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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La guerre et la propriété - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°391 - 22 Août 1914
Article mis en ligne le 30 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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En face de la formidable catastrophe, froidement préparée depuis de longues années et qui vient de se produire tout à coup, nos classes dirigeantes n’ont vraiment pas fait bonne contenance. La peur des responsabilités, d’une part, les répercussions immédiates de l’énorme destruction qui s’annonce, d’autre part, ont suffi à jeter le désarroi parmi les gens les plus haut placés de notre soi-disant ordre social.
Ce fut immédiatement une course folle aux approvisionnements, dans l’espoir fallacieux que la foule consentirait à crever littéralement de faim en sachant un peu partout des vivres accumulés ! En même temps, les banques virent les déposants se ruer aux guichets pour le retrait des capitaux ! Et comme le régime tout entier est basé sur le maintien de la circulation de ces mêmes capitaux, malgré les restrictions presque prohibitives mises à ce retrait, et aussi à cause d’elles, la vie économique se trouva presque complètement suspendue du jour au lendemain !
Nos hôteliers affolés refusèrent chèques et banknotes, provoquant ainsi le départ de leur clientèle ! Aujourd’hui, ils pleurent toutes leurs larmes, se déclarant prêts à les accepter et suppliant les hôtes partis de revenir ! Ils s’indignent même de ce que leur panique ait été prise au sérieux et que le bruit se répande à l’étranger que la vie en Suisse est devenue impossible ! Et pourtant n’avaient-ils pas fait de leur mieux pour qu’il en soit vraiment ainsi ?

* * * * *

Arrêtons-nous au refus de rendre l’argent, car il a une portée vraiment considérable.
C’est, à n’en pas douter, une grave atteinte au principe même de la propriété. Qu’est-ce donc qu’une propriété dont vous n’avez pas la libre disposition, précisément au moment où vous en avez le plus besoin ? Il a été indéniablement proclamé un principe d’intérêt commun, primant l’intérêt privé. Celui-ci est subordonné à celui-là dans l’emploi même de ce capital personnel que la loi prétendait vous reconnaître et garantir de toutes façons.
Rappelons-nous l’objection la plus courante faite au communisme : Allez-vous prendre son bien à l’homme qui aura su réaliser quelques petites épargnes à force de travail ?
C’est pourtant ce que nous voyons aujourd’hui. Les petits déposants n’ont nullement la libre et entière disposition de leur argent ; il leur a été accordé une petite avance et rien de plus. Le reste doit demeurer dans les banques, afin que les autorités puissent faire face à tous les urgents besoins collectifs que la guerre et l’interruption de la production vont faire naître : Nous connaissons des cas où même l’argent destiné à des secours en cas de maladie et de chômage a été refusé aux sociétés ouvrières.
Ainsi, nos dirigeants se sont eux-mêmes chargés de réfuter pratiquement leur propre objection.

* * * * *

On nous dira peut-être que la tourmente passée chacun retrouvera son dû, augmenté d’intérêts qui n’auront pas cessé de courir, et qu’ainsi la propriété n’aura subi aucune atteinte. Un bien pourtant ne vaut pas par lui-même, mais surtout par l’usage qu’il est loisible d’en faire. Les déshérités seraient tout disposés à reconnaître la propriété honoraire de tous les biens des riches d’aujourd’hui, pourvu que l’usage en fût également accordé à tout le monde.
En réalité, il a été proclamé une nécessité collective qui passe avant les besoins indivi
duels. Ces derniers ne peuvent pas même se satisfaire au moyen de petites sommes, déposées précisément pour parer aux cas de maladie, chômage, absence ou mort du soutien de famille, etc., pouvant frapper tout particulier. Non, même pour ces cas les plus légitimes et les plus urgents, l’usage de la plus maigre propriété n’est pas sans restriction ; c’est qu’il faut évidemment avant tout bien individuel assurer un bien commun à la société toute entière.
Après cela on pourra bien continuer à traiter les communistes de rêveurs, de fous et même de criminels, mais comment ne pas admettre que les faits sont venus leur donner raison ?
A un intérêt commun doit correspondre une propriété commune, et plus l’importance et l’étendue de cet intérêt commun a été reconnue, plus la propriété de tous devra s’élargir et grandir de même.

* * * * *

Il ne servirait à rien de nous dire que nous sommes en une période exceptionnelle, que la guerre seule peut justifier les atteintes à la propriété dont nous venons de parler.
L’humanité a pourtant d’autre but plus élevé que celui de la destruction el, du massacre, et malgré le spectacle d’incroyable férocité que nous avons sous les yeux, nous ne voulons pas désespérer d’elle. Les œuvres de la paix et de la civilisation peuvent et doivent légitimer avec beaucoup plus de raison ce qui a été fait pour la guerre ; l’intérêt commun des hommes n’est certes pas uniquement celui de s’entretuer ; cet intérêt existe et a toujours existé pour l’agriculture, la production industrielle, la science, les arts, etc.
Or, tout intérêt commun ne saurait être mieux fondé que sur une propriété commune. Les faits viennent de nous l’apprendre. En face d’une grande calamité mondiale, il a fallu presque agir comme si tout était à tous, il a fallu restreindre la libre disposition non seulement des capitaux, mais aussi des chevaux, des automobiles, des motocyclettes, du gaz, de la benzine, du pétrole, etc. La collectivité paraît vouloir se réserver aussi l’achat de certains approvisionnements et fixer elle-même les prix pour d’autres. Que reste-t-il donc de tous les principes de l’économie bourgeoise et capitaliste ?
Aurions-nous tort de réclamer pour l’œuvre de vie ce qui a été fait pour l’œuvre de mort ? Qui oserait donc le prétendre ?

* * * * *

Au surplus, voici ce que nous avons pu lire dans le Journal de Genève lui-même :

"Un Genevois de nos amis, qui vient de faire un assez long voyage dans la province française nous a raconté comment la vie s’organise actuellement dans les campagnes. Cette organisation est curieuse, car elle participe d’un altruisme, d’un esprit de solidarité remarquables. Partout dans les départements qui nous avoisinent, dans l’Ain, l’Isère, la Drôme, l’Ardèche, partout c’est la même chose.
Les récoltes sont généralement belles, seulement les bras paraissent manquer pour les faire. Mais les maires se sont mis à convoquer le matin, sur la place du village, les hommes valides, les vieux qui ont passé le temps du service militaire, et qui ont encore une bonne paire de bras, les jeunes qui ne sont pas encore d’âge à revêtir la capote ; et on avise en commun sur ce qu’il y a de plus pressant à faire.
Dans un grand nombre de ces petites communes, les maires sont de purs socialistes. Or ces socialistes-là témoignent du patriotisme le plus ardent ; ils affirment tous que la lutte n’est plus politique, que c’est l’existence même
du pays qui est en jeu, et ils se déclarent prêts à lutter à outrance. Pour cela, il faut que la vie s’organise, que la nourriture des gens et des bêtes soit assurée, que la moisson rentre et, plus tard, que la vendange se fasse. L’un des plus fougueux de ces socialistes, maire d’une petite localité, s’est installé en permanence dans sa mairie ; il a investi sa fille des fonctions de secrétaire, et aussitôt se sont organisés des soupes communales, des classes gardiennes, une garde civique pour assurer l’ordre.
Une affiche prévient les administrés qu’on ait à se réunir à la première heure, au lever du soleil. On répartit les fonctions : tels faucheront, tels lieront les gerbes, tels conduiront les chars. Et on part à l’ouvrage. On concentre toute la répartition équitable. Il s’agit avant tout de vivre, d’assurer l’existence de chacun dans la communauté.
Il en va de même dans la plupart des communes.
Cet esprit communaliste est manifestement dû au grand développement qu’ont pris ces dernières années dans les campagnes les mutuelles, les coopératives, etc.
Dans les cantons à usines, on fait ce qu’on peut pour les ouvriers, en s’efforçant de maintenir et de réorganiser l’exploitation sur de nouvelles bases. La Banque de France est d’un grand secours ; elle accepte les traites des industriels destinées à la paie des ouvriers. C’est là un grand service qu’elle rend et que nous serions heureux de voir organiser en Suisse aussi.
Somme toute, la caractéristique du moment dans les campagnes de France est la mise en commun de toutes les forces et de tous les efforts. Et il se produit là un fait économique qui est digne de toute l’attention.

Laissons de côté les affirmations patriotiques des maires. Tous les gouvernants affirmaient vouloir la paix en préparant la guerre, et naturellement celle-ci devait enfin éclater. Les peuples ont suivi leurs maîtres ne s’étant pas préparés à cette révolution, que l’on voulait bien nous dépeindre comme la pire des abominations, alors qu’en réalité elle seule aurait pu nous sauver, On sait, en effet, que les révolutions sont beaucoup moins sanglantes que les guerres, et donnent des résultats compensant largement, en peu de temps, tous les sacrifices.
Retenons uniquement cette organisation communiste, qui paraît bien la seule propre à sauvegarder les intérêts de tous et de chacun, et si admirable qu’elle arrive à pourvoir à tout, alors que les plus forts et les plus capables sont absents.
Quant à la Banque de France, elle ne paraît pas vouloir renouveler son crime de 1870-71, qui provoqua la Commune et la semaine sanglante. Ces régents comprennent peut-être qu’il y a eu tout de même quelque chose de changé depuis lors et que cette fois-ci, la vengeance populaire pourrait bien les atteindre. Soulignons le "fait économique qui est digne de toute l’attention", avoué par l’organe conservateur, car ce n’est pas autre chose que le communisme, venant au milieu du pire désordre et de la plus sanglante barbarie, assurer une fois de plus le fonctionnement de la vie.




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