. "Mais ce sera toujours le commencement d’ une organisation", nous dira-t-on peut-être, "et cette organisation pourra aboutir plus tard à une centralisation !" Nous ne le pensons pas, camarades, car nous sommes sûrs que nos principes libertaires l’empêcheront toujours de dégénérer en une centralisation, en un pouvoir pour lequel nous avons tous la même répugnance. Nous croyons au contraire, qu’entre l’entente libre que nous proposons et une organisation centralisée, il n’y a rien de commun, l’une étant le contraire de l’autre.
Nous voudrions qu’en dehors de la discussion des questions de théorie, ce congrès fasse un travail pratique, que nous ne nous bornions pas à discuter, mais que nous agissions aussi. Nous n’avons que trop rarement l’occasion de nous rencontrer et de pouvoir causer ensemble des intérêts de notre mouvement.
Comme conclusions à toutes les considérations émises, nous proposons donc que tous ceux qui partagent nos idées à ce sujet se réunissent après les délibérations du Congrès pour s’expliquer sur la possibilité d’une entente immédiate et sur la forme qu’elle peut recevoir. En ce qui nous concerne, nous proposerons d’abord que les groupes de Paris ayant pris l’initiative de la convocation du Congrès ouvrier révolutionnaire international restent unis et continuent à entretenir les relations qui se sont créées (par réunion, correspondance ou de toute autre façon). Il serait bon, ensuite, qu’ils se mettent en rapport avec ceux des groupes de province qui partagent nos idées à ce sujet et qu’ils entretiennent avec eux des relations suivies.
Enfin, si la même idée se propage dans les autres pays, on pourra créer des rapports réguliers entre les groupes et les camarades des différents pays.
Si nous réussissons à faire faire un pas en avant à cette idée, à l’alliance internationale de toutes les forces révolutionnaires, nous estimons que le Congrès aura fait une grande œuvre pratique. Nous répétons encore une fois que cette alliance nous est tout à fait nécessaire pour pouvoir, d’une part lutter contre les forces réactionnaires, et d’autre part réagir contre la tendance de plus en plus réformatrice des social-démocrates.
Un mot encore pour dissiper tout malentendu possible. Les camarades ont bien compris, nous l’espérons, notre pensée : notre projet d’entente ne s’adresse qu’à ceux qui en sont partisans, sans vouloir en rien engager ceux d’entre nous qui sont adversaires de toute entente durable entre les groupes. Nous ne demandons pas mieux que d’entendre critiquer nos arguments et si, à la fin, nous persistons dans notre idée première, si quelques groupes, quelques camarades nous suivent, nous pensons que cela ne pourra gêner en rien les camarades qui seraient d’un avis contraire et nous espérons qu’ils ne s’efforceront pas de mettre obstacle à la réalisation de notre projet.


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