Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Au prolétariat international – Manifeste anarchiste (I)
Le Réveil communiste-anarchiste N°397 - 14 Novembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Travailleurs, camarades,

Pendant des dizaines d’années, tous les gouvernements, tout en affirmant hautement leurs intentions pacifiques, ne voyaient de meilleure garantie pour la paix qu’un accroissement formidable d’armements.

"La règle classique autant qu’absurde : "Préparer la guerre, pour avoir la paix" a produit ce qu’elle pouvait donner. On obtient par son procédé, naturellement, ce que l’on prépare, c’est-à-dire la guerre !"
Il convient de remarquer qu’avant la formidable conflagration européenne, les mêmes Etats belligérants avaient porté la guerre à travers le monde entier. Parler de près d’un demi-siècle de paix, c’est mentir effrontément. Le pillage et le carnage ont été l’œuvre ininterrompue des grandes puissances et c’est dans leurs rivalités coloniales mêmes, qu’il faut voir l’une des causes de la catastrophe à laquelle nous assistons.
Celle-ci avait été prévue. Disons mieux, elle n’aurait dû faire de doute pour personne ; mais beaucoup croyaient qu’au dernier moment les Etats s’arrêteraient toujours en face des risques trop grands à courir. D’autre part, il y a des dangers que la raison ne voit que trop réels, mais devant lesquels les hommes se laissent aller à un irrésistible besoin d’illusion, ou à une invincible passivité servile.
Ajoutons, enfin, tous ceux pour qui admettre la guerre, c’était avouer leur impuissance d’abord, leur inconséquence ensuite, en face du problème qui se posait sur l’attitude à prendre, et nous aurons l’explication de l’étonnement presque général que paraît avoir produit un événement, auquel, en réalité, tout le monde avait été préparé depuis longtemps et dont nous allons chercher à préciser les causes.

Les causes de le guerre.

La guerre actuelle est une conséquence de la guerre de 1870.

"Après cette guerre et la victoire remportée sur la France, bientôt l’Allemagne entrant dans une période d’activité juvénile, parvint en effet à doubler, tripler, décupler sa production industrielle, et en ce moment le bourgeois allemand convoite de nouvelles sources d’enrichissement un peu partout : dans les plaines de la Pologne, dans les prairies de la Hongrie, sur les plateaux de l’Afrique et surtout autour de la ligne de Bagdad — dans les riches vallées de l’Asie Mineure — qui offriront aux capitalistes une population laborieuse à exploiter, sous un des plus beaux ciels du monde ; peut-être, un jour, aussi l’Egypte.
C’est donc des ports d’exportation et surtout des ports militaires, dans l’Adriatique méditerranéenne et l’Adriatique de l’Océan Indien — le Golfe Persique — ainsi que sur la côte africaine, à Beira, et, plus tard, dans l’Océan Pacifique, que les brasseurs d’affaires coloniales allemands veulent conquérir. Leur fidèle serviteur, l’Empire germanique, est pour cela à leurs ordres avec ses armées et ses cuirassés.
Mais, partout, ces nouveaux conquérants rencontrent un rival formidable, l’Anglais, qui leur barre le chemin.
La bourgeoisie anglaise veut faire aujourd’hui, avec l’Allemagne, ce qu’elle fit, à deux reprises, pour arrêter, pour cinquante ans ou plus, le développement de la puissance maritime de la Russie : une fois, en 1855, avec l’aide de la Turquie, de la France et du Piémont, et une autre fois, en 1904, en lançant le Japon contre la flotte russe et son port militaire dans le Pacifique.
Tous les Etats, dès que la grande industrie se développe dans la nation, sont amenés à chercher la guerre. Ils y sont poussés par leurs industriels, et même par les travailleurs, pour conquérir de nouveaux marchés, de nouvelles sources de facile enrichissement.
Mais il y a plus. Aujourd’hui il existe dans chaque Etat une classe — une clique plutôt — infiniment plus puissante encore que les entrepreneurs d’industrie et qui, elle aussi, pousse à. la guerre. C’est la haute finance, les gros banquiers qui interviennent dans les rapports internationaux et qui fomentent les guerres.
Là où les naïfs croient découvrir de profondes causes politiques, ou bien des haines nationales, il n’y a que les complots tramés par les flibustiers de la finance. Ceux-ci exploitent tout : rivalités politiques et économiques, inimitiés nationales, traditions diplomatiques et conflits religieux".

Voilà les causes réelles, fondamentales de la guerre, telles que Kropotkine les avait dénoncées, il y a deux ans seulement.

Fausses justifications.

Mais, au moment même du déchaînement de la force la plus brutale, il importe de couvrir les buts les plus inavouables avec des justifications d’ordre moral ou soi-disant tel : C’est ainsi que nous avons vu la Russie, après avoir aboli toute liberté dans ses immenses territoires, partir en guerre au nom de l’indépendance de la Serbie ; l’Allemagne, qui a favorisé de tout temps, la pire réaction des Romanoff, se réclamer de la civilisation occidentale contre le despotisme oriental ; la France, qui depuis bientôt un siècle, pratique dans le monde entier la politique la plus caractérisée de conquêtes et de rapines coloniales, se donner pour le champion sans reproche du droit et de la justice ; l’Angleterre, dont les populations assujetties se chiffrent par centaines de millions d’hommes, se faire le défenseur de la neutralité des petits Etats.
Ces raisons de toutes les diplomaties sont également fausses. Et il ne faut pas attacher une valeur plus grande à la soi-disant défense de telle ou telle culture, invoquée dans les manifestes d’étranges intellectuels qui, oublieux de leurs meilleures œuvres, n’ont rien trouvé de mieux que de faire fi de toute intelligence pour pratiquer uniquement le culte du militarisme le plus barbare et le plus sanglant.
Nous repoussons enfin comme erronés tous les arguments que des hommes d’avant-garde ont aussi voulu nous présenter pour se solidariser, ne fût-ce que momentanément, avec les gouvernants de leur pays d’origine, car il ne s’agit le plus souvent que d’une adaptation nouvelle des motifs trompeurs, invoqués de tout temps par les classes nanties pour justifier leur exploitation et leur domination.

Signification réelle de la guerre.

Et, en effet, ces classes se sont tout de suite servies du douloureux spectacle donné par les partis socialistes et les organisations ouvrières changeant de principes et d’attitude dans les pays en guerre aussitôt celle-ci déclarée, pour proclamer la faillite de nos idées d’émancipation, d’internationalisme, de paix, de fraternité et de justice.
Que les classes travailleuses n’aient pas été à la hauteur de leur grand rôle, nul ne saurait le contester, mais il serait ridicule de parler de faillite d’une organisation sociale qui n’a pas même reçu un commencement d’application.
La guerre ne peut donc signifier que la faillite, disons mieux, la banqueroute sanglante de la "civilisation bourgeoise". Jamais une classe n’avait magnifié davantage son œuvre que la bourgeoisie. C’était au point de prétendre, à l’encontre de siècles d’histoire, que désormais toute révolution devenait inutile. Ses institutions aux bases immuables étaient néanmoins susceptibles des plus merveilleux progrès. Des socialistes même prétendaient que sa constitution politique, basée sur le suffrage universel, suffisait à assurer le développement pacifique des sociétés humaines.
La réalité était toute autre. La bourgeoisie ayant proclamé l’égalité de droit avait maintenu l’inégalité de fait avec le privilège de la propriété privée, qui devait faire revivre sous des formes à peine modifiées, tous les privilèges de l’ancien régime. Dans sa proclamation des droits, elle ne reconnaissait pas même à l’homme le droit de disposer de sa vie. Grâce à la conscription, l’existence de tous les citoyens appartenait à l’Etat, qui pouvait les forcer à tuer ou à se faire tuer.
Les résultats sont connus. Le développement même de l’économie bourgeoise, basée sur un machinisme à outrance, sur une oligarchie financière toute puissante et sur des Etats de plus en plus militarisés et toujours irrésistiblement poussés à de nouvelles conquêtes, ont abouti à cette monstrueuse conflagration qui a sa répercussion dans le monde entier.
Le système capitaliste, considéré comme le plus apte à la création de nouvelles richesses, nous en donne au contraire la plus effroyable destruction ; le système étatiste vanté comme le plus sûr garant de l’ordre pacifique et le frein le plus efficace à toute violence, a déchaîné parmi les hommes la férocité la plus bestiale et la plus inouïe.
La guerre nous fournit la preuve que le Capital et l’Etat font courir les dangers les plus terribles aux sociétés humaines, qui doivent se hâter de se constituer sur de nouvelles bases.
Voilà le point de vue révolutionnaire auquel nous entendons envisager la guerre, refusant toute compromission avec n’importe quel groupement de capitalistes ou de gouvernants.

Pourquoi les travailleurs ont failli à leur rôle

Mais pourquoi l’affirmation, même partielle, d’un ordre nouveau, n’a-t-elle pas correspondu à la banqueroute du régime bourgeois ? Pourquoi la presque totalité des opprimés s’est-elle ralliée à la cause de ses oppresseurs, au point que nos ennemis ont pu prétendre avec une apparence de raison que notre idée même venait de sombrer dans la tourmente ? Disons d’abord, que nul ne connaît encore tous les événements qui se sont déroulés dans les différents pays. Après la guerre seulement, nous connaîtrons ceux des nôtres qui’ ont été passés par les armes ou envoyés pourrir dans des prisons. N’oublions pas non plus que l’accord unanime dont parle la presse gouvernementale de chaque Etat, n’est qu’un accord forcé. Il n’en reste pas moins acquis que les partis socialistes et les organisations ouvrières n’ont déployé aucune action collective contre la guerre ; et d’autre part, aucun acte individuel contre les responsables du carnage européen n’est encore venu à notre connaissance.
Les partis socialistes qui prétendaient par leur action politique exercer déjà une influence considérable sur la marche des nations, n’ont su que jouer le rôle de serviteurs fidèles de leurs gouvernements respectifs. Ceux-ci n’ont pas hésité à les appeler au partage des portefeuilles ministériels ou à les employer comme agents plus ou moins diplomatiques à l’étranger et en pays conquis. La social-démocratie, par son caractère nettement étatiste, devait être forcément amenée à se solidariser avec les différents Etats, auxquels elle associait partout étroitement son existence. Une opposition ne saurait être simplement légale, surtout aux moments les plus tragiques de l’histoire, et les chefs social-démocrates s’étaient toujours nettement refusés à en prévoir une autre. Les délibérations de leurs congrès internationaux le prouvent irréfutablement.
Les organisations ouvrières, à leur tour, ou avaient de tout temps abdiqué dans les mains des partis socialistes la défense de leurs intérêts les plus élevés, en attribuant faussement à ces derniers un caractère essentiellement politique, ou, après avoir fait preuve d’un certain idéalisme révolutionnaire au début, s’étaient assagies eu grandissant, pour ne voir plus que la défense d’intérêts corporatifs dans le cadre de la société bourgeoise, et renoncer à en concevoir pratiquement une autre. La force de se révolter contre ce qui est, vient surtout de la conception nette de ce qu’on pourrait lui opposer et lui substituer. Le syndicalisme recherchant toujours et quand même ses résultats pratiques dans le régime capitaliste, devait se sentir fatalement poussé à en prendre la défense en vue d’accroître l’exploitation nationale d’une exploitation internationale, les améliorations ouvrières étant facilitées par l’augmentation de commandes industrielles.
Enfin, les groupements révolutionnaires et anarchistes ont été ces dernières années travaillés par une crise interne, due à la corruption même de la société toute entière, et ils n’ont pas été à la hauteur d’une tâche, déjà honnie de la façon la plus véhémente, mais dont nombreux sont ceux qui en reconnaissent aujourd’hui la haute portée.

(A suivre).




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53