Le Groupe communiste libertaire

Extrait du livre de Jan Moulaert, "Le mouvement anarchiste en Belgique", éditions Quorum, 1996, pages 223-241.
vendredi 1er septembre 2017
par  ArchivesAutonomies

La fédération anarchiste, acceptée dans son principe par le congrès de 1904, a beaucoup de mal à démarrer. C’est à l’occasion d’une des crises financières récurrentes de la presse anarchiste qu’une impulsion décisive est donnée à la création d’une organisation. L’Insurgé [1] n’a pas suffisamment d’abonnés, et les vendeurs font preuve d’une grande négligence quand il s’agit de régler les numéros vendus ; c’est ce qu’affirme du moins l’éditeur-administrateur Thonar. De toute manière, le journal ne réalise aucun bénéfice et la grève des mineurs de 1905 - d’après l’éditeur, la majorité des lecteurs sont des mineurs- le mettra dans une situation extrêmement difficile. En juin 1905, le Groupe communiste est fondé : il doit faire de l’édition de L’insurgé une entreprise communiste. Le journal est désormais la propriété du groupe. Les contributions devront, à dater du 1er juillet, être versées aux délégués locaux. Le groupe prendra collectivement en charge le financement et la rédaction du journal, Thonar restant administrateur. Toutefois, le groupe n’entend pas se contenter d’éditer un journal ; il tient aussi à s’occuper de l’organisation de la propagande et de la solidarité. Plus particulièrement, il décide d’étudier la possibilité de fonder une colonie communiste et une école libertaire.

Dès le mois suivant, le 25 ou le 30 juillet (les sources ne sont pas claires à ce sujet), les membres fondateurs convoquent une assemblée générale qui approuve les statuts. De nouveaux membres sont intégrés au sein du groupe et un comité est désigné. En septembre de la même année, le groupe décide d’organiser un congrès anarchiste à Liège, avec pour ordre du jour : 1 ° l’attitude que les anarchistes devraient adopter en cas de guerre ; 2° la fondation d’une colonie communiste.

C’est finalement le 15 octobre que se réunit le congrès de Liège, à l’issue duquel le Groupe communiste tient une assemblée générale. Aux yeux du rapporteur Thonar, qui est l’une des chevilles ouvrières sinon la cheville ouvrière de l’entreprise, le Groupe communiste est pour ainsi dire la dernière possibilité qu’il reste aux anarchistes de s’organiser, après toutes les tentatives infructueuses faites jusqu’ici. Il rappelle que c’est la situation lamentable dans laquelle se trouvait L’insurgé qui a donné l’impulsion décisive à la création du groupe. Abstraction faite de la copie que d’aucuns envoyaient au journal, L’insurgé a été l’œuvre d’un seul homme. Or, il est absolument inadmissible, pour les libertaires, de ne confier l’administration d’un journal qu’à une ou à quelques personnes. L’Insurgé s’est trouvé pris dans un cercle vicieux. L’absence de continuité, conséquence des difficultés financières, porte préjudice à son public, ce qui, à son tour, provoque une détérioration des finances.

La convocation à l’assemblée du Groupe communiste s’adresse du reste explicitement aux camarades convaincus de la nécessité de renforcer l’organisation de la propagande anarchiste. Seuls les compagnons conscients de l’importance de leur mission seront admis au sein du groupe. Cette conception de l’organisation se trouve manifestement dans le droit fil de l’idée d’un groupe fermé que notamment Thonar et Chapelier avaient défendue au congrès de 1901 par opposition à celle d’un cercle d’études ouvert soutenue par Hénault. Les membres seront également invités à verser une petite cotisation ; ce sera une preuve de leur dévouement.

Le Groupe communiste entend définir clairement sa position et adopte la déclaration suivante (des statuts si l’on veut) : "Le Groupe Communiste, créé le 25 juillet 1905, se donne pour but de propager les théories communistes-anarchistes telles qu’elles sont définies d’une manière générale dans la Déclaration de principes adoptée au congrès de Charleroi, en 1904." L’objectif du groupe est de mener une propagande purement théorique - dit Thonar à l’attention du pouvoir judiciaire - et de mettre en place un système de secours mutuel. La déclaration précise, en outre, que l’admission d’un membre exigera l’unanimité des voix, que chaque adhérent devra verser une cotisation mensuelle d’au moins un franc et que quiconque accusera un retard de paiement de trois mois sera - sauf cas de force majeure - considéré comme démissionnaire. L’admission des membres doit donc passer par une assemblée générale unanime et non, par exemple, par les sections. Cette espèce de centralisation fermée ne se rencontre, si l’on peut dire, même pas au sein du P.O.B., mais il est évident que celle-ci n’est possible que dans de petites organisations.

La déclaration est encore complétée par un certain nombre de dispositions. Le Groupe communiste se réunira en assemblée générale chaque fois que la situation l’exigera ou à la demande de trois sections, mais de toute manière, il faudra tenir une assemblée générale au moins une fois par an. Les "sectionnaires" devront, dans la mesure du possible, se réunir tous les trois mois. Ils seront désignés par les sections locales ou régionales et devront percevoir les cotisations. Voilà pour les "statuts" du G.C.

Thonar tient clairement à éviter qu’on ne soupçonne le Groupe d’être une pure construction financière mise au service de son journal L’insurgé. Il suggère que les sections organisent des cercles d’études. Ces cercles devront s’occuper du programme d’étude qu’il avait exposé au congrès de 1904 et qui constitue un moyen terme entre une formation scientifique et une formation socialiste. Thonar répond ainsi aux desiderata des partisans des cercles d’études ouverts, à la différence que l’organisation de ces cercles incombera exclusivement aux membres du G.C. Outre un excellent outil de propagande, les cercles d’études constitueront une base de recrutement pour le G.C.

Un leitmotiv parcourt les plaidoyers de Thonar en faveur du G.C. : le groupe, dit-il, doit mettre l’idéologie anarchiste à l’abri des compromis auxquels peut conduire l’engagement dans d’autres organisations. Les camarades affiliés à un syndicat ou faisant partie d’une coopérative viendront régulièrement y reprendre des forces, le Groupe communiste les protégera du réformisme. Thonar formule ici certainement l’ébauche d’une réserve à l’égard d’une participation des anarchistes au mouvement syndical, telle qu’il l’avait défendue jusqu’ici.

Le 18 mars 1906 - vingt-cinquième anniversaire de la Commune -, une nouvelle assemblée générale se réunit. Le ton du rapport est optimiste. Le G.C. ne cesse de se développer. L’organisation a largement compensé les pertes causées par les démissions qui, d’après le rapporteur, avaient inévitablement succédé à l’enthousiasme du début. Le nombre de membres et de sections dépasse celui des premiers temps. Le G.C. a lancé une campagne de solidarité qui a rapidement, et de loin, atteint son objectif. Le groupe a su, en outre, assurer la survie de L’insurgé. Enfin, le G.C. se charge de l’organisation de meetings et de cercles d’études, ainsi que de la publication d’ouvrages de propagande. Ces beaux résultats, affirme Thonar, renforcent le groupe dans sa volonté de continuer dans la voie tracée.

Dès le 22 juillet 1906, une nouvelle assemblée générale se réunit, et cela, dans la colonie communiste L’Expérience qu’abrite Stockel, un hameau de Woluwe-Saint-Pierre. La colonie a à peu près un an, mais elle acquiert de plus en plus d’importance au sein du mouvement. De même que, pour Thonar, le G.C. est l’œuvre anarchiste de sa vie, de même L’Expérience est celle d’Emile Chapelier. Ce dernier considère du reste que sa colonie fait partie intégrante du G.C., en dépit ou peut-être justement en raison des objections émises par Thonar contre ce genre d’expériences de vie en communauté. A Stockel, le Groupe communiste se rebaptise définitivement Groupement communiste libertaire. Les motifs ne sont pas clairs. "Groupement" a sans doute une connotation plus massive que "Groupe" ; l’adjectif "libertaire" a peut-être été ajouté pour éviter toute suspicion d’autoritarisme. Abrégée, l’appellation devient un mot en trois lettres, G.C.L. ; c’est autant de gagné dans un petit monde qui gravite autour d’une C.G.T., d’un P.O.B., etc.

L’assemblée de Stockel renforce encore l’organisation du G.C.L. Les statuts, dénommés entre-temps Déclarations et Commentaires, sont adaptés en conséquence. Un adhérent n’obtiendra sa carte de membre que trois mois après son admission. Avant d’admettre un nouveau membre, il faudra que les sections en instruisent le secrétaire-général (Thonar), qui devra, à son tour, consulter les autres sections à ce sujet. Cette procédure se substitue visiblement à celle de l’approbation unanime par l’assemblée générale. Les membres démissionnaires seront tenus de restituer leur carte aux responsables de leur section, faute de quoi le S.G. - le secrétaire-général (ce langage illustre bien le style de la maison) - en informera tous les membres du G.C.L. Pour éviter l’infiltration d’éléments ennemis, seuls ceux qui sont membres du groupement depuis un mois au moins pourront participer aux assemblées générales. Les sections qui ne sont pas en règle de cotisation depuis plus de deux mois ne seront pas autorisées à envoyer de représentants aux assemblées générales. Les décisions des assemblées seront consignées au procès-verbal et le secrétaire-général devra, le cas échéant, les rappeler aux intéressés. Les "statuts" ne pourront être modifiés que par une assemblée générale dont la tenue sera annoncée un mois à l’avance. Pour mettre les camarades à l’abri de toutes sortes de "petites" persécutions, on les désignera par un numéro. Le côté hermétique du G.C.L. - nous ne parlons pas des activités elles-mêmes - rappelle un peu le caractère secret des groupes anarchistes espagnols ou encore le blanquisme et sa tendance à la conspiration. Il est probable que ce soit notamment pour excuser pareille situation et, d’une manière générale, pour atténuer la résistance tenace qu’elle suscite à l’égard du G.C.L. que l’on ajoute deux dispositions introductives aux Déclarations. Bien que les membres comprennent que toute organisation n’a, en soi, qu’un intérêt émancipateur relatif, ils espèrent pouvoir, grâce au G.C.L., favoriser les contacts entre les camarades et faciliter ainsi la propagande. Du reste, chaque membre au sein de sa section et chaque section au sein du G.C.L. conservent son entière autonomie. Les membres ne sont unis que par des liens contractés volontairement en vue de la propagande. En même temps, on justifie le bienfondé de la procédure restrictive d’admission en invoquant l’hypocrisie et les pièges de la société capitaliste environnante. La cotisation mensuelle est ramenée de un franc à cinquante centimes.

Les Commentaires définissent les objectifs généraux du G.C.L. en insistant sur la nécessité de veiller au maintien de l’intégrité de l’idéologie anarchiste ; mais le groupement juge tout aussi important de donner une éducation libertaire à ses membres et de leur apporter son aide. L’organisation entend, en particulier, faire en sorte que la propagande, et surtout la presse, bénéficie d’un soutien collectif ; au fond, c’est pour cela que tout a commencé. Le manque de coordination en matière de propagande est un vieux problème au sein du mouvement anarchiste belge.

L’insurgé est rebaptisé L’Emancipateur auquel on donne le sous-titre Organe du Groupement Communiste Libertaire. Tout ce qui a trait à la rédaction est confié à la section (colonie) de Stockel, autrement dit à Chapelier ; l’administration déménage en principe à Charleroi. En réalité, ce déménagement n’aura lieu qu’en octobre. Dans l’intervalle, Thonar continue à s’occuper de la gestion de L’Emancipateur, mais l’époque où il dirigeait seul L’Insurgé est, en tout cas, bel et bien révolue. L’édition de L’Emancipateur fait l’objet d’une répartition des tâches entre un certain nombre de sections ; toutefois, il est possible que, dans la pratique, seuls quelques membres se soient distribué le travail. Les communiqués du mouvement devront être adressés au secrétaire-général qui veillera à leur publication, après les avoir soumis, au besoin, à l’assemblée générale. Toute autre copie devra être présentée au secrétaire de rédaction Chapelier qui jugera en toute autonomie de l’opportunité de sa publication. Après un certain temps, Chapelier sera assisté d’un adjoint en la personne de Gassy Marin, un autre colon. "Statutairement", un comité composé d’un secrétaire de rédaction, d’un administrateur et de deux adjoints a été prévu.

Au cours de l’assemblée générale du 22 juillet, plusieurs sections formulent des recommandations concernant la mise en pages du journal. Le journal doit viser un public large et travailler avec des rubriques. Rappelons à cet égard que l’organe bruxellois L’Homme libre, avait, lui aussi, environ quinze ans plus tôt, formé des projets du même genre. L’idée se concrétise par la création des rubriques suivantes : Actualité (l’article de tête), Coup de sifflet (un entrefilet sur la première page), Théories,Bulletin politique,A travers la presse,Le mouvement ouvrier,Le mouvement international, sans compter évidemment les traditionnelles Communications,Réunions,Petite Correspondance et, naturellement, Le Bulletin du G.C.L.

L’assemblée générale perfectionne encore la structure du G.C.L., du moins dans ses statuts. Le responsable d’une section devra, outre la perception et le reversement des cotisations, se charger des contacts entre la section et le reste de l’organisation. Un adjoint pourra, le cas échéant, être désigné ; il s’occupera de la caisse de la section et remplacera, au besoin, le responsable. Une section devra se réunir au moins une fois par mois.

La caisse générale sera alimentée par les cotisations et par des dons. Elle sera exclusivement destinée à la propagande menée par l’ensemble des sections du G.C.L. Le trésorier, L. Walter, de Charleroi, sera tenu de donner un aperçu de la situation financière aux sections tous les trois mois. Chaque section disposera de sa propre caisse ; celle-ci sera approvisionnée par de l’argent collecté au cours de réunions et de débats et servira à supporter les frais de la propagande locale menée par la section.

Outre le comité responsable du journal, d’autres comités seront mis en place. Ils seront chaque fois constitués au sein d’une ou de deux sections. Ces comités permettront une organisation plus systématique des activités et il y aura, de plus, une répartition des compétences. Un tel système répond au principe d’une décentralisation, mais tient compte également des possibilités pratiques d’une organisation modeste reposant sur des sections réduites.

II incombera à un comité de cinq membres de veiller à la défense - nous pourrions parler d’assistance judiciaire - des adhérents. Le comité se fera aider d’un ou de deux avocats dans l’accomplissement de sa mission. Les frais seront à charge de la caisse centrale. Ce même comité s’occupera également de l’organisation de la solidarité. A cette fin, on créera une caisse distincte alimentée, non par des cotisations régulières, mais par des dons. Ce comité sera fondé par des membres des sections de Bruxelles et d’Anderlecht. L’assemblée décide également de fonder une bibliothèque dont le comité sera installé à Liège, ainsi qu’une librairie ayant son comité à Court-Saint-Etienne dans le Brabant wallon.

Outre quelques dispositions relatives aux éventuels bénéfices et à la dissolution du groupement, l’assemblée adopte, pour finir, une disposition importante (commentaire) concernant les questions de personnes au sein du mouvement. Parce que le mouvement a trop souvent été le théâtre de calomnies, qui portent d’ailleurs préjudice à la propagande, l’assemblée décide que les membres du G.C.L. ne tiendront pas compte des éventuelles accusations tant que la section intéressée n’aura pas donné tous les éclaircissements nécessaires à ce sujet.

Enfin, la fonction de secrétaire-général sera assumée par Georges Thonar qui, depuis la création du G.C.L., n’a plus à se soucier - ou l’espère - de L’insurgé, ce qui lui donne toute latitude pour s’occuper du G.C.L., mais aussi d’un projet plus ambitieux encore : une organisation anarchiste internationale. Et, de fait, le G.C.L. décide d’envoyer le plus grand nombre possible de délégués au congrès anarchiste international qui doit se réunir l’année prochaine à Amsterdam. De plus, Thonar reçoit le mandat de se mettre en rapport avec des organisations anarchistes du monde entier afin de jeter les bases d’une organisation anarchiste internationale. L’assemblée générale du 18 mars 1906 avait du reste déjà signalé qu’un projet de création d’une Internationale anarchiste était à l’étude. Cette Internationale comprendra, dans un premier temps, le G.C.L., la Nederlandse Federatie van Vrijheidlievende Communisten, la Fédération anarchiste d’Allemagne et celle de Bohême. Signalons, à propos des contacts internationaux du G.C.L., que la Nederlandse Federatie a fait transmettre ses amitiés à celui-ci lors de son assemblée générale et que, quelques mois avant, des Néerlandais et des Allemands s’étaient présentés au congrès de 1904. En outre, Christiaan Cornelissen doit expliciter, dans le premier numéro de L’Emancipateur, l’objectif que poursuit la Nederlandse Federatie.

A l’issue de l’assemblée générale du 22 juillet 1906, le G.C.L. adresse un appel enthousiaste à ceux qui, parmi les communistes libertaires, ne se sont toujours pas affiliés au groupement, bien qu’ils ne s’opposent pas à l’idée de s’organiser. Les organisateurs pensent visiblement qu’il y a encore des recrues potentielles au sein du petit monde anarchiste. L’objectif, qui est de rassembler tous les camarades désireux de travailler ensemble à la propagation de l’idéologie anarchiste, n’est pas encore tout à fait atteint, mais il est en bonne voie de l’être. L’organisation en est maintenant au stade de pouvoir entamer une vaste campagne de propagande. La manière dont le groupement est organisé ne viole en aucune façon les principes de Reclus, de Kropotkine, etc. Les initiateurs sont des communistes libertaires qui ne peuvent plus supporter de voir avec quelle lenteur la pensée anarchiste pénètre dans les esprits, alors que les événements de Russie sont pourtant pleins de promesses. Ils comprennent à quel point le fait de s’organiser peut créer entre les anarchistes des liens sans lesquels toutes les convictions resteraient lettre morte. Le mode d’organisation du G.C.L. montre également que les anarchistes ne sont pas des "désorganisateurs" systématiques, comme on l’a trop souvent prétendu. II ne faut pas se braquer sur le terme "organisation". Chaque membre reste autonome au sein de sa section. De plus, la cotisation de cinquante centimes est facultative ; elle dépend des possibilités de chacun et doit seulement permettre de se faire une idée approximative des recettes du G.C.L. Quant au comité de rédaction, il a été désigné, non en procédant à un vote, mais de manière pratique, en choisissant les camarades les plus compétents et en demandant l’accord préalable des membres.

Dans une sorte d’apologie destinée à désarmer les critiques formulées à l’égard de son organisation, Thonar affirmera deux ans plus tard que celle-ci avait démarré avec une trentaine de membres et qu’elle avait fini par en compter une centaine. Ces chiffres semblent, en tout cas, concorder avec la grandeur des numéros attribués aux affiliés, qui figurent dans le Bulletin du G.C.L. Les participants au congrès anarcho-communiste de 1904 étaient également une centaine ; le congrès de 1902, ouvert à tous les révolutionnaires, avait attiré cent cinquante personnes environ. L’organisation rassemble vraisemblablement une importante minorité du groupe des abonnés à L’insurgé (quelques centaines), ainsi qu’une importante minorité appartenant au groupe plus large des révolutionnaires. La part et l’influence somme toute relatives du G.C.L. au sein du petit monde anarchiste de l’époque sont également attestées par le fait que plusieurs autres journaux sont publiés en même temps que L’Emancipateur  : L’Affranchi, édité par Fraigneux à Bruxelles, L’Educateur de Verviers et le journal bruxello-anversois Opstanding. Se tiennent à l’écart de l’organisation : les anarcho-communistes qui restent attachés à l’orthodoxie de l’organisation minimale - et certainement les individualistes - ainsi que, mais probablement dans une moindre mesure, les anarcho-syndicalistes. Comme nous le verrons par la suite, bon nombre de membres du G.C.L. sont actifs dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire. Néanmoins, l’intégrisme croissant de Thonar et l’impatience de certains syndicalistes ne permettront pas au G.C.L. de construire quelque chose avec ce groupe.

En ce qui concerne la répartition géographique des groupes, nous ne disposons que de données assez grossières et qui prêtent parfois à confusion - chose fréquente dans les sources anarchistes ! Du reste, ces données fournissent peu d’indications au sujet de l’activité des groupes. Le G.C.L. a démarré, dans l’été 1905, avec des sections installées à Stockel (Woluwe-Saint-Pierre), à Charleroi et à Liège. Près d’un an plus tard, on rencontre également des sections (en formation ou non) à Bruxelles, à Seraing, à Flémalle, à Fléron, à Verviers, à Namur, à Courcelles (près de Charleroi), à Court-Saint-Etienne (Brabant wallon), à Couvin (Fagnes), ainsi qu’à Gand, à Anvers et à Malines. C’est du moins le tableau de la situation que Thonar brosse le 1er septembre 1906 dans le Bulletin du G.C.L., rubrique de L’Emancipateur dont il s’occupe.

Cependant, à partir d’août, on constate que seules quelques sections communiquent plus ou moins régulièrement les dates de leurs réunions au Bulletin du G.C.L. : Court-Saint-Etienne, Flémalle, Liège, au début également Charleroi, Bruxelles, Anderlecht (mais cette section n’est pas reprise dans le relevé établi par Thonar le 1er septembre). En tant que colonie, Stockel représente évidemment un cas à part ; les camarades se voient tous les jours. A Liège, une assemblée régionale se tient en plus des réunions de la section. A la mi-octobre 1906, la petite liste de L’Emancipateur s’enrichit d’autres centres, mais seul est mentionné le nom d’un responsable de section (et donc pas les dates des réunions) : Bascoup-Chapelle (dans le Centre ; visiblement une nouvelle section), Couvin, Courcelles, Boitsfort (nouveau lieu d’implantation de la colonie). Les camarades de Seraing, de Sprimont (dont il a été dit, dès juin, qu’il s’agissait d’une section en formation, bien qu’elle ne figure pas dans le relevé du 1er septembre) et d’Ougrée (section supplémentaire en formation ?) sont encouragés à mettre pour de bon leur section en route. Les sections de Courcelles et de Couvin sont, quant à elles, invitées à transmettre la liste de leurs membres et les autres sections, le nom de leur responsable. Précisons également qu’à partir de la mi-octobre, seules les sections de Liège, de Flémalle et de Court-Saint-Etienne communiqueront encore les dates de leurs réunions. Dans le courant du mois de novembre, Sprimont est porté sur la liste des sections (mention étant faite d’un responsable de section, mais pas des dates des réunions) ; il en sera de même, début décembre, pour Mouscron. A propos du bassin de Liège, il nous faut encore mentionner les membres non groupés d’Herstal et de Jemeppe.

Du fait de la disparition de L’Emancipateur, on se trouve, à partir de 1907, devant une absence quasi totale d’informations sur les activités locales, alors que celles-ci étaient déjà fort maigres. Sur les quinze sections mentionnées comme existantes ou en formation par Thonar le 1er septembre 1906, il en manque donc plusieurs dans l’aperçu périodique fourni par le Bulletin. Verviers, Seraing, Fléron et Namur, ainsi qu’Anvers, Gand et Malines (donc presque toute la Flandre) ne sont pas signalées. A côté de la liste de Thonar, on note le "cas marginal" de Mouscron, ainsi que Bascoup-Chapelle et Anderlecht. Douze sections font ainsi finalement l’objet d’une mention officielle dans le Bulletin, mention qui ne renseigne généralement que le nom d’un responsable ou d’un intermédiaire. On peut supposer que l’organisation compte un nombre important de sections qui n’existent que sur le papier. Dans le rapport qu’il fait sur le mouvement en Belgique à l’occasion du congrès international d’août 1907, Thonar signale que les groupes de Liège, de Court-Saint-Etienne, de Flémalle et de Charleroi sont les plus actifs.

Les sections qui communiquent les dates de leurs réunions sont également celles qui s’acquittent avec la plus grande rigueur des tâches qui leur sont confiées. La librairie mise en service au sein de la section de Court-Saint-Etienne fait paraître, dans le premier numéro (août) de L’Emancipateur, un avis où elle signale qu’elle met à la disposition du public tous les livres et toutes les brochures publiés sur la sociologie ainsi que tous les journaux libertaires édités à l’heure actuelle. Les membres du G.C.L. ont droit à une ristourne. L’avis n’est plus repris après quelques numéros, mais il est de nouveau publié - avec cette fois une liste des parutions - début novembre. La librairie fonctionne toujours pendant l’été 1908, ce qui, affirme Thonar, est une des réussites dont le G.C.L. peut s’enorgueillir.

La section de Liège, chargée de la mise en place de la bibliothèque, se met elle aussi en frais et sollicite, dans L’Emancipateur, des contributions ou des livres. La caisse centrale n’a visiblement pas de fonds disponibles pour la bibliothèque. Quoi qu’il en soit, on ne peut dénier aux responsables un certain sens de la créativité. Un système de bibliothèque itinérante, en effet, est mis au point : quelques malles s’arrêtent dans les différentes sections en suivant un parcours déterminé et minuté. Fin septembre, la première malle de livres se met en route. Le choix offert : des classiques anarchistes, comme Pierre Kropotkine et John Henry Mackay, l’histoire de la Commune de Lissagaray, qu’on appela "la chanson de geste du prolétariat", des œuvres littéraires des naturalistes Emile Zola et Eugène Brieux, et enfin Force et matière (Kraft und Stoff), l’œuvre maîtresse du philosophe matérialiste Ludwig Büchner, une référence dans les milieux libres penseurs.

En septembre, déjà, les sections qui négligent d’exécuter leurs tâches spécifiques sont rappelées à l’ordre par le secrétaire-général Thonar. Il enjoint aux sections de Flémalle et de Seraing de s’occuper de la propagande antimilitariste et de l’aide aux nombreux déserteurs. L’objectif est, entre autres, d’éviter que l’on fasse toujours appel aux mêmes personnes. Il n’y a pas d’informations concrètes au sujet d’une action sur ce terrain, mais il faut dire que s’il y a un domaine où la discrétion est de rigueur, c’est bien celui-là. "L’apologie", citée, de Thonar parle du nombre non négligeable des déserteurs qui ont été accueillis.

On attend également que les sections de Bruxelles et d’ Anderlecht, chargées d’organiser la caisse d’appui mutuel, fournissent davantage d’efforts. Fin septembre, une liste de souscription au profit du Comité d’appui mutuel (C.A.M.) est ouverte dans L’Emancipateur. Le C.A.M. commence à travailler en octobre. Il organise, parallèlement à ses activités habituelles, une action de solidarité en faveur des "exclus" de Verviers - nous sommes à l’époque du grand lock-out. En outre, dans le bilan qu’il dresse en juillet 1908, Thonar remarque que le G.C.L. a permis, en cas de nécessité, de réunir cent francs dans les huit jours. Nous n’avons pas trouvé trace d’opérations financières d’une telle ampleur dans le Bulletin, mais il est fort probable que là encore, une certaine discrétion est de mise. La question reste de savoir dans quelle mesure l’appui "organisé" du G.C.L. se distinguait des actions occasionnelles des années précédentes. En tout cas, le G.C.L., comme d’autres groupes avant lui, est assailli par des arnaqueurs : un Allemand qui a obtenu les lettres de recommandation nécessaires a, hélas trop tard, été dénoncé comme escroc par son pays d’origine.

Le déclin du G.C.L.

Qu’est-il advenu, entre-temps, du journal de l’organisation, L’Emancipateur  ?

La situation s’est améliorée, mais n’a pas encore été entièrement clarifiée, signale-t-on fin septembre 1906. A preuve : les membres sont invités à payer à temps leur contribution. Listes de souscription au profit du journal, de la bibliothèque, de la colonie et du fonds de secours sollicitent, sous le titre Nos souscriptions, la bonne volonté d’un lecteur peu fortuné. La caisse centrale, alimentée par des cotisations, ne suffit manifestement pas à suppléer au déficit du journal, alors que c’est la première raison pour laquelle le G.C.L. a été créé. A la fin octobre, L’Emancipateur se trouve dans une situation difficile. Les sections sont invitées à assurer chacune la vente d’une vingtaine d’exemplaires, mais également à recruter de nouveaux abonnés, à organiser des fêtes au profit du journal et à penser aux listes de souscription. L’Emancipateur a été trop peu pris en charge par les sections. Le G.C.L. a, jusqu’ici, consacré l’essentiel de son énergie à la fourniture de services et a su remarquablement mettre le principe de la solidarité en pratique, mais il est temps à présent de songer d’abord à faire de la propagande pour le journal. On signale également que les recettes provenant des cotisations sont, en dépit du nombre croissant des membres, restées stationnaires, alors que les efforts financiers facultatifs ont été profitables aux diverses actions - plus concrètes ? - menées par le G.C.L. Pourtant, les moyens financiers ne manquent pas, mais c’est aux camarades qu’il appartient de les réunir. Ceux-ci ne doivent pas perdre de vue que le journal est le pivot de la propagande. Les réactions se font attendre. Début décembre, L’Emancipateur refait ses comptes. Vu ses trois cents abonnements, le journal n’a plus qu’à réduire son format.

Financièrement, la création du G.C.L. ne soulage guère les maux de la presse anarchiste, alors que c’est pour cela que tout a commencé. Sur le plan rédactionnel, la tentative d’une "collectivisation" du journal semble plus fructueuse, mais l’opération se trouve, elle aussi, grevée d’une hypothèque en raison des conflits qui ont éclaté dans la colonie ; ce n’est pas pour rien que le G.C.L. a prévu une disposition spécifique concernant ce genre de situations. Le départ problématique d’un des membres de l’Expérience, Schouteten, fournit à la presse anarchiste "amie", Jean misère et L’Affranchi, matière à critiquer la colonie et son animateur Emile Chapelier. Quelques quotidiens cléricaux se jettent sur l’incident et il est probable qu’on a mis le même empressement à le leur communiquer. De son côté, L’Emancipateur devient, presque naturellement, le porte-parole de ceux qu’on assaille, situation qui ne plaît guère à d’autres sections. La section de Bruxelles, qui insiste sur la nécessité de ne plus faire état de l’incident dans les colonnes de L’Emancipateur et d’éviter, par ailleurs, tout règlement de compte personnel, est suivie par celle de Liège et de Charleroi ; en outre, le journal doit être le porte-parole du G.C.L. plutôt que l’organe interne de la colonie.

A leur demande, Thonar qui, tout en étant secrétaire-général, assume également la fonction d’imprimeur, accentuera davantage, dans la têtière de une du journal, le sous-titre Organe du Groupement Communiste Libertaire au détriment de l’adresse de la rédaction qui est celle de L’Expérience. Une section pourra continuer à soumettre ses objections aux autres sections en passant par le secrétaire-général. S’efforçant de calmer les esprits, Thonar précise que des renseignements pris ont montré que les motions relatives au journal ne contiennent pas le moindre blâme à l’endroit de la rédaction, mais uniquement des suggestions au sujet d’un renforcement de la propagande. Du reste, c’est seulement par hasard - suite aux attaques lancées contre la colonie - que le journal a accordé une importance particulière à L’Expérience. Quoi qu’il en soit, sur l’affaire Schouteten vient certainement se greffer un conflit idéologique ou, pour le moins, tactique, qui porte plus particulièrement sur l’opportunité d’expériences communistes telles que L’Expérience. Tant le règlement de la question initiale que la querelle au sujet de la ligne suivie par la rédaction sont rapportés, au grand jour, dans les colonnes de L’Emancipateur.

Ces conflits et la publicité qui leur sera donnée n’ont certainement pas rendu service au G.C.L. Les dispositions statutaires prévues à cette fin ne permettent pas de mettre un terme aux conflits de personnes qui affectent le petit monde anarchiste. Dans le courant du mois de novembre, Chapelier démissionne de ses fonctions de secrétaire de rédaction, officiellement pour des raisons pratiques. Son adjoint Gassy Marin remet, lui aussi pour des raisons pratiques, sa démission, mais il précise, ce qui en dit long, qu’il n’est pas prêt à affronter les difficultés rencontrées par Chapelier. Du coup, Thonar se trouve derechef et de facto promu à la fonction de secrétaire de rédaction. Les quelques rares réponses données à une petite enquête révèlent que les sections de Sprimont, de Flémalle et de Charleroi veulent voir Fuss et Thonar prendre la place de Chapelier et de Marin. Mais Fuss et Thonar s’y refusent ; Thonar annonce même qu’il a l’intention de renoncer au secrétariat du G.C.L. avant la prochaine assemblée générale. Les avis divergent quant à la question de savoir s’il faut, dans le plus bref délai, réunir une assemblée générale. Thonar, notamment, estime que c’est une entreprise trop onéreuse ; les choses peuvent facilement se régler par courrier.

Le 1er décembre 1906, L’Emancipateur sort son dernier numéro. Thonar cesse de le publier. Des informations au sujet du G.C.L. apparaîtront encore sporadiquement dans le modeste Bulletin de l’Internationale Libertaire, que Thonar édite depuis octobre 1906 pour préparer le congrès anarchiste international de 1907, ainsi que dans l’Effort, tout aussi modeste, qui publie quelques numéros pendant l’été 1907. Le G.C.L. a d’abord été fondé pour venir en aide à son journal l’Insurgé, qui perpétuait la tradition du Réveil des travailleurs depuis quelques années. Au bout d’un certain temps, Thonar pensait pouvoir déléguer la charge du journal au G.C.L., ce qui allait lui donner les coudées franches pour s’occuper du secrétariat du G.C.L. et, partant de là, de la création d’une Internationale anarchiste. Pour la presse, en tout cas, les bases qui furent posées avec le G.C.L. se révélèrent insuffisantes. L’insurgé avait, au regard des critères anarchistes belges, des mérites exceptionnels. Néanmoins, ce journal qui fut à l’origine de tout le projet n’a pas survécu, tandis que le G.C.L. continuait à se développer. Ce fut un grave échec.

Que devient le G.C.L. lui-même ? La communication publiée dans le Bulletin de l’Internationale Libertaire sur l’activité du G.C.L. en 1907 traite, bien entendu, de la préparation du congrès d’Amsterdam, dont nous reparlerons. D’après le Bulletin, il existe encore quatorze sections, mais celle de Liège est, semble-t-il, la seule à développer des activités en vue du congrès d’Amsterdam. Une assemblée générale aurait toutefois eu lieu dans cette ville, au plus tard en mai. A l’occasion du 21 juillet, on envisage de tenir une nouvelle assemblée générale à Bruxelles 21, mais nous ne trouvons aucune trace de cette réunion dans L’Effort. Moins de deux semaines avant le jour en question, une communication du secrétaire-général Thonar est publiée, où celui-ci constate que la plupart des sections ne donnent plus signe de vie. Chaque section est priée de répondre dans le plus bref délai aux questions suivantes : 1 ° votre section existe-t-elle réellement, tient-elle des réunions et quand, a-t-elle d’autres activités ? 2° verse-t-on des cotisations ? 3° doit-il y avoir, le 4 août, une assemblée générale à Bruxelles et votre section y sera-t-elle représentée ? 4° voulez-vous continuer à vous occuper de la bibliothèque, si oui qui sera votre intermédiaire, disposez-vous d’une des malles ? Le secrétariat a manifestement perdu tout contact avec la base.

Le 4 août, à peine quelques semaines avant le congrès international pour lequel Thonar s’est donné tant de mal, la dernière assemblée générale du G.C.L. se réunit à Bruxelles. Toutes les sections représentées - nous en ignorons le nombre - se prononcent pour la dissolution du G.C.L. à cause de "la tendance centraliste constatée après expérience." C’est ce que rapporte Emile Chapelier dans Le Communiste, le journal de la colonie L’Expérience. Toujours d’après Chapelier, le G.C.L. continuerait en fait d’exister "sous la forme fédérative" grâce aux liens de camaraderie qui unissent les anciens membres. L’ancienne déclaration de principes, considérée par certains comme une sorte de règlement, est annulée. La bibliothèque poursuivra ses tournées. Afin de défendre la liberté d’expression, on instituera une caisse permanente financée par des contributions volontaires. Au besoin, des manifestes seront publiés et l’on organisera des meetings portant aussi bien sur des questions nationales que sur des questions internationales.

Enfin, à la suite d’une longue discussion, l’assemblée s’accorde à penser qu’il faut désormais participer activement au mouvement syndical, et cela, de deux manières. D’une façon générale, les anarchistes doivent s’affilier à un syndicat et y propager les principes de l’action directe. Mais il importe tout autant qu’ils fassent parler d’eux, collectivement, en tant que fédération anarchiste, chaque fois que les circonstances l’exigent. Cela ne va guère plus loin qu’une déclaration d’intentions. La collaboration envisagée est peu systématique. On ne parle plus de l’une ou l’autre forme de soutien collectif à la presse anarchiste, une nécessité que l’on ressent pourtant depuis des années. Optimiste irréductible, Chapelier conclut son rapport en remarquant que l’assemblée est, pour les anarchistes francophones de Belgique, le point de départ d’une propagande intensive. Pour Thonar, qui a tout fait pour que le G.C.L. soit l’un des groupes organisateurs du congrès international, cette dissolution, qui survient quelques semaines avant Amsterdam, constitue un deuxième échec grave. Il n’empêche que, pour la première fois depuis longtemps, un congrès anarchiste international se réunit de nouveau.

Thonar ne baisse toujours pas les bras. A l’automne 1907, à peine quelques mois après la reparution de son enfant L’insurgé, il fait part de son intention de réactiver le G.C.L. Après son aventure internationale, Thonar peut de nouveau embrasser une carrière anarchiste nationale. A tous les camarades qui se réclament encore du G.C.L. et veulent continuer dans cette voie, Thonar propose immédiatement de remettre en route l’entreprise. A défaut de quoi, il demande l’autorisation de se servir - lui et quelques autres - de la dénomination G.C.L. Thonar et les siens invoquent deux raisons à cet égard. Primo, le nom s’adapte parfaitement à leur projet. Secundo, ils veulent éviter que des camarades ne se réclament encore du G.C.L. sans partager "notre" conviction. Thonar et ses partisans n’entendent pas se laisser absorber par l’action syndicale, mais ils ne tiennent pas non plus à rester isolés. D’ailleurs, c’est dans le même dessein que l’on a fondé le G.C.L. en 1905. Thonar ne veut pas laisser s’évanouir l’idée d’une organisation anarchiste. Les réactions ne se font pas attendre. La section de Court-Saint-Etienne répond qu’elle n’a jamais cessé d’exister et qu’elle espère pouvoir se réunir à bref délai pour parler d’une reconstitution du G.C.L.

Mais la réponse d’Henri Fuss, ancien responsable de la section de Liège avec laquelle Thonar se trouve actuellement engagé dans un véritable débat sur le syndicalisme dans L’insurgé, est plutôt caustique. Pauvre G.C.L., dit-il, le voilà mort à force de ne rien faire, comme tout organisme que l’inactivité consume à petit feu. Et, du coup, voilà que Thonar s’est mis dans la tête de vouloir préserver l’"IDEE" du G.C.L. ; cette idée que, lui, Thonar, personnifie. Céder à son caprice, à sa volonté de s’appeler G.C.L. engendrera une situation absurde : une tentative d’organisation, à l’échelle de toute la Belgique, avec comme point de départ un individu qui, d’avance, exclut quiconque n’a pas les mêmes tendances que lui. Thonar, poursuit Fuss, décrète qu’il n’accorde pas la moindre valeur aux critiques de certains camarades qui jugent le G.C.L. trop centraliste. Et, de fait, en comparaison de ses visées actuelles, le G.C.L. n’avait absolument rien de centraliste. Il est intolérable qu’un camarade isolé - même s’il trouve quelques adeptes - s’approprie un titre qui laisse supposer une organisation nationale et qu’il s’arroge ainsi en quelque sorte le monopole de l’anarchisme organisé pour la Belgique. "Une organisation anarchiste", affirme Fuss, "ne se décrète pas", elle ne peut se constituer en partant du centre ni être le produit d’un individu ou d’un petit groupe. Thonar doit pourtant bien le savoir, lui qui aime tant à se poser en gardien des principes anarchistes. Malgré tous les titres, malgré toutes les déclarations, "il n’y aura jamais d’autres organisations générales des anarchistes belges que celle qui résultera de la libre fédération de groupes locaux et régionaux". Des organisations formelles qui n’existent que par leur nom sont une aberration. Le fait que L’insurgé, comme d’autres journaux, veut servir de relais entre les anarchistes belges et le bureau international de Londres est une très bonne chose. Mais est-il nécessaire que le rédacteur de L’insurgé utilise, à cette fin, la dénomination G.C.L. ? Absolument pas. Fuss laisse entendre, ici, que l’objectif d’une reconstitution du G.C.L. est sous-tendu par un motif important, à savoir les ambitions internationales auxquelles Thonar n’a pas renoncé.

Du côté de Charleroi, on entend le même son de cloche. Fuss n’est donc pas le seul à voir les choses ainsi. Thonar, pour sa part, n’obtient guère de réactions à son appel, mais il s’obstine et propose, en juillet 1908, de recréer les sections de Liège et de Court-Saint-Etienne. Il faudra continuer à travailler avec les anciennes bases, l’essentiel étant de respecter strictement les conditions d’affiliation. Les maigres bases sur lesquelles cette reconstitution doit s’opérer n’empêchent pas Thonar de lancer un petit train de nominations : un secrétaire-général, un trésorier, un rédacteur et un administrateur seront désignés sous peu. Il faudra rééditer les statuts ; un appel devra être lancé aux "camarades de cet avis", après quoi une assemblée générale pourra éventuellement se réunir. C’est comme si rien ne s’était passé. Mégalomanie ou "associationnite" anarchiste ?

A Bruxelles, le groupe qui gravitait autour de l’ancienne colonie de Stockel, L’Expérience, a donné naissance au Groupe révolutionnaire de Bruxelles, au sein duquel une nouvelle génération d’anarchistes a fait son apparition. Victor Serge, qui s’illustrera comme révolutionnaire et écrivain russe, réagit, au nom du groupe, à la dernière déclaration d’intentions de Thonar. Le G.C.L., que Thonar cherche à reconstituer, s’est révélé insuffisant par le passé ; c’est pour cette raison que, d’un commun accord, on décida de le dissoudre en août 1907, affirme Serge dans L’insurgé. Le Groupe révolutionnaire ne veut pas entendre parler de statuts ni de règlements, car il les juge contraires aux principes et susceptibles de permettre une reproduction des abus qu’il combat dans tous les domaines. Mais cela ne signifie pas que le groupe ne veut plus coopérer avec Thonar et les siens dans la lutte quotidienne. Le désaccord porte exclusivement sur l’organisation et ne doit pas empêcher la bonne entente à l’avenir. Serge annonce également la création d’une Fédération anarchiste qui visera - sur le plan pratique essentiellement - à coordonner les efforts de tous ceux qui désirent se joindre à l’entreprise, et cela, en vue de renforcer la propagande grâce à la collaboration. Déjà plus tôt, le journal bruxellois Le Communiste avait publié un appel en ce sens, ainsi que la réponse positive que les groupes du Centre, de Charleroi et de Dolhain lui avaient réservée.

Magnanime et superbe, Thonar réplique que l’objectif proposé par la nouvelle Fédération est, depuis des années, son principal souci et que son appel s’adresse aux seuls partisans d’une organisation du type G.C.L. II entend - déclare-t-il au porte-parole du Groupe révolutionnaire - constituer un groupe purement anarchiste, qui ne comprendra que des camarades éprouvés et pas des indics, des escrocs, des soûlards, des énergumènes ou encore des anarchistes qui n’ont d’anarchistes que le nom. C’est d’ailleurs à cela que servent les conditions strictes d’admission. Quant aux cotisations obligatoires, elles sont une preuve d’engagement. Il est clair que celui qui n’a aucune raison valable de ne pas payer n’est pas fait pour la propagande ; on le rend dès lors volontiers "à la circulation bourgeoise". Comment peut-on critiquer une telle tactique ? se demande Thonar. Pareille attitude ne peut s’expliquer que par le verbalisme ridicule auquel se livrent encore certains milieux anarchistes et qui débouche sur de l’extravagance et de l’incohérence. On rejette le principe d’une cotisation au nom de l’orthodoxie anarchiste et on laisse les journaux aller à vau-l’eau ; on refuse de réglementer l’affiliation, mais dans les coulisses, des rumeurs selon lesquelles un tel ou un tel serait un escroc ne cessent de circuler. D’ailleurs, en vertu de l’orthodoxie, il faut dénier à Serge le droit d’écrire au nom de son groupe.

Le G.C.L., poursuit Thonar, n’a rien qui soit anti-anarchiste. Cette organisation est fondée sur le principe de l’adhésion volontaire et rejette la contrainte. Si l’on proposait de créer, en se basant sur les règles du G.C.L., une association "vogel-pick", personne ne protesterait. Bon nombre de camarades qui critiquent le G.C.L. acceptent, au sein de leur syndicat, des conditions bien plus draconiennes, mais "du moment qu’il s’agit d’anarchisme, - en vertu de ce verbalisme que je signalais - les camarades sortent de la vie pour entrer dans l’absolu." Ou bien on veut s’organiser ou bien non. Si oui, il faut obligatoirement, pour être pratique, chercher un local, fixer une heure de réunion, nommer un secrétaire et un trésorier et percevoir des cotisations. On ne peut pas y échapper. "L’anarchisme se trouve dans l’action du groupe." Aussi sympathique l’initiative des Bruxellois soit-elle, l’attitude amorphe du Groupe révolutionnaire l’expose aux maux typiques des groupes qui s’ouvrent à Monsieur Tout-le-Monde, à toutes les conceptions, à toutes les déviations. Toutefois, - ajoute-t-il sans grande modestie - le groupe peut servir d’antichambre au G.C.L. Celui-ci doit devenir une organisation solide qui ne vit ni ne meurt avec un leader, et pas une bande de moineaux s’égaillant au moindre coup de revolver, comme on l’a déjà vu. Le G.C.L. doit abriter des camarades convaincus, dévoués et compétents qui sont tous partisans de la mise en œuvre d’une propagande systématique, efficace et soutenue en faveur de l’anarchisme intégral.

Ce plaidoyer est immédiatement suivi d’une version abrégée de l’ancienne Déclaration du G.C.L., publiée sous le titre laconique Statut. A Groupement communiste libertaire est ajouté - précision éloquente - "de Belgique, Affilié à l’Internationale Anarchiste". De son côté, le Groupe révolutionnaire de Bruxelles ne perd pas son temps non plus. Début août 1908, Le Communiste annonce la création de la Fédération anarchiste. Le programme est également publié. L’insurgé reprend ce programme ainsi que l’appel précédent qui date déjà un peu. La Fédération anarchiste de Belgique se constitue par la libre adhésion des groupes ; elle n’a ni statuts, ni règlement, ni comité. Son seul objectif est d’appliquer le principe de la solidarité à la propagande aussi. Elle entend fournir aux camarades isolés les moyens de propagande nécessaires. Les demandes d’aide seront réglées par la poste ou par l’intermédiaire des journaux. Les camarades ou les groupes pourront adhérer à la Fédération en communiquant tout simplement leur adresse aux groupes déjà affiliés. Voilà pour le programme. (L’appel paru dans Le Communiste, qui invitait les compagnons à créer la Fédération, montrait déjà que l’on avait reconnu la nécessité d’une collaboration quant à certains aspects de la propagande et de l’action qui dépassent les forces des groupes ; il précisait en effet que la collaboration remplirait surtout une fonction efficace dans les domaines de la diffusion des publications anarchistes et de l’aide aux camarades étrangers, aux déserteurs et à d’autres encore.) Un besoin de se manifester collectivement à l’extérieur s’exprime dans la demande faite aux groupes d’ajouter, dans la mesure du possible, le nom de la Fédération sur tous leurs imprimés. Quatre groupes s’affilient immédiatement : le Groupe révolutionnaire de Bruxelles, le Groupe anarchiste communiste de Charleroi, le Groupement socialiste anarchiste du Centre et le cercle L’Emancipation de Dolhain (près de Verviers).

En novembre, on constate que quatre autres groupes sont venus grossir les rangs : les Vrije Groepen de Gand et d’Anvers, le Groupe anarchiste de Gilly et celui de Seraing. Avec ces nouvelles recrues, la Fédération anarchiste surpasse à l’évidence le Groupement communiste libertaire, dont les seuls signes de vie consistent en une "annonce" périodique contenant les statuts abrégés et signalant que ceux que le groupement intéresse peuvent se mettre en rapport avec le secrétaire-général Jules Hermans (Court-Saint-Etienne) ou, pour la province de Liège, avec Thonar ; cette annonce est accompagnée d’une liste des publications du Service de librairie (Court-Saint-Etienne). On remarque, à propos de la Fédération, que les adresses des intermédiaires des Vrije Groepen d’Anvers et de Gand font l’objet d’une mention explicite, alors qu’en 1906, pour ce qui concerne le G.C.L., Anvers et Gand figuraient de temps à autre sur une simple liste des sections affiliées établie par le Bulletin du G.C.L., mais jamais dans son rapport d’activité périodique (qui, pour beaucoup de sections, se résumait d’ailleurs à la seule mention d’un intermédiaire). L’intermédiaire du groupe d’Anvers au sein de la Fédération est Denis De Swert ; à l’époque, celui-ci est l’éditeur-administrateur de Voorwaarts. Orgaan der Vlaamsche Vrije Gtoepen qui paraîtra jusqu’en août 1909. Pour Gand, c’est J. Janssens qui est l’intermédiaire.

La Fédération est née, en grande partie, du même besoin fondamental de collaboration que le G.C.L. Cherchant à concrétiser cette aspiration, Thonar et les siens étaient, voici quelques années, allés assez loin en ce qui concerne le soutien à la presse - l’idée n’était pas nouvelle du reste-, la publication d’une déclaration de principes anarchiste, etc., avant d’en arriver à la "structure" G.C.L. en 1905. Aussi s’étonne-t-on de l’organisation minimaliste - pas même une "boîtes aux lettres" - que les initiateurs de la Fédération proposent, bien que poussés par un besoin de base analogue. Ceci peut s’expliquer par une réaction au "centralisme bureaucratique" du G.C.L., mais, au fond, la Fédération revient à l’orthodoxie anarchiste en matière d’organisation. Hormis le nom de la Fédération qui figurait comme une sorte d’enseigne sur un certain nombre de tracts, le fonctionnement de cette Fédération en tant que telle n’a guère laissé de traces. Ce n’est pas étonnant ; cette collaboration, dans son minimalisme, n’aura que peu différé de ce qui s’est passé dans l’ère pré-organisationnelle du mouvement.

On l’aura compris : Thonar n’attribue pas l’échec du G.C.L. au "système" qui a été conçu, mais au fait que l’on a dérogé à ce système. Lorsqu’il tente, en 1908, de relancer le G.C.L., il dresse le bilan des années précédentes. A ses yeux, le G.C.L. a exploité toutes les possibilités de la propagande, il a aidé de nombreux camarades, il a installé une bibliothèque et une librairie. Le G.C.L. disposait d’un beau grand journal, il regroupait une centaine de camarades au sein de plusieurs sections et contribua, en tant que propagandiste du congrès d’Amsterdam, d’une manière non négligeable à son succès. Qui a fait plus dans ce pays ? demande Thonar.

Si, finalement, le G.C.L. a été dissout, ce n’est pas parce que le système ne fonctionnait pas, c’est parce qu’on y a dérogé et que les camarades étaient paresseux. Pour grossir les rangs, on admit tout le monde. Une application moins stricte des statuts en matière d’affiliation et de cotisation - "on mit en avant les grands mots d’initiative individuelle" - fit qu’à un moment donné, on encaissa moins d’argent avec cent membres qu’avec trente. De plus, on ne s’est pas tenu aux décisions prises. Que fallait-il de plus pour décourager les militants ? D’après Thonar, la dissolution n’est pas imputable à une imperfection du système, mais à cette lassitude qui envahit les militants quand ils voient leurs efforts anéantis par les critiques de chicaneurs qui camouflent ainsi leur inertie.

Il est difficile de porter un jugement sur certains des éléments positifs énumérés par Thonar. Pour ce qui est de la propagande, de l’aide apportée aux camarades, de la bibliothèque et de la librairie, nous pouvons lui laisser le bénéfice du doute. Vu l’hypothèque idéologique et pratique qui pesait depuis des années, en Belgique, mais aussi en France et même aux Pays-Bas, sur l’organisation des anarchistes, le G.C.L. fut certainement une initiative courageuse et originale. Mais ce projet ne tarda pas à se révéler trop ambitieux. La majeure partie des anarchistes ne semblaient pas disposés à accepter cette forme d’organisation plus stricte. Le groupe qui l’a peut-être été était, en tout cas, trop restreint (et pas assez riche) pour pouvoir tirer de ce mode d’organisation des avantages financiers pour la propagande. La seule chose, ou presque, qu’il pouvait réaliser sur le plan de l’organisation était de procéder à une répartition des tâches dans le cadre de l’édition d’un journal. Au reste, l’organisation locale, régionale et nationale d’un mouvement sur une base presque purement politique - au sens large du terme-, sans guère d’objectifs concrets comme, par exemple, la mobilisation périodique en vue d’une lutte électorale, n’est pas, en soi, quelque chose d’évident. A cela s’ajoute que ce mouvement, par le fait même de son idéologie, était rétif à toute organisation.

Il apparut en outre que le principal protagoniste du G.C.L., le secrétaire général Thonar, n’était pas sans avoir quelques tendances bureaucratiques - en tout cas d’après les critères anarchistes - ni une certaine inclination pour une reconnaissance nationale et internationale. Mais il se lança dans des tentatives d’organisation trop téméraires, sans bases solides, et peut-être manquait-il d’envergure. Alors que L’Emancipateur ne paraissait que depuis quelques mois, que son assise financière était encore mal assurée et que le G.C.L. était toujours en pleine construction, Thonar commença à travailler à la mise sur pied d’une internationale anarchiste. Ce furent autant d’échecs. Chapelier, qui fut pourtant un de ceux à soutenir le plus Thonar dans ses tentatives d’organisation, signala, dans son compte rendu de l’assemblée générale qui procéda à la dissolution du G.C.L., que la principale raison de la disparition de l’organisation fut la tendance centraliste dont on fit l’expérience. Ce constat en dit long sur l’existence d’une certaine tendance bureaucratique au sein du G.C.L., mais il est tout aussi révélateur de la susceptibilité anarchiste à l’égard de l’organisation ; enfin il est l’expression d’un contre-courant qui, par suite de l’expérience G.C.L., va dominer l’anarchisme belge au cours des années suivantes.


[1L’Insurgé, précédemment le Réveil des travailleurs "fut pendant plusieurs années — 1903-1908 — l’organe de référence de l’anarchisme belge" (voir biographie de G. Thonar).


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