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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Principes et formules - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°396 - 31 Octobre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 7 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Le pessimisme, c’est bien à quoi nous sommes le moins enclins, mais nous ne saurions non plus nous aveugler volontairement. D’ailleurs, toute amélioration procédant de l’esprit même de critique, c’est du fait de discerner continuellement les défectuosités que nous pouvons espérer des rapprochements toujours plus grands vers le bien.
D’autre part, à ceux qui nous reprocheraient de ne faire que de la théorie, de nous contenter d’avoir des idées, nous pouvons répondre que ce ne doit déjà pas être si aisé, puisqu’ils ont fini par en manquer totalement. L’excuse de vouloir ainsi mieux se vouer à l’action est constamment démentie par les faits : les idées socialistes et révolutionnaires mises au rancart, plus d’action possible, sauf celle commandée par les maîtres sinon directement à leur avantage, du moins pour leur sécurité à venir. Et cette besogne servile est à n’en pas douter tout le contraire de celle exigée en vue de notre émancipation.
Or, nous le répétons une fois de plus : si dans la terrible tourmente qui vient d’être déchaînée, nous ne saurions reprocher à telle ou telle individualité de n’avoir su y résister matériellement — et dans la plupart des cas cela eût été presque impossible — par contre nous condamnons nettement toute adhésion morale au fait accompli ; tout oubli de nos principes, ne fût-il que momentané, pour se rallier aux principes des pires ennemis ; toute collaboration volontaire avec les classes nanties, coupables par leurs visées criminelles de, nous avoir conduits à la boucherie.
Les déclarations plus ou moins patriotiques de quelques révolutionnaires, complaisamment reproduites par toute la presse bourgeoise, sont l’un des symptômes les plus graves de la diminution des idées et des caractères dans les milieux d’avant-garde, et il serait absolument injuste d’en rejeter la faute uniquement sur les Allemands, car nous demandons à ceux qui ne cessent de nous parler de "la France de la Révolution", où est cette France et par quelle action particulière elle compte s’affirmer ? Jusqu’à présent ceux qui prétendaient être les représentants les plus authentiques de la tradition révolutionnaire française ont eu une attitude en grande partie pareille à celle d’hommes s’affirmant nettement, eux, les représentants du nationalisme intégral, de l’Eglise, de la contre-révolution.
Pire encore, il s’est trouvé de ces bons "révolutionnaires" français pour oser ce devant quoi même la presse officieuse de leur pays avait hésité. L’Italie ayant proclamé sa neutralité, celle-ci fut d’abord accueillie dans les pays de la Triple entente avec force éloges, mais bientôt il se trouva des politiciens et des diplomates pour laisser entendre que la nation italienne devrait aussi partir en guerre contre l’Autriche. Nos "révolutionnaires", eux, prenant prétexte de l’attitude suspecte de quelques socialistes, syndicalistes et anarchistes italiens, désavoués d’ailleurs immédiatement par la grande majorité de leurs camarades, se mirent à attaquer, à traiter presque de lâches ceux qui dans la péninsule ne voulaient rien savoir d’une guerre pour la plus grande gloire et le plus grand profit de la maison de Savoie.
Insistons sur cette énormité. Des "révolutionnaires" demandant à un peuple qu’il réclame de son roi d’être envoyé à la boucherie pour étendre ses territoires et augmenter le nombre de ses sujets ! Les travailleurs qui n’étaient pas d’accord avec ce point de vue, devenaient, selon Jouhaux, des "esprits nébuleux, qui, pour cacher leur indécision, s’abritent derrière les principes et les formules".
Toute action, à moins d’être irraisonnée, ne peut que se réclamer de quelques principes, et Jouhaux et consorts invoquent en effet ceux de la démocratie bourgeoise pour justifier leur volte-face. Quant aux formules révolutionnaires nous n’en voyons pas une seule à laquelle la guerre n’ait donné sa pleine valeur, au lieu de l’amoindrir. Continuons...

... nous déclarons que se refuser à prendre position à l’heure présente, c’est faire acre d’imprévoyance coupable, c’est ne pas vouloir comprendre les obligations faites par les circonstances ; c’est, en un mot, ne pas se soucier de notre avenir social.

Nous prenons une position de franche opposition à tous les gouvernants et exploiteurs. En dehors de cette opposition, il n’y a que la soumission pleine et entière aux pouvoirs nationaux, considérée comme une obligation. La passivité des plus inconscients et des plus esclaves, contre laquelle les syndicalistes surtout n’ont cessé de tonner dans le passé, nous est ainsi donnée en exemple. Quant à un avenir meilleur, nous ne le réaliserons qu’en opposant et non en soumettant toutes nos forces aux Etats.

Si nous étions écrasés par l’impérialisme prussien, il pèserait sur l’Europe le régime du militarisme le plus brutal et le plus réactionnaire, qui soit. Toutes les forces démocratiques et révolutionnaires seraient pour longtemps étouffées.L’évolution serait arrêtée, le progrès social entravé.
Aurions-nous donc lutté pendant tant d’années contre les retours réactionnaires de l’intérieur, pour accepter au nom d’on ne sait quelle théorie émolliente, l’hégémonie d’une réaction étrangère qui les domine toutes ?

Il n’y a pas que l’impérialisme et le militarisme prussiens dans le monde, mais aussi les impérialismes et les militarismes de toutes les autres puissances, et il est absurde de s’en prendre à une seule manifestation du mal, pour proclamer les autres nécessaires et leur donner son adhésion. La cause des retours réactionnaires dans les différents pays n’était pourtant pas uniquement due à l’Allemagne, mais au fait que le capitalisme et l’étatisme sont partout les mêmes et doivent être partout combattus. Il s’agit donc de vaincre au nom d’un principe nouveau et non de l’ancien principe bourgeois ne pouvant donner que des fruits identiques à ceux qu’il a donnés jusqu’à présent. Et c’est à bien préciser ce principe nouveau qu’il faut avant tout s’attacher.
Mais comment répéter cela à des gens raillant les principes ?
Qu’on ne vienne pas nous raconter que nous occupons une position fausse ! Nous avons pour nous, dans le passé, l’exemple des Bakounine et des Blanqui, qu’on ne peut incriminer d’avoir jamais trahi la cause prolétarienne.
Laissons de côté Blanqui dont les idées n’ont jamais été les nôtres, mais évoquer Bakounine qui n’a jamais conçu d’autre action qu’une action anti-étatiste, c’est trahir son enseignement. Certes, le révolutionnaire russe avait une haine profonde de l’oppression allemande, mais il n’entendait la combattre que par cette révolution sociale, dont il n’est plus question dans les journaux révolutionnaires français. La théorie que Bakounine aurait trouvée émolliente est celle de l’alliance avec la bourgeoisie soi-disant démocratique. D’ailleurs, en 1870, il avait tenu un tout autre langage que la Bataille Syndicaliste aux ouvriers italiens. Ecoutons-le :

Ils (les ouvriers italiens) sont assommés par un travail qui les nourrit à peine, eux, leurs femmes, leurs enfants, maltraités, malmenés, se mourant de faim, et poussés, dirigés, se laissant aveuglément entraîner par la bourgeoisie radicale et libérale, ils parlent de marcher sur Rome, comme si les pierres du Colisée et du Vatican allaient leur donner la liberté, le loisir et le pain ; et ils font maintenant des meetings dans toutes leurs cités pour forcer leur roi d’envoyer ses soldats contre le pape ; comme si ce roi et ces soldats, aussi bien que cette bourgeoisie qui les pousse, les deux premiers protecteurs officiels, et la dernière exploiteuse privilégiée du droit de propriété, n’étaient point les causes principales, immédiates, de leur misère et de leur esclavage !
Ces préoccupations exclusivement politiques et patriotiques sont très généreuses, sans doute, de leur part. Mais il faut avouer en même temps qu’elles sont bien stupides. (Œuvres IV, p. 32-33).

Aujourd’hui ce sont les syndicalistes français qui demandent aux travailleurs italiens de forcer leur roi d’envoyer ses soldats contre l’Autriche, tout en se réclamant de Bakounine ! Ce n’est évidemment pas honnête.
Enfin, pour comble, la Bataille prétend que "tous les révolutionnaires sincères" n’ont plus rien de mieux à faire qu’à se battre pour le compte des financiers et des gouvernants de la Triple entente.

C’est le plus sûr moyen de conserver les libertés acquises et d’en assurer un développement mondial, continu et progressif.
Par cette coalition de tous les éléments d’avant-garde de tous les pays, nous stérilisons par avance tout retour offensif de la réaction.

Quand on songe aux résistances formidables qu’il a fallu vaincre, en France aussi bien qu’en Russie, pour les réformes légales les plus anodines, dont la réalisation n’eût certes pas constitué un danger vis-à-vis de l’Allemagne, ce langage sonne absolument faux. Mais les principes sacrifiés, tout ne saurait être que fausseté.




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