Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°395 - 17 Octobre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 7 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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La situation ne saurait être plus triste et il ne servirait à rien de se le dissimuler. La guerre, en déchaînant les pires instincts de la bête humaine, refoule brutalement toute noble préoccupation, tout idéal élevé. Les foules aveuglées sont entraînées à prendre parti et ne voient plus l’ennemi, là où il est réellement, dans la classe qui exploite leur travail, mais croient le voir dans toute la population, sans distinction, d’un autre pays à la langue différente. Les esclaves se solidarisent avec leurs maitres actuels, persuadés que de nouveaux maîtres seraient encore plus à craindre. La recherche du bien est ainsi abandonnée pour se borner à choisir entre deux maux celui que seulement des préjugés ataviques laissent le plus souvent juger le moindre.
Or, nous avons avant tout à ne pas épouser telle haine particulière propre à nous réconcilier avec une partie de nos oppresseurs, tout en nous éloignant d’autres opprimés. C’est là une première besogne qui n’est nullement aisée en ce moment, où les sentiments jouent un rôle beaucoup plus grand que la raison.
De nombreux bourgeois, à l’impudence ou à l’inconscience vraiment par trop grande, se plaisent surtout à répéter autour de nous :
— Voilà la faillite de l’humanitarisme et des utopies de fraternité universelle ! Où sont les antimilitaristes, les internationalistes ? Que reste-t-il, actuellement, de leurs théories aussi belles que creuses ?
Car ce n’est pas à la banqueroute sanglante du système capitaliste et militariste que nous assistons, mais à celle, parait-il, de ses ennemis, qui avaient pourtant prévu l’effroyable boucherie à laquelle nous aboutissons ! L’Etat, qui seul pouvait soi-disant empêcher le déchaînement de la violence, nous en donne l’exemple le plus atroce, mais ce sont sans doute les anti-étatistes comme nous qui ont tort ! La fameuse civilisation bourgeoise, seule apte à assurer le développement des richesses, nous en fournit, au contraire, la plus formidable destruction, mais la faute doit aussi en incomber à ceux qui, depuis longtemps, avaient flétri l’ignoble mensonge de cette "civilisation"
Il est vrai que de tout temps les puissants ont su non seulement trouver une justification, mais se faire même une gloire de leurs propres crimes ! Ce n’est pas une raison pour que nous les laissions faire une fois de plus sans leur répondre comme il convient.
Mais à côté de cette banqueroute du monde bourgeois proprement dit, il y a celle de tous les réformateurs parlementaires, légalitaires. Durant nombre d’années, nous avons dénoncé l’Etat militariste, comme l’un des plus puissants ennemis à combattre, et dont nous devions détacher toujours plus nettement la foule, au lieu de placer en lui nos espoirs d’émancipation. Peine perdue, il fallait être pratique, et en attendant l’âge d’or du socialisme et l’expropriation économique, le bulletin de vote permettait de commencer l’expropriation politique et... aux urnes, camarades ! Un tiens ne vaut-il pas mieux que deux tu l’auras ? Et nous tenons de grotesques lois sociales, propres tout au plus à équilibrer notre misère, mais nullement à assurer le bien-être et l’indépendance ! Bien plus, entre temps, l’Etat préparait visiblement la guerre, et avec elle que nous reste-t-il de tous les fameux "résultats tangibles" du réformisme, de tous les réformismes ? N’eût-il pas mieux valu une opposition réalisant une division toujours plus nette entre la classe travailleuse et la classe privilégiée, montrant à celle-là le mal non pas dans l’application du régime bourgeois, mais dans le régime lui-même, constituant un danger tellement grand — et les faits ne l’ont que trop prouvé qu’il fallait s’attacher d’urgence à le détruire ? Même si nos efforts n’avaient pas dû aboutir, aujourd’hui, la situation serait beaucoup plus nette et les masses auraient une idée propre à leur suggérer une action.
Au lieu de cela, elles ne savent encore et toujours que s’adresser à l’Etat pour en mendier l’appui et en devenir toujours plus esclaves. D’aucuns nous reprochent dédaigneusement de ne faire que de la critique en dehors de toute action. Ce n’est pas nouveau, vraiment. Mais comme nous sommes fiers de n’avoir pas participé hier à une action, qui a abouti seulement à solidariser les peuples avec leurs massacreurs, et à les rendre incapables de la moindre résistance à l’heure la plus tragique de l’histoire mondiale, nous nous abstenons aujourd’hui d’une soi-disant agitation montrant le remède là où est la racine même du mal à détruire : l’Etat capitaliste et militariste. Les réunions populaires se terminant invariablement par une demande d’intervention aux "pouvoirs publics" constituent une atroce duperie dont il ne nous plaît nullement d’être les complices.
Notre rôle à présent ne peut consister qu’à éclairer les travailleurs sur les véritables causes du désastre dont ils sont les plus grandes victimes et à leur montrer l’ennemi, non pas dans l’une ou l’autre race humaine, mais dans les exploiteurs et oppresseurs du monde entier. La masse n’obéit pour le moment qu’à des sentiments trop confus ; elle se passionne pour la guerre et ne songe nullement à la révolution. Mais de nouvelles déceptions suivront, les maux s’aggraveront encore au point d’exiger des remèdes réels qui ne pourront consister qu’en changements essentiels du régime lui-même. Notre heure viendra, peut-être plus vite que nous ne le croyons. Il s’agit de se préparer à lancer dans le peuple quelques idées bien claires et à lui montrer les moyens aptes à leur réalisation immédiate. Encore et toujours nous devons combattre tout ce qui nous ramène à l’Etat, dont cette guerre, après avoir marqué l’apogée la plus inouïe, pourra, si nous le savons et le voulons fermement, marquer aussi le début d’une décadence que nous aurons à rendre la plus
rapide possible.




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